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L’EUROPE, ENTRE HISTOIRE ET AVENIR ?

Publié par G Groupe X Bakchich

A l’heure où l’on s’évertue à fabriquer une Commission européenne fantomatique, que reste-t-il à espérer pour les membres du club ?

J’ai toujours aimé les économistes (surtout à l’heure où l’on va attribuer au « meilleur » d’entre eux un faux prix Nobel, fabriqué jadis par … une banque !). Un doigt dans le vent, l’autre dans le trou du cul, ils vous ont prédit la prospérité en février 2008, juste avant la crise,  avec autant d’assurance qu’ils renient aujourd’hui, en masse, leur culte des équilibres budgétaires, et préconisent des relances hyper-keynésiennes dans un contexte de récession générale. Une redécouverte fracassante.  Il y a dix ou vingt ans, tu écrivais ça dans un partiel de Sciences Po, tu avais 2. D’ici que ces maîtres s’avisent que l’Europe a déjoué toutes leurs prévisions, on a le temps de changer six fois de mode. Mais le changement est beaucoup moins intéressant que ce qui ne change pas…

Du recul pour avancer

En fait, les seules analyses qui ont quelque chance de s’approcher d’une vision réaliste de la situation sont vraisemblablement celles qui, au lieu de se borner à commenter l’évolution des statistiques et les prévisions de l’OCDE, prennent du recul, et osent interroger l’histoire autant que l’actualité. Le destin des nations, comme le bonheur des peuples et le prix des topinambours, cela ne s’évalue pas au jour le jour, façon journal télévisé, ni au mois le mois, façon Pôle Emploi, ni même année par année, façon almanach Vermot. L’Union Européenne a maintenant assez de bougies soufflées pour qu’on bilantise son histoire, et qu’on y cherche le poids des constantes qu’on a voulu gazifier dans l’illusion de politiques communes, uniques ou simplement coordonnées par des institutions européennes. Ces constantes demeurent, et sans doute l’un des effets de la crise actuelle est d’en exacerber les effets les plus pernicieux. Une crise qui, de plus en plus sera politique, et non plus seulement économique : il faut se résoudre à penser que, dans l’espace européen, ce sont les fondamentaux même de la démocratie qui peuvent, désormais, être ébranlés par les populismes, les inégalités et peut-être même la misère. Cet espace, qui jadis a accouché de révolutions et a construit, globalement, une aspiration sociale à la justice et aux libertés suffisamment performante pour faire exploser les dictatures, est maintenant en risque de régression civique, sociale et même mentale. Quand on considère la galerie de clowns réactionnaires et fascisants qui, de Beppe Grillo à l’IKUP en passant pas les néo-nazis allemands, les flamands pas roses, les racistes suédois, sans oublier nos néo-poujadistes poisseux du FN et tous leurs potes, ont fait du score aux européennes et continuent à gauler des sièges, on ne peut pas se contenter d’affirmer que le mal est franchouillard et que le virus s’en distille à l’Elysée pour cause de socialisme avarié…

Moi, lui et l’autre

Qu’on le veuille ou non, l’Europe s’est faite autour de trois pays majeurs dont la contribution à la culture politique commune est essentiellement différente. Tant pis pour ceux qui – à tort – verraient là un cocorico, la France a apporté, au XVIIIe siècle, le souci de l’universalité et le modèle de la République. Auparavant, l’Angleterre avait mis à jour la régulation de tout absolutisme par le parlementarisme, et la restructuration industrielle et financière d’une société encore hiérarchisée par la possession des terres. Quant à l’Allemagne, en dehors de la côte de porc poëlée avec les patates qui vont avec, elle a apporté deux guerres mondiales avant de se recycler dans un fédéralisme pacifiste sur lequel, finalement , elle aurait bien aimé que l’Europe s’aligne, mutatis mutandis. Le problème, c’est que ces trois idéologies (au sens de : représentation du monde idéal et idéalement régulé…) n’ont jamais été le moins du monde complémentaires, et se traduisent par des comportements typiques que vous reconnaîtrez aisément dans l’histoire récente. La France, rationnelle et raisonneuse, a une culture de l’égalité, de l’unicité des règles (qui n’est pas l’unité), et de la primauté de l’Etat central. Le Royaume-Uni, insulaire à jamais, interprète ses différences comme la preuve de sa supériorité, et donc les multiplie (unités de mesure, monnaie séparée, libre-échangisme échevelé, mais menteur – la loi de la City fait la loi…), en adoptant une distanciation de principe par rapport à tous ses « partenaires ». L’Allemagne, qui n’a jamais été totalement libérée de la certitude de tout faire mieux que les autres, excelle à substituer l’affirmation de son excellence morale à l’évidence de ses culpabilités, ce qui lui permis de passer si aisément, en quelques années du statut de coupable à celui de victime, et de récupérer ensuite, lors de la réunification, un mark de l’Est au prix du mark de l’Ouest, véritable hold up qui a fait ses choux gras autant que les réformes de Schroeder.

Jeux de rôle, ou rhumatismes? 

Donc, pour résumer, la France et l’Angleterre ont connu l’ambition de l’universalisme (y compris dans leurs menées coloniales), tandis que l’Allemagne, hors toutes les inclinations sur la supériorité de l’ « homme allemand », qui bien sûr ont pesé très lourd et sont profondément inscrites (hélas !) dans le culte de l’Heimat, n’a songé qu’à développer son territoire vital, de proche en proche, en ajoutant des vassaux à son domaine. La construction européenne, voulue par De Gaulle et Adenauer, correspondait, chez le premier, à une stratégie de renforcement contre les USA, chez l’autre, à un premier pas rendant possibles, par la politique et l’économie,  les vassalisations que la guerre n’avait pas permis de concrétiser. Toujours on the side, comme les haricots verts à côté du bifteck, les Anglais n’ont jamais cherché en l’Europe, en tout pragmatisme, qu’un marché ouvert à leur expansion financière, sans la moindre volonté d’en tenir les manettes politiques. D’où ce que l’on voit dans ces dernières années : une France qui tape en vain sur la table pour réclamer ses droits imprescriptibles (exemple de choix : les sous pour nos paysans), une Allemagne qui se pose en gardien du troupeau, un Royaume-Uni qui dit souvent non, et jamais totalement oui. Bien sûr, le poids relatif de ces attitudes a varié selon les périodes et les bonshommes. Le tandem Mitterrand-Kohl était écrasant. L’odieuse Thatcher a fait la loi en snobant le club. L’incolore Chirac a laissé du champ à l’Allemagne, avant que Sarkozy ne s’illustre comme lèche-bottes fébrile de madame Merkel. Il eût fallu des institutions fortes et équilibrantes : on ne les a jamais eu.

Pire : globalement – et en France surtout, mais pas que – les votes populaires ont souvent fait défaut à l’Europe, l’ont refusée dans ses principes, ont repoussé les traités. Il a fallu passer en force, chacun forçant dans son sens avec un bel aveuglement, au lieu de saisir la fragilité du château européen. Et les politiques nationales se sont consolidées non dans leurs qualités, mais dans leurs défauts respectifs : une Allemagne tétanisée dans sa prétention d’être le « bon élève » irréprochable qui seul a vocation à tourner le volant, une Angleterre qui nargue tout le monde mais se désintègre socialement, une France en quête d’autorité à l’intérieur comme à l’extérieur.

Le péché originel tient bon

Les impasses politiques actuelles sont sans doute plus graves, à moyen terme, que les difficultés économiques. Il est en effet impossible d’envisager sereinement une unité européenne qui a été imposée plus qu’acceptée ou voulue, d’où forcément, partout, cette montée en puissance des partis dits « eurosceptiques » , ce qui est un euphémisme gentillet – disons carrément : europhobes. Sauf à repartir d’où l’on aurait du partir, en construisant un socle véritable. Aucun des trois nations dominantes ne voulant atténuer ses différences foncières et conserver la clé des domaines dans lesquels s’exerçaient particulièrement leurs certitudes idéologiques, on a voulu faire l’économie de l’essentiel, de l’indispensable, du fondamental : une fiscalité et un droit du travail uniques qui caractérisent un espace vraiment commun. On a fabriqué une Europe concurrentielle, dans laquelle chaque pays est le concurrent des autres. Bonne affaire pour les Anglais, adeptes d’un ultralibéralisme cynique. Moins bonne affaire pour l’Allemagne, jusqu’à ce que Schroeder fasse le boulot d’étranglement qui permit à Merkel de fanfaronner à l’heure actuelle sur une compétitivité acquise sur le dos des classes laborieuses, comme on disait naguère. Très mauvaise affaire pour la France, qui, au lieu de se cramponner à ses « droits acquis », devrait au moins les actualiser, faute de quoi ils passeront inéluctablement à la trappe. Et les autres pays, ceux du second rang économique comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et les Scandinaves rament désormais pour réparer les dégâts de leurs spécificités, tandis que ceux du troisième rang, les petits derniers d’une intégration européenne menée dans la précipitation pour ouvrir des marchés aux puissants, ont les fortunes diverses des vrais pauvres et des faux riches aspirés dans la vassalité germanique. Mais l’Europe des Trois s’est ainsi donnée une main d’œuvre de sous-traitance cheap pour fabriquer ses bagnoles, ses frigos et autres babioles, sans que pour cela les marchés s’ouvrent comme prévu : on réalise maintenant que, faute de clients et dans un contexte mondial de tassement des demandes, l’Allemagne elle-même peine à vendre et glisse vers la récession. A cela, on voit que l’échec est désormais consommé. Rien, décidément, n’incite à l’optimisme.

Ponce-Angela et Pilate-Merkel

D’autant plus que, sur le plan international, le ciel est plus que nuageux. Là aussi, les contradictions, issues d’attitudes historiquement datables et explicables, ne peuvent plus être dissimulées sous des alibis à la noix. Il est dans la tradition française de se préoccuper de démocratie et des droits de l’Homme ailleurs que dans la Creuse : l’Allemagne se fout éperdument des uns et des autres en tout endroit de la planète qui ne soit pas un des ses länder ou de ses vassaux proches. Elle ne commence à s’inquiéter que lorsque les ventes ne suivent plus. Le prétendu pacifisme allemand (une nouveauté post-Verdun et post-Shoah, diront les mauvais esprits) n’est qu’un égoïsme mercantile. Alors, sans vouloir caresser Hollande dans le sens du poil, on peut trouver juste que soit au moins déduit nos « coupables » déficits le fric dépensé à des interventions qui, si elles réussissent, seront une bonne affaire pour tout le monde, Allemagne compris. Ce serait encore mieux si Merkel assumait un rôle international autre que celui de prof d’éco, et persuadait ses citoyens qu’ils ont comme une petite dette à régler envers la paix mondiale. Hélas, chez elle, on déteste toutes les dettes, morales, publiques et humanistes. A l’heure actuelle, l’attitude de non-ingérence de Berlin est aussi intenable que l’est devenu son attachement dogmatique à des finances taillées au cube parfait, sans le moindre interventionnisme. L’actualité montre à l’évidence qu’il est grand temps d’investir pour la paix comme pour l’économie. Sinon, puisqu’un budget en déséquilibre risque la sanction, pourquoi ne pas pénaliser la grosse loutre qui compte sur les budgets militaires d’autrui pour éviter les massacres planétaires ? Ce serait un peu cela, l’Europe des solidarités – mais ce n’est pas au menu d’Angela. Toutefois, elle commence à se faire secouer sérieusement la bonne conscience par son vice-chancelier social-démocrate, sur l’un et l’autre de ses credos : Sigmar Gabriel commence à touiller méchamment dans le pot de la coalition tant par conviction que pour regagner de la crédibilité du coté de Das Linke et des Verts, et même Le Monde l’a remarqué

Du mou dans les cockpits…

Il y a là, compte tenu de l’arrangement toujours précaire que constitue, même dans un pays où droite et gauche ont souvent dansé ensemble, une coalition de circonstances. La crise politique est sans doute déjà là en France, mais est-elle loin en Allemagne ? La seule force de Merkel, ce sont des résultats économiques qui ne sont pas dus, au départ, à sa politique, mais à la réussite de Schroeder et au contexte favorable qui accompagna ses réformes ; que les bons chiffres du commerce extérieur, de la croissance et de l’emploi s’affaissent (c’est le cas désormais), il ne restera plus que l’ombre du tableau, un pays aux infrastructures usées (ne sortez pas des autoroutes) et aux travailleurs précaires ou mal payés en nombre assez redoutable, avec en plus une démographie qui, certes, atténue les stats du chômage des jeunes, mais va lourdement peser demain. Du beurre gras pour les populistes de l’un et l’autre bord. On aurait pu croire que le France était un cas d’espèce avec la crue du FN, la chute du PS et la ruine de l’UMP, on s’aperçoit que Cameron, qui bouffonnait avec sa croissance strictement financière (l’enrichissement de la City n’est pas celui des citoyens, il s’en faut !), vient de se le faire mettre profond, à deux reprises, par un UKIP qui gagne aux européennes et maintenant à une élection parlementaire (certes partielle, et avec un transfuge des Tories). Et les Travaillistes semblent aussi peu une alternative crédible que, chez nous, une UMP revisitée par le Revenant. Que dire d’une Espagne que l’on présente comme renaissante, avec 24% de chômeurs toutefois et des banques en coma immobilier ? de l’Italie prête à exploser si Renzi met trop de dynamite dans le droit du travail, les retraites et le social ? d’un Portugal toujours aussi pauvre dans la rigueur, d’une Belgique boulottée par son instabilité linguistique et livrée par le centre-droit aux appétits de l’extrême-droite ? et tous ceux qui sautent un coup à droite, un coup à gauche, sans ligne durable ni densité d’avenir, mais avec partout les problèmes communs de l’emploi, du pouvoir d’achat et de l’immigration ? Ah mais, il y a l’Autriche. Vive l’Autriche, donc ! Small is beautiful ! Non, je rigole…

… turbulences dans la cabine

En résumé, l’Europe est dans la tourmente. Cela lui ôte toute autorité pour dire aux Etats membres ce qui est joli est ce qui ne l’est pas, en lançant les coups de sifflets stridents auxquels nous avait habitués Merkel, ou les quolibets du french bashing dans lequel se complaît ce grand dindon de Cameron. Voilà qui est bien pour notre amour-propre. Mais d’un autre côté, alors que la Banque Centrale a déjà infléchi sa ligne, le reste tarde à bouger. Certes, on peut ranger au rayon des papaouteries les éjaculations montebourgiennes sur la culpabilité de l’euro fort dans nos malheurs : il a fortement baissé, rien de mieux, rien de neuf. Il faudra sans doute en faire autant du discours convenu sur la compétitivité : quand on n’a ni envie ni besoin ni les moyens d’acheter une deuxième ou troisième auto, ce n’est pas parce qu’elle sera vendue 300 balles de moins qu’on l’achètera. Et contrairement à ce que prétend Valeurs actuelles, les riches ne relancent pas la consommation quand on baisse l’ISF, vu que n’ayant qu’un cul, ils ne vont pas acheter trois cuvettes de WC pour redresser nos usines de faïence.  Et pour ce qui est de concurrencer le reste du monde, ce n’est pas demain qu’on fabriquera à Vierzon des iphone à 25 euros de prix de revient. Baisser les prix (la fameuse déflation) ne sert à rien, personne ne se rend même compte que les prix baissent, la vérité des micro-trottoirs poubelleux reste « tout augmente, mon bon monsieur ! », même si c’est faux (pour la bouffe globalement, les textiles, la techno, les carburants, les crédits, la plupart des énergies, et même, enfin, un peu les loyers). La complainte du pouvoir d’achat, le ras le bol fiscal (dans un pays qui a le plus faible impôt sur le revenu d’Europe , payé par moins d’un citoyen sur deux, et une TVA dans la moyenne !, l’immobilisme sur les « droits acquis » ne sont pas des faits d’actualité, ce sont des données de notre histoire. Et l’impossibilité de se réformer n’est pas une spécialité française, c’est bel et bien le cas de l’Europe telle que nous l’avons faite. 

La solution, ce n’est certainement pas de cacher la poussière sous le tapis en confiant les rênes de la Commission européenne à une équipe des sous-fifres sous la baguette d’un has been décrédibilisé comme Juncker. Soyons réalistes : quand on a vu hier l’incompétence pathétique d’Ashton, on se demande pourquoi on persécute aujourd’hui Moscovici ! Il y a, depuis Delors, une constance dans la dégringolade qui devient, là encore, un trait historique. Plus que jamais, on justifiera l’existence de Bruxelles et Strasbourg par des joutes parlementaires inutiles, une chiée de réglementations par « directives » élaborées par des technocrates ridicules, quelques déclarations solennelles sur la paix dans le monde et des « sommets » entre deux avions destinés avant tout à arrêter la date du prochain « sommet ». On distribuera des subventions au maïs, on les refusera à l’innovation et à la recherche, c’est les poules qui seront contentes. On étudiera de grands travaux, et on ne les fera pas. On fera des « défenses communes », mais seuls trois ou quatre pays se risqueront dans des interventions utiles. On fera chier Poutine, mais on ne sauvera pas l’Ukraine, qui est insauvable. On criera : l’Europe ! l’Europe !, et on sautera comme des cabris (fin de citation).

Pourvu que ça dure !

 

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