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Outreau au trou

Publié par G Groupe X Bakchich

Voici un an, le scandale d’Outreau plongeait la France toute entière dans un accablement relayé par le mépris, l’angoisse, le dégoût, et de justes colères. Comment tant d’obtuses méchancetés, d’aveugles bêtises avaient-elles pu maintenir si longtemps des hommes, des femmes irréprochables en prison, quand nos glorieux dirigeants politiques vantent chaque jour l’humanisme des « valeurs de la République » ? Un paradoxe assez effroyable où l’hypocrisie institutionnelle, le mensonge quotidien gagnent chaque jour en étendue sous nos yeux. Mais que faudra-t-il donc aux Français pour qu’ils se révoltent enfin contre d’impostures ?

Le juge Burgaud

Car enfin, le procès préparé par le petit Patrice Burgaud ne s’improvisa pas en huit jours. Il se monta pièce par pièce pendant quatre ans. Non au Panama, au Paraguay, chez les Papous, ou dans une République de cannibales ; sous un soleil équatorial où la chaleur emporte parfois la tête, mais dans une région bien tempérée du globe où des règlements soumettent les actes de n’importe quel juge d’instruction au contrôle de ses collègues.

Ceux de notre cabri judiciaire n’observèrent rien d’anormal dans son travail, parce qu’ils menèrent le leur par dessus la jambe. Exemple terrifiant d’une désinvolture désormais à l’œuvre partout dans notre société, comme une espèce de performance nationale. Car enfin, de Madrid à Oslo, de Lisbonne à Vienne ou Berlin, rien d’analogue apparaît pour le moment nulle part ailleurs en Europe. En outre, l’affaire d’Outreau ne fut pas un cas isolé dans son genre. Il en exista beaucoup d’autres traités discrètement, à la sauvette.

Le mot passe-partout « dysfonctionnement » se plaque sur chacune de ces saletés comme une pièce de soie convertie en guenille. Il n’explique rien et n’abuse personne. Au lieu d’exercer leurs fonctions comme un sacerdoce, beaucoup trop de magistrats semblent s’y perdre désormais comme dans un besogne, avec des agacements, des soupirs, des décisions de plus en plus surprenantes pour le commun des mortels. À Toulouse, au printemps 2004, le magistrat instructeur convoque des ingénieurs d’AZF pour comprendre un peu mieux une catastrophe où disparurent pourtant des dizaines de victimes, avec des centaines d’autres parfois horriblement mutilées. Ces messieurs se rendent bien au Palais de Justice, mais précisent qu’ils ne répondront à aucune question. Ensuite, ils rentrent tranquillement à leur domicile et n’encourent aucune sanction.

L’immense malaise des tribunaux ne se borne pas aux embarras de procédure, au manque de moyens matériels comme quelques éloquents gardiens du Temple essaient de nous convaincre, même si chacune de ces deux servitudes leur nuit cruellement. Trop de détentions préventives arbitraires, d’instructions bâclées, d’erreurs judiciaires avérées, de verdicts stupéfiants trahissent un profond désarroi mental. La magistrature française devrait opposer une rigueur exemplaire au désordre général des esprits. Malheureusement, elle le partage. Quelques cas illustres rappellent même qu’elle s’en accommode parfois plutôt bien.

À travers le dossier ELF, par exemple, Mme Eva Joly accèda aux secrets de notre stratégie pétrolière mondiale. Puis elle rentra ensuite dans sa Norvège natale comme conseillère d’un État lui-même très gros producteur d’hydrocarbures en Europe. Des informations confidentielles recueillies à Paris au cours d’une enquête ne servirent-elles aucun intérêt gouvernemental à Oslo ? Qu’une question si simple n’ait dérangée personne en apprend beaucoup sur ce qu’on appelle encore par habitude « les professions de Justice ».

En vérité, l’affaiblissement moral de tout un corps y apparaît avec la perte de notions essentielles comme la distinction entre le vrai et le faux, le possible et l’invraisemblable, le permis et l’interdit, les proportions, les rapports entre les faits et leurs apparences, autrement dit la différence entre le bien et le mal. Connaître dans leur exactitude les arguments des uns pour les opposer contradictoirement à ceux des autres en toute honnêteté ne se pratique semble-t-il plus autant qu’il le faudrait. Un stricte respect de cette hiérarchie des obligations rendait le scandale d’Outreau improbable. C’est, semble-t-il, beaucoup trop demander aux magistrats d’aujourd’hui.

D’ailleurs, pourquoi se casseraient-ils la cervelle quand le Conseil constitutionnel vient d’écarter rudement le 1er mars jusqu’à l’hypothèse d’une « violation grave et délibérée d’une règle de procédure constituant une garantie essentielle pour les droits des parties. » Un acte aussi exorbitant frise la forfaiture. Dans leur écrasante splendeur, les prétendus « Sages » entretenus à si grands frais au Palais royal refusent d’admettre qu’il puisse intervenir. Le si détesté Patrice Burgaud n’a pourtant pas agi autrement.

Dans les débuts de la campagne présidentielle, seul Sarko évoque un peu l’inévitable responsabilité des juges. Sans trop insister d’ailleurs, toujours entre l’escopette, l’escarpolette, et l’escamotage. Il excluait naturellement sa chère flicaille du nettoyage. Comme si des innocents n’arrivent pas devant les tribunaux après des enquêtes conduites par de mauvais policiers ou de tristes gendarmes.

« C’est une grande victoire du droit » estime en conclusion Mme Emmanuelle Perreux, l’une des fortes têtes du syndicat de la magistrature. Dans les médias, dans les journaux, nul ne moufte. Même silence parmi les intellectuels en vue, dans l’Ordre des avocats. Pour ces froussards ou ces dilettantes, le seul scandale judiciaire à considérer demeure l’affaire Dreyfus.

Couvert de contraventions, vexations, inquisitions de toutes espèces, menacé de condamnations délirantes au moindre geste, avec en complément la confiture du permis à points, le peuple français dans son ensemble ressemble à l’idiot du village, l’œil en berne mais la face épanouie. Alors, qu’il passe à la rubrique Relations d’un journal quelconque, une annonce comme celle-ci : « pauvre pays trahi par lui-même recherche son âme désespérément ».

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