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L’impudence des hérissons

Publié par G Groupe X Bakchich

Il y a un chômeur en fin de droits dans votre famille ? Déguisez-le en hérisson, il sera bien protégé…

C’est Le Figaro (artice figaro) et Le Parisien (article parisien) qui ont levé le lièvre : à Ivry, un gros chantier va être retardé d’un mois pour permettre la récupération d’une famille de hérisson repérée sur le terrain vague où devaient commencer les travaux. Une famille nombreuse, d’accord (on parle d’une dizaine d’individus), mais somme toute, cela fait une population modeste d’animaux dont personne, en fait, ne prétend qu’il s’agisse d’une espèce en voie de disparition.

Le hérisson sort à dix heures (du soir)

Le Parisien semble le mieux informé sur ce drame de banlieue : il détaille l’ampleur du projet, un bel objet social, puisqu’il s’agit de 99 appartements et d’une crèche de 40 berceaux, ce qui n’est pas rien, et nous donne le récit détaillé de la découverte de ces bêtes par une riveraine nyctalope qui a signalé leur « présence probable, mais pas certaine » : elle les aurait vus « à la nuit tombée », manger des escargots sur le trottoir. Oui, à Ivry, il y a aussi des escargots sauvages. Que ne les a-t-elle pas immédiatement saisis et serrés dans un cageot confortable, pour leur assurer un destin meilleur ? Non, cela ne se fait pas, car nous sommes dans une société où l’appel aux « pouvoirs publics » est absolument indispensable pour qu’éclate au grand jour un scandale de plus : on s’apprêtait à mettre en péril ces animaux qu’une loi protège – mais là, le journal ne va pas jusqu’à donner les références de cette loi, dont, j’imagine, vous apprenez comme moi l’existence avec ravissement. Recherche faite, pas moins de 7 textes législatifs nationaux et internationaux impliquent, entre autres, le hérisson. En revanche, l’article se conclut par un cri de satisfaction du maire PCF d’Ivry, ravi qu’en retardant son ouverture, le promoteur (fatalement un ennemi de classe) permette de démontrer que le respect de la biodiversité figure désormais en première ligne dans les préoccupations des édiles de la banlieue rouge, récemment convertis à l’écologie après avoir été les champions du HLM pourave et de la dalle bétonnée.

Du hérisson au menu ?

Il n’y a pas, c’est évident, de quoi fouetter un chat. Et surtout pas, de quoi caresser le hérisson, même dans le sens du piquant. Ça coûtera un bras, une tapée d’embauchables attendront la paie pendant un mois de plus, c’est pas grave, on n’est pas à cinquante chômeurs près. Ne soyons pas mesquins ! Ce qui est plus chiffonnant, c’est ce qu’on lit dans Le Figaro : selon une dame Zimmermann, animatrice d’un « Sanctuaire des hérissons » dont j’apprends également l’existence, « le but, c’est de les mettre à l’abri des dangers de la route et d’une frange de la population qui les mange ». Vindieu, vous savez qui mange les hérissons ? Je vous le donne en mille : ce sont les « gens du voyage », comme on dit poliment, anciennement appelés : « les Gitans ». Je le certifie, figurez-vous qu’aux temps déjà assez lointains où les « bohémiens » passaient chaque année dans les villages du Sud pour vendre des paniers, réparer les chaises et refaire l’enveloppe tressée des bonbonnes pour le vin, j’ai personnellement partagé avec des petits enfants gitans de mon âge ce mets jugé si délicat qu’on le réservait aux gamins comme une friandise – en langue gitane, cela s’appelle un « niglo ».

Les gitans, on les aime quand ils jouent de la guitare, sinon, on leur lâche les chiens ou le FN. En plus, on les confond avec les Roms, et ça les vexe parfois.  A l’époque, personne n’y trouvait à redire, ils se posaient à l’écart du village, près de la rivière, et on se contentait de garder un œil sur les poulaillers. Mais que voulez-vous, les temps ont changé, et les Gitans aussi. Ils étaient marginaux, ils sont devenus exclus, ils avaient des chevaux, ils ont des quatre-quatre, et on ne sait plus, désormais, de quoi ils tirent leur revenus. En tout cas, ce n’est pas de la revente des hérissons à la grande distribution. J’imagine que la tradition est vacillante, les roulottes stationnent désormais plus volontiers sur du bitume. Et ça se mangeait comment ? Si vous voulez le savoir, pour faire cuire la bête, on l’enveloppe de plein de papier-journal, puis on pose ça sur les braises. C’est cruel, mais quoi ? On gobe bien les huitres vivantes. En fait, j’ai mémoire d’une chair blanchâtre, avec un vague goût de poulet ou de poisson fade… Bon, je n’en suis pas fier, mais je n’ai pas le sentiment d’avoir commis un crime !

Le promoteur Infinim a accepté de retarder son chantier d'Ivry d'1 mois pour laisser le temps à l'association protectrice des hérissons de sauver les petits mammifères qui occupaient le terrain (DR)

Du piquant dans la truffe à Médor ?

Donc, le hérisson est face à deux dangers majeurs : la traversée des routes (comme les poulets, les lièvres, les sangliers, les octogénaires et leurs chats, surtout à la saison des amours), et les Gitans. Il est beau de mêler ces deux calamités dans la même phrase, madame Zimmermann. Et de gérer un « sanctuaire », alors que je ne connais pas de sanctuaire pour les autres créatures précitées qui se font écraser sur le bitume. Mais je me trompe peut-être. En tout cas, « sanctuaire », le mot est fort. Dans le dictionnaire, un « sanctuaire » est « un lieu ou édifice rendu ou devenu sacré, dédié à une divinité ». N’ayons pas peur des mots, cela suppose l’adoration des hérissons. Sinon, allez à Lourdes, c’est aussi un sanctuaire.

Finalement, cela montre bien ce qu’il y a de religieux dans la défense de la biodiversité : il y a les saints (les hérissons), et il y a les damnés (les Gitans). Et il y a des croyants zélés, qui disposeront d’un mois pour récupérer la dizaine de hérissons éparpillés sur un terrain vague. Faut bien ça, s’ils ne sont que bénévoles et pas très dégourdis. Aidés par « le flair d’un chien qui n’est pas agressif», précise madame Zimmermann (elle doit penser à un bichon ou un chihuahua). Voire : un chien à bon nez, c’est un chien de chasse, et le hérisson n’a point les odeurs d’un quelconque gibier. Cette méconnaissance des chiens risque de susciter de vives déceptions. Mais en un mois, s’ils ne sont pas trop glands, en se postant à l’affût à la tombée du jour… Je leur conseille de faire des appâts en entassant des croquettes pour chat (véridique) ou encore des limaces. S’ils ne protègent pas les limaces. Ce qui serait très injuste pour les limaces. Et les vaches, qui chez nous, hélas, ne sont pas sacrées, et comestibles. Du reste, il ne faut jamais donner de lait aux hérissons : cela leur file la courante. Véridique aussi.

Casus belli ?

Mais je ne vais pas vous laisser sans infos sur le sanctuaire des hérissons. Je suis allé sur leur beau site (il y a une musique très planante, New Age en diable, et la flèche de la souris est transformée en petit lapin, c’est vous dire si c’est classe…). En 16 ans, sachez-le, il a recueilli 1291 hérissons, soit 80,68 par an. C’est pas terrible, surtout pour le tronçon des décimales. On vous propose de « parrainer un hérisson » (why not ? après « j’adopte un mec », à quand « j’offre une niche à un sdf ? » ?) et de participer, à temps perdu, au « recensement des hérissons morts dans toute la France ». Compter les hérissons morts élève l’âme considérablement, c’est connu. Et pour élargir la focale, je vais vous apprendre que sur l’île d’Uist, dans l’archipel des Hébrides ( les « vieilles Hébrides», les Nouvelles, sont devenues le Vanuatu), un génocide se joue depuis 2003 : les protecteurs des oiseaux exterminent les milliers d’hérissons qui dévorent les œufs. D’où un conflit latent entre la couronne d’Angleterre (le Prince Charles protège les hérissons) et l’Ecosse (qui veut les exterminer). Consolation : sur l’île d’Aurigny, un quart des hérissons sont « blonds » - et non pas albinos, comme l’insinuent des niais. Des hérissons aryens, en quelque sorte.

Et pour vous rester sur une bonne impression, encore ce détail : selon 30 millions d’amis, on recueille chaque année des tas de petits hérissons abandonnés par leurs parents qui sont partis hiberner peinard à l’automne, des « hérissons orphelins ». Salauds de parents. Le hérisson est un loup pour le hérisson : il est temps de retarder l’hiver d’un mois !

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