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Exclusif: La descente aux enfers de Pierre Bérégovoy

Publié par G Groupe X Bakchich

Pour relire les premiers extraits du livre sur les « Les affairistes qui "tenaient" Pierre Bérégovoy », c’est ici.

Aujourd’hui, nouveaux extraits exclusifs, sur les dernières semaines de l’ancien premier ministre, passablement déprimé (les inter-titres sont de Bakchich)

Une lettre tenue secrète

« « Plusieurs semaines avant sa mort, mon beau-père, Pierre Bérégovoy, m’a remis deux lettres », confie l’avocat Vincent Sol, alors marié à l’une de ses filles. « La première m’était adressée, je l’ai ouverte, il me demandait de m’occuper de la famille après sa mort. La seconde était au nom de François Mitterrand. On ne l’a pas ouverte, mais il devait lui annoncer la même chose qu’à moi ; sa volonté de disparaître. Je lui ai dit que vraiment il ne pouvait décemment pas envoyer une telle lettre au chef de l’Etat, alors on l’a déchirée. »

Pour en savoir plus sur cette lettre, regardez cette vidéo :


Bérégovoy : une lettre secrète à son gendre avant sa mort
envoyé par bakchichinfo

Aux yeux de ses confidents, dont Vincent Sol mais aussi Olivier Rousselle, le fidèle des fidèles, tous deux ayant de Béré une image paternelle, les tourments de l’ancien Premier ministre sont loin d’être une découverte. Pierre Bérégovoy, depuis des semaines, n’en fait pas mystère ; il les lance à la figure de ses interlocuteurs qui s’en lassent vite. Seuls ses très proches acceptent le monologue de cet homme qui se coupe peu à peu du monde.

Un auto-accablement et une crainte de la justice

Ses propos, rares, ne traitent que de son désastre personnel. Les témoignages du perpétuel auto-accablement de l’ancien Premier ministre quant à son affaire de prêt se comptent par dizaines. Cette histoire catalyse, à ses yeux, tous les échecs.

Tout d’abord le sien, bien sûr, à la tête du gouvernement, lui qui se voyait limiter brillamment la casse électorale des législatives pour mieux rebondir vers un avenir présidentiel. Plus grave encore à ses yeux, les investigations du juge Jean-Pierre mettent en danger sa famille par la possible révélation de ses faiblesses du passé. Il assaille son entourage politique, dont l’ancien garde des Sceaux Michel Vauzelle, de questions sur l’évolution de l’enquête. Sa propre famille s’inquiète de le voir craindre « l’arrivée imminente de policiers qui vont lui mettre des menottes et le conduire en prison ».

Deux jours avant sa mort, il demande à son avocat Patrick Maisonneuve de prendre contact avec le procureur de la République du Mans, Yves Bot, qui avait fermement soutenu les premiers pas de l’affaire Pelat instruite par le juge Jean-Pierre. On dit M. Bot promis à de hautes fonctions au sein de la hiérarchie judiciaire, promotion qui représente pour Bérégovoy un danger supplémentaire de voir exhumer ses affaires. Puis, il sollicite lui-même un rendez-vous avec le nouveau ministre de la Justice, Pierre Méhaignerie. Dans les deux cas, il cherche à connaître l’état des investigations du dossier Pelat, et notamment à savoir si la justice dispose d’indices sur les mouvements survenus sur son compte bancaire.

Enfin, il consulte ses conseillers sur une éventuelle visite au juge Jean-Pierre afin de « régler ça en politique », dit-il, lesquels le lui déconseillent.

Pierre Bérégovoy - JPG - 87.7 ko Pierre Bérégovoy © Kerleroux

Responsable d’une défaite

Il se sent aussi responsable envers la gauche tout entière qu’il estime avoir fait sombrer plus bas que terre. « Juste après le deuxième tour des élections, se rappelle Michel Sapin, ministre des Finances du gouvernement Bérégovoy, éliminé dès le premier tour dans les Hauts-de-Seine, Pierre me répétait sans cesse qu’on avait été battus à cause de lui, et il montrait la liste en disant : “Tous ceux qui ont perdu de moins de 5 %, c’est ma faute” » (…)

« Ils ne me lâcheront pas », s’évertue à répéter Pierre Bérégovoy à ses amis politiques ou personnels. Mais de qui parle-t-il vraiment ? Défait politiquement, il n’est plus une cible. Dans son propre parti, il est redevenu ce qu’il fut si longtemps, un homme d’appareil couleur muraille auquel personne ne prête vraiment attention. Tout juste le fuit-on plus qu’avant à cause de ses propos déprimants et obsessionnels.

Quant à la machine judiciaire, elle a été arrêtée et ne semble pas sur le point de repartir. L’homme est enfermé dans une bulle hermétique. Ne serait-il pas lui-même son principal et unique détracteur ?

Un tribunal personnel

Le choc du passage de la suractivité de Matignon au rythme tranquille de l’élu de province l’a conduit au repli sur soi. Il paraît enfermé dans un dialogue profondément intime où résonnent les accusations violentes et douloureuses d’un tribunal personnel. Personnage si méthodique, comment ne pas l’imaginer faire et refaire les comptes d’une vie dans un face-à-face glacial ? Pierre Bérégovoy s’est condamné lui-même au terme d’une démarche intérieure à la fois rationnelle et excessive. Une sentence morale. (…)

Averti par l’un des conseillers de Mitterrand, Maurice Benassayag, qui se soucie du moral de Bérégovoy, le secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine, prévient le chef de l’Etat. « J’ai eu Bérégovoy plusieurs fois au téléphone pour fixer un rendez-vous avec le président, mais aussi pour lui proposer d’être le porte-parole de l’opposition sur le volet économique et répondre aux attaques de la droite pour défendre notre bilan, relate Hubert Védrine. Je lui ai proposé, avec l’accord de Mitterrand, de mettre à sa disposition le conseiller économique de l’Elysée, Dominique Marcel, mais il me répondait comme un zombi, de manière automatique, et disait que cela était inutile, car il n’avait plus d’autorité. »

Détermination froide

Cette autoflagellation d’avoir conduit les siens dans une telle situation ne suffit pas à expliquer l’acte final du suicide. Elle met en lumière le chemin parcouru par cet homme dont on aurait tort de minorer la force intérieure. Car si ses propos, au cours des dernières semaines de sa vie, révèlent de vrais signes pathologiques de dépression, il n’en démontre pas moins une détermination froide et méticuleuse, fidèle à son goût de l’organisation. Ses collaborateurs nivernais les plus proches sont, en effet, surpris par sa volonté affichée, dès la première quinzaine d’avril 1993, de régler au plus vite les dossiers municipaux les plus lourds en suspens. Certains fonctionnaires locaux parlent même de précipitation. De même, il met à jour les demandes d’avis de ses collaborateurs et s’efforce de régler la situation de ses conseillers à Matignon. Son entourage familial remarque enfin son désir de visiter chaque membre de sa famille dans les semaines qui précèdent sa mort.

Comptable de sa propre vie, il décide froidement d’en reprendre le contrôle. Voilà, peut-être, l’une des pistes les plus convaincantes pour tenter de mieux comprendre ce destin hors norme. Un acte éminemment personnel pour lui-même et pour protéger les siens sur fond d’une histoire collective, celle de la gauche et de son rapport à l’argent. Celle de la République française, qui voit l’un de ses enfants les plus méritants atteindre le plus haut sommet de l’Etat avant de se tirer une balle dans la tête. (…) »

©Fayard, avril 2008

Une consultation au Val-de-Grâce trois jours avant sa mort

« Trois jours avant le jour fatal, poussé par son entourage, Pierre Bérégovoy consulte un médecin psychiatre à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, le même établissement qui accueillera son corps sans vie. « Peut-on hospitaliser d’office un Premier ministre ? » s’interrogera le médecin après la mort de celui qui était venu le voir. « Il aurait fallu lui imposer une cure de sommeil », confie également le psychiatre à la famille du défunt. Il lui prescrira donc des antidépresseurs dont les effets, à court terme, lèvent les inhibitions du patient,notamment lorsqu’ils sont associés à l’absorption d’alcool. »

Bérégovoy, le dernier secret, Fayard, avril 2008.

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