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LOST RIVER : Un diamant noir

Publié par G Groupe X Bakchich

Une mère courage et ses deux enfants tentent de survivre dans une ville en décomposition. Mis en scène par Ryan Gosling, un somptueux conte macabre et poétique.

Bien mieux que la saveur du mois ou que le nouveau beau gosse jetable, le Canadien Ryan Gosling, 34 ans, est une des meilleures surprises made in Hollywood, un comédien lumineux, minéral, l’incarnation du cool, le chaînon manquant entre Steve McQueen et Brad Pitt. Repéré en jeune juif nazillon dans Danny Balint en 2001, puis en prof toxico dans l’incandescent Half Nelson, Gosling alterne intelligemment grosses machines (Crazy Stupid Love, Les Marches du pouvoir ou Calculs meurtriers de Barbet Schroeder) et films d’auteurs plus fragiles (The Place beyond the Pines ou les trips de Nicolas Winding Refn, Drive et le magnifique Only God forgives).

Une œuvre sous influences

Ryan Gosling est là pour durer et il gère sa carrière sur le long terme. Qui à Hollywood préfère interpréter un impuissant mutique dans un suicide commercial signé Nicolas Winding Refn plutôt qu’un un super-héros en collants moule burnes qui pourrait lui rapporter des millions ? Pourtant, malgré ses choix malins, rien ne pouvait préparer au choc Lost River, la première mise en scène de Gosling, un film à la fois merveilleux, poétique et cauchemardesque comme en son temps La Nuit du chasseur, unique réalisation du grand Charles Laughton. A mille lieux des autres artistes américains, Ryan Gosling est tout d’abord un cinéphile curieux, pointu, qui cite Innocence de Lucile Hadzihalilovic comme son film préféré.

Donc Lost River est ponctué de références et de clins d’œil à des cinéastes zinzins comme Harmony Korine, Dario Argento, Gaspar Noé, Alejandro Jodorowsky, David Lynch, David Cronenberg ou Mario Bava. Comme dans les films de ses idoles, le scénario de Lost River est un prétexte, une vague trame pour un trip hypnotique, un cauchemar en eaux troubles. Il est donc question d’une famille en perdition dans un quartier en ruines de Detroit. Entre deux immeubles éventrés, une route qui ne mène nulle part et qui se jette dans un lac d’où émergent des têtes de lampadaires. Avec peut-être, sous les eaux menaçantes, une ville engloutie… Pour survivre et ne pas perdre sa maison, une mère courage, interprétée par Christina Hendricks (la rousse pulpeuse de Mad Men, vue dans Drive), accepte de bosser dans un cabaret étrange et maléfique, entre strip-tease et Grand guignol. Son fils aîné, Bones, hante les décombres de la ville défoncée et récupère du cuivre afin de payer la réparation de sa voiture et de fuir enfin cet enfer. Bientôt, sa jeune et belle voisine lui raconte qu’une malédiction plane sur la ville…

De la poésie en mouvement

Ryan Gosling a du talent. Et un regard. Il filme les yeux tristes des enfants, une nuit de néons, des maisons en feu, des vélos fluos qui transpercent les ténèbres, des performances gore et arty dans un cabaret sauvage tout droit sorti d’un conte de fées ou du porno Café Flesh, un vélo enflammé qui traverse l’écran, des femmes statufiées dans des combinaisons en latex, une sorcière qui a les traits de Barbara Steele… De la poésie en mouvement… Dans ce rêve éveillé, Ryan Gosling lève également le voile sur l’envers du rêve US, un pays dévasté, à la casse, peuplé de riches et de freaks, de maîtres et d’esclaves, des pauvres condamnés à errer comme des fantômes ou partir vers d’hypothétiques lendemains plus cléments.

Beauté sauvage et sidérante

Ryan Gosling croit à l’imaginaire, aux cauchemars d’enfant et donc au cinéma. Son film s’apparente à un train fantôme et il nous emmène pour un petit tour avec une série de travelings latéraux hypnotiques. Très intelligemment, il s’est entouré de pointures comme le génial chef op’ belge Benoît Debbie (Irréversible, Spring Breakers), le musicien Johnny Jewell (Chromatics et Glass Candy) et le monteur Vladís Óskarsdóttir (Festen, Eternal Sunshine of a Spotless Mind). Avec eux, le film bascule dans la sensation pure, un cinéma atmosphérique, hypnotique. Lors de quelques scènes vraiment épatantes, je pense néanmoins aux scènes avec Eva Mendes dans le cabaret, le film se métamorphose en une symphonie de néons et de sons, une expérience sensorielle, immersive, un pur moment de grâce, une proposition de cinéma total.

Lâché par la Warner qui avait du mal à vendre ce truc arty, défoncé par la critique, Lost River n’est pas sorti dans les salles US. Remonté, déprogrammé plusieurs fois, le film arrive enfin en France près d’un an après sa projection à Cannes. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Lost River de Ryan Gosling avec Christina Hendricks, Saoirse Ronan, Eva Mendes.

En salles le 8 avril 2015. 

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