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Lâchez-nous la jambe avec la Corrèze !

Publié par G Groupe X Bakchich

Les soirées d’élections, c’est toujours un grand moment de télé. Mais les Départementales, c’est un bordel pas croyable : heureusement, il y a la Corrèze !

J’avais préparé mon plateau-télé avec les chips et la Kro, et une belle tranche de jambon de Paris, parfaitement neutre,  puisqu’on n’y votait pas. Le bloc-notes à portée de mains, comme d’hab, pour relever les perles. Misère, au bout d’une demi-heure, j’ai laissé tomber. Circulez, y a rien à voir sur le plateau, pas celui du jambon, l’autre, sur les écrans. Une bouillie d’info, sur un sujet pourtant sérieux…

Tiercé gagnant

Le problème, de fait, est sérieux : comment gérer le vrac ? Petit relevé des éléments bordélisants : et d’une, cette histoire de binômes, terme mathématique fort mal venu puisque justement il empêche, n’étant pas homogène, de compter clairement les veaux, les vaches et les cochons ; et de deux, la diversité des candidatures ou pas dans les 2000 et quelques cantons, des cantons sans repères de scores précédents puisqu’ils sont redécoupés et compactés ; et de trois, la disparition d’une génération d’ex-conseillers généraux qui, pris d’un coup de vieux ou déconcertés par la nouvelle structure, ont renoncé à être candidats et gomment l’éventuelle (mais classique) « prime au sortant » ici ou là. Autant d’éléments de complexité qui sont vachement handicapants quand on veut chiffrer à la décimale près les scores des grandes formations politique, dont la présence sur les bulletins de vote allait de 93% des cantons pour le FN à quelque 60% pour le PS pur sucre ou accouplé à un radical, en passant par des attelages divers et variés d’UMP entre eux, d’UDI soutenus et même avec ici ou là des MODEM par ailleurs quasi  inexistants…

Or le jeu de la synthèse médiatique gravitait autour d’un enjeu : déterminer par sondage et après suffrage le « tiercé gagnant », enjeu à la fois ludique (comme tout tiercé) et dramatique, dans la mesure où l’annonce d’un FN premier parti de France, bien qu’émoussé par le vote des Européennes, restait non sans raison un machin très dérangeant. Avec, chez les sondeurs comme chez les commentateurs, chacun sa méthode, mais une obstination à coller ensemble, sans jamais les dissocier, UMP et UDI, tandis que les alliés du PS étaient plus ou moins systématiquement dissociés. D’où une série de pronostics et de résultats contradictoires, avec des effets d’ascenseur et des dégringolades qui pouvaient laisser perplexes le téléspectateur méritant (il y avait aussi des films marrants, ce soir là, sur certaines chaines). Il n’importe, pour faire l’habituelle cacophonie de vainqueurs qui n’ont pas tout gagné et des vaincus qui ne le sont pas vraiment, les données étaient là. Enfin, plutôt les seconds couteaux, n’attendez pas que le préz des UMP se dérange, alors celui du PS c’est pareil, mais les éléments de langage étaient calés, les partitions écrites, les pianos accordés . On a même pu voir des trucs marrants, comme une résurrection de Hamon venu du diable-vauvert de la Fronde pour regonfler la bouée de sa firme d’origine, et se faire assez joliment ramasser par un Delahousse qui lui rappelait non sans gouaille ses états d’âme antérieurs. Après tout, côté UMP et consorts, c’était pas mieux, on a vu NKM, plus perruche chic que jamais, se contorsionner quand on l’asticotait sur le ni-ni, et Philippot dévider le non-programme du FN avec l’obstination qu’on lui sait – et là, hélas, pas un commentateur pour lui demander de parler collèges, maisons de vieux et toutim départemental. Et puis ils se sont mis à parler tous ensemble, même Dati, elle aussi revenue du diable-vauvert pour parler à côté de la plaque avec le charme qu’on lui connaît. Donc, les partis avaient (je résume) opté pour des figurants, voire pour du décoratif. Résultat : on s’est particulièrement emmerdés.

Le bal des fantômes

En fait, il y en a qu’on attendait, et qu’on n’a ni vus ni entendus. Je ne parle pas de Cosse, qui ne manque pas d’aisance rhétorique pour affirmer, sans y croire vraiment, qu’EELV existe encore, ce que dément radicalement sa surface électorale, une fois de plus. Un jour, il faudra bien se décider à définir un « Vert » comme un puceron qui pèse 2 grammes (ou un peu moins) quand il est seul, et un siège au parlement lorsqu’il est accroché à un bourrin capable de franchir la haie. Non, franchement, compte tenu des remuements de Duflot ces derniers temps, ont pouvait penser qu’elle ne laisserait pas tout le lit à Placé et Pompili (qui justement n’a jamais fait plus de 2% avant d’entrer à l’Assemblée par l’ascenseur PS). Je n’exclus pas que j’aie pu la louper (forcément, faut zapper), mais je n’ai pas souvenir de l’avoir aperçue, alors même que le MODEM, tout aussi inexistant per se, avait missionné l’inusable Marielle de Sarnez, doublure lumière volubile d’un Bayrou qui devait sans doute changer la paille de ses coursiers dans leur niche fiscale. Ah mais, il y avait aussi une assez flagrante pénurie de représentants du Front de Gauche, entité, il est vrai, particulièrement difficile à cerner dans ces élections où ses petits bouts s’étaient agglomérés à ceci-cela selon le climat local, avec, toutefois, un très très très maigre succès. Le PC a fini par déléguer Laurent le sentencieux, homme à certifier qu’il fait grand beau sous une pluie battante, et donc particulièrement adapté à commenter une giboulée catastrophique pour les héros des banlieues rouges. Attendez-vous, camarades, à ce que même dans le 9-3 l’impasse Lénine ou le boulevard du Komintern deviennent l’allée des bleuets ou l’avenue Giscard d’Estaing dès funérailles, vous allez disparaître même des GPS, au train où ça va…

Mais il y en a un que l’on n’entend plus depuis qu’il est passé chez Fogiel : Mélenchon aurait-il laissé ses vertèbres politiques sur le divan rouge (comme par hasard) que lui tendait perfidement le Sigmund des zozos branchés ? Là, on le cherchait partout, notre bruyant évangéliste, et, sauf erreur, pas un pet, ce qui, de sa part, n’est pas banal. Pourtant, comme Godot dans Beckett, on attendait Syriza, et Syriza n’est pas venu. Déjà, rien n’avait bronché dans le Doubs, pour la partielle. Là, moins qu’une ride, puisque dans les compilations numériques absconses, le Front de Gauche aux mille facettes et le PC et quelques autres machins rouge vif ou vert tendre étaient comptés ensemble, avec toutefois, pour le PC, quelques bastions historiques où le gadin était moins pire. Après le splash des Européennes qui avait foutu le blues à notre tribun, après le non-frémissement d’Audincourt, c’est la passe de trois : à gauche de la gauche, rien de nouveau, et c’est un peu injuste, vu que seuls deux fronts avaient applaudi Siryza, le FG et le FN, et y en a qu’un qui gaule les noix. Pas d’alternance visible à gauche de la gauche, c’est comme ça, et au moins, ça a le mérite d’être clair, d’autant plus que, si l’on cible un peu les zones des râleurs du PS, c’est guère mieux : chez Aubry et ses potes, ça dévisse dramatiquement, et chez Guedj l’élégant, il y a du deuil dans l’air… Mais de ce côté là, on sent que le Congrès du PS va être olé-olé, avec reclassements subtils et effacements douloureux, tiens, c’est bien simple, je me demande ce que va faire Lienemann, qui a toujours profité du bouzin tout en restant border line, comme Pete l’indécis pendant la guerre de Sécession dans un Lucky Luke fameux. En fait, quel que soit le résultat du second tour, ces départementales n’ont montré que ce qui ne marchait pas – et c’est à gauche que ça marche le moins.

Heureusement, il y a la Corrèze !

Ne nous voilons pas la face : élections de m…, voilà le bilan pour tous. A force de balancer des enjeux nationaux à des scrutins de voisinage, on tend vers un double résultat final : une caricature faussement lisible, et une stylisation politique qui ne prend un semblant d’intérêt que si on la projette sur l’avenir. Tout au long de la soirée électorale, on n’a pratiquement jamais parlé des départements, et constamment des futures présidentielles, avec, parfois, une petite escale théorique sur les régionales. Il est vrai qu’en fin de compte, pour l’essentiel, la gestion d’un département « de droite » et d’un département « de gauche » se différencie marginalement, une fois réglées toutes les ardoises, collèges, transports et tout. Avec le FN, ce serait différent, avec un changement de clientélisme inévitable, comme on le voit dans leurs municipalités, et une atmosphère irrespirable pour les amateurs de libertés et de diversités. Mais surtout, ce serait cette emprise au sol qui pourrirait l’avenir politique, et qui le pourrit déjà, parce que le populisme se nourrit désormais à deux mamelles : une « classe ouvrière » orpheline du communisme, et une « ruralité des lotissements » qui n’a pas grand chose à voir avec la campagne. D’un côté, Germinal en chemise noire et de l’autre Fantasia bleu-marine chez les ploucs.

Bon, une fois qu’on a trouvé un bon titre ringard genre « le PS perd le Nord », il reste quoi ? Eh bien, la Corrèze. Jamais on n’a tant parlé de la Corrèze, avant, pendant et après cette joute électorale. Ce qui prouve bien qu’on prétend parler départementales, et l’on pense présidents. Car on se fout complètement, sur nos ondes de toutes fréquences et dans les unes de nos canards, de la Corrèze en soi et des Corréziens qui l’habitent (comme Satan, dirait Mocky). C’est le malheur de ce département : les présidents y poussent comme des cèpes. De droite et de gauche. Dans cet ordre. La Corrèze, c’est le symbole de l’« ancrage local » des énarques très urbains par ailleurs. Une terre qui permet de prendre racine sur un terrain d’atterrissage, car nos héros sont des parachutés. Regardez bien Bernadette, elle a encore son parachute plié en quatre dans son sac à main. La fée Carabosse du sarkozisme a encore sévi, par la grâce de journaleux dont l’ampleur de vue politique nous stupéfiera toujours. On l’a vue courant le marché, se laissant embrasser (non sans un haut le cœur)  par une dame du peuple sidérée de vénération, refusant coquettement de dire son âge devant un micro formé à Sciences-Po, et déblatérant sur ce Hollande qu’elle continue à considérer, c’est clair, comme un usurpateur viking, en Corrèze comme ailleurs (elle le dit « normand », oubliant qu’elle-même est Parisienne, originaire de Lorraine). La vieille droite moisie, née Chodron de Courcel, Dame Grand-Croix de Grâce et de Dévotion dans l’Ordre de Malte, c’est ça, mon bon monsieur. Méritait-elle tant d’honneurs, la perfide Bernadette, à l’heure d’une retraite qui, non sans humour, la place en suppléante de jeunots absolument inconnus hors du bled, dont on n’a même pas le bonheur de connaître nationalement les noms, mais qui siègeront sans doute pendant qu’elle achèvera sa momification ?

C’est grâce à ces désordres qu’on aura parlé de la Corrèze et de ses enjeux, même dans Closer. Quelle gloire pour un département qui, tout de même, a un taux de chômage très inférieur à la moyenne nationale, ce dont il faut sans doute féliciter ses suzerains successifs, et qui, comme le reste du pays, a pratiqué une alternance droite-gauche assez bien alignée sur l’intérêt d’être dans l’opposition. La Corrèze, ça permet de crucifier Chirac avec son château, et de stigmatiser Hollande dès le soir de son élection because il est rentré à Paris en avion et pas en vélo. Ça permet aussi de gommer le tripartisme qui s’installe partout parce que, dans ce débat entre jacquotistes et françoisiens, entre Tulle et Brive, entre Zig et Puce, le FN, même rural, n’a pas fait ses billes. Et de faire une course dans la course dont le résultat ne fera pas basculer notre planète politique, bref, de faire une « histoire » là où les chiffres dessinent bien des incertitudes. Les paris sont ouverts, la Corrèze va-t-elle « basculer » ? Hou l’« affront » pour le capitaine du pédalo, après l’« affront » subi par le ci-devant adorateur du sumo ! La Corrèze, terre d’affronts et d’affrontements entre radsocs présidentialisés, étincelle d’humanité dans l’enfer torride des analyses politiques de haut vol distillées sous écharpe rouge, moment de grâce distrayante dans la torpeur assommante des soirées électorales ? Mais lâchez-nous donc la grappe avec votre Corrèze (j’en demande pardon à ses corréziens, otages de la médiasphère) ! On ne sait même pas quelles seront les missions de ce département (ni des autres, d’ailleurs), et l’on se demande pathétiquement qui le présidera ? Vous saisissez le ridicule ? Un néo-poujadisme poisseux s’installe aux fauteuils d’orchestre, la crise fait mal aux pauvres et les libéraux sont partout, les zones humides sont menacées partout où l’on veut mettre un mur, les villes crèvent de pollution et l’Arctique se liquéfie, et on se masturbe sur le futur conseil départemental de Corrèze ? Moi, c’est décidé : quand j’entends parler de Corrèze, jusqu’à lundi prochain, je sors mon pistolet à eau et je mets mes boules Quiès.

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