Ch
Logo

LES RISQUES DU FUMIER

Publié par G Groupe X Bakchich

Nième tempête cévenole sur l’Elysée. Les girouettes ne savent plus où se tourner : après le chemin des Dames, le gaz moutarde…

Le journalisme d’investigation, genre découverte du Watergate, cela consiste à mettre au jour ce qu’on veut à tout prix cacher. En principe, et en se donnant un mal fou, sans parler des risques encourus. Désormais, la définition a évolué: investiguer, cela consiste de nos jours à diffuser ce qu’on vous balance. Déjà, on savait qu’au Canard enchaîné, l’essentiel des infos arrive par la poste, en photocopies.  De nos jours, on passe carrément à table. Un déjeuner bien choisi vaut six mois d’enquête, pour peu qu’on tombe sur un fielleux, un étourdi ou, à l’extrême rigueur, un rien du tout soucieux d’exister pendant huit jours. Guettez le pet, et orchestrez la chambre d’amplification médiatique, toute prête à résonner à donf. Pas la peine d’organiser les chœurs, ils sont à, avec leur partition toute écrite, prévisible à la mesure près, à droite comme à gauche – et comme ailleurs, sur les bords qui ne sentent pas forcément bon.

A boire et à manger

Tenez, par exemple, imaginez de quoi peuvent parler un ancien premier ministre de Sarkozy et son ex-sous-ministre recyclé en béquille de Hollande. Certes, on a eu de bien belles journées en automne, mais cela ne peut pas occuper la conversation au delà du plat de résistance. Comment va Machin, et Truc, toujours cocu ?, cela nous mène au fromage. Alors, comme dans toutes les familles en deuil et les retrouvailles de vieux potes, on se met à parler politique à l’heure de la pêche Melba. Pour des pros, « parler politique », ce n’est certainement pas échanger des avis. Le gimmick, la phrase clé qui ouvre la porte de l’essentiel, c’est : « au fait, j’aurais quelque chose à te demander… ». « Je t’écoute, répond l’autre, dis toujours… ». « Eh ben voilà : comme tu le sais… ». Je vais pas scénariser ça, je suis pas Audiard, mais je l’imagine à peu près comme ça, le dessert entre Fillon et Jouyet. L’intéressant, c’est le dernier mot. Certainement du genre : « J’en toucherai un mot à qui tu sais, si ça te fait plaisir. Mais je te promets rien, tu sais comme il est… ». Pas besoin d’investiguer beaucoup pour sentir le coup, non ? pas suffisant quand on a un livre à faire – et surtout à vendre. Alors, on se met à l’affût de la bourde, de la phrase qui tue. Le dictaphone ronronne sur la table. Et le gars lâche une perle. 

Iznogoud moins quatre

Oh, pas besoin d’un scoop renversant, du genre « personnellement, j’adore les teckels » ou « François s’est enfin décidé, il fait refaire les papiers de l’escalier ». Là, le scoop, c’est « Fillon veut la peau de Sarko ». Putain, ça, c’est une nouvelle, retenez-moi, je chavire de stupéfaction. Et en plus, il veut qu’on l’étripe fissa, parce que lui, personnellement en ce qui le concerne, il est en train de se dissoudre dans l’opinion comme la sucrette dans la camomille. La new, s’il y en a une, c’est qu’il en est réduit à demander à l’Elysée, pas moins, de faire ce que lui-même ou Sarko feraient en ce cas : activer le haro judiciaire. Il a l’air malin, le Snoopy de la Sarthe. C’est peut-être pour l’euthanasier, finalement, que Jouyet a balancé sur sa démarche subtile. Non, si Jouyet avait lu Machiavel, ça se saurait. Parce que, soyons sérieux, Fillon, c’est Iznogoud puissance moins quatre, il rappelle furieusement ce que Coluche disait de Lecanuet : « Vous savez, Lecanuet, il n’a l’air de rien ? Eh bien, il n’est rien ! ». C’est à cette transparence de second couteau en plexiglas trempé qu’il a dû sa nomination et sa longévité à Matignon. On le voit bien depuis qu’il évolue sans décor : hier, il était effacé, aujourd’hui, il est carrément gommé.

Je mens, tu décryptes, il décode, nous gobons

Donc, la dramaturgie est très simple. Reste ce qu’on peut en faire médiatiquement et politiquement. Je mets les deux adverbes côte – côte, ce qui est un peu lourd stylistiquement, mais ils sont devenus strictement complémentaires, inséparables comme les deux couilles de la néo-démocratie qui s’en va claudicante de scandale d’Etat en des tas de scandales. Le politique n’existe plus en soi, il n’accède à la visibilité qu’à travers la polémique. Entendez par là que toute esquisse d’un geste décisionnel va immédiatement susciter une contradiction dans les commentaires. Fût-elle très artificielle.  Je prends un exemple : supposons qu’un Président de la Météo passe à la télé pour dire « vendredi, il fera beau, je décide de mettre mon alpaga ». Dans la presse, le lendemain, vous aurez le choix entre deux commentaires : 1) « Des annonces qui n’en sont pas » 2) « Une prise de risque dangereuse ».  Côté opposition, on déclarera « : « Finalement, il n’a rien dit ! » avant de détailler ce rien et de certifier qu’un vrai professionnel aurait soit parié sur la pluie soit évoqué plutôt les risques d’alopécie chez les caniches, seul sujet qui préoccupe vraiment « les Français ». Ah oui, cette manie qu’ont les gus de Droite de s’exprimer au nom des « Français », qui attendent ceci, qui espèrent cela, qui sont en droit d’exiger ça et ça… Moi, ça me gave, pas vous ? Et la presse reprend ça illico, pour chauffer la sauce. Par exemple, il paraît que le mariage pour tous a « divisé  les Français ». Non, il a fait chier 5% de bigots rassis qui ont cassé dix fois plus de vitrines que les écolos du Tarn… Bon, j’en reviens au temps qu’il fait : s’il tombe des cordes le vendredi, médias et opposants ricaneront, et dénonceront un « mensonge » de plus de la part d’un pouvoir cynique et coupé « des Français » , lesquels gardent toujours un  parapluie à portée de main vu qu’ils ne croient plus les hommes politiques.

Ce mot de « mensonge » aura été l’arme fatale de l’opposition, mais aussi de la presse politique, pendant ce quinquennat. Il est très symptomatique : pour accuser l’autre de mentir, il faut poser en postulat qu’on détient la vérité. Elémentaire, n’est-ce pas, mais encore faut-il s’en souvenir. En vérifiant d’autre part la définition du mensonge, qui consiste à énoncer une chose fausse en sachant qu’elle est fausse. Par exemple, quand Sarkozy annonçait qu’à la fin de son mandat le chômage serait infinitésimal, il ne « mentait » pas, il faisait une promesse électorale, il ne mentait que s’il savait pertinemment que c’était du flan. En revanche, quand Hollande misait sur le retour de la croissance pour que la courbe du chômage s’inverse fin 2013, je vous fiche mon billet qu’il y croyait ardemment. Dire qu’il s’est planté grave est une chose, dire qu’il a menti en est une autre. Et si la Droite matraque sur le « mensonge », c’est que sur le plantage, elle des états de services personnels tout à fait éloquents, sinon, elle serait encore derrière le comptoir. C’est bien normal, de sa part, cette ruse. Ce qui est grave, c’est que les médias reprennent le refrain, sans critique ou presque, et exploitent le filon avec des orgasmes à répétition. D’abord, en abusant du terme « décryptage », qui implique qu’en politique, tout est « crypté », caché, brouillé comme les messages des espions russes, donc illisible et incompréhensible pour le simple citoyen, auquel on voudrait faire en permanence avaler des bobards. Ensuite, en multipliant des « décodages » qui, si on les lit bien, démontrent que le « plutôt vrai » voisine généralement avec le « plutôt faux ». Si l’on appliquait la règle à nos conversations ordinaires, on arriverait à peu près au même résultat, soit dit en passant, à l’exception des banalités du style « passe-moi le sel ». Pour une raison que les philosophes ont parfaitement repérée : dans le champ des opinions, c’est-à-dire hors du mesurable et du constant (par exemple, l’eau mouille…) la conviction se fait sur la vraisemblance, i.e. ce qui « ressemble » le plus à la vérité, ou encore : ce qu’on est enclin à considérer comme vrai. Par exemple, que Fillon veuille la peau de Sarko, c’est vraisemblable. La réciproque aussi, du reste. Pas sûr, toutefois, que l’Elysée ait quelque chose à gagner quand ça chauffe dur entre ses CRS et les écolos. Comme quoi, faut toujours se poser la question. Mais se la poser vraiment.

Les égouts, c’est tout en bas

On ne peut donc pas strictement reprocher aux politiciens de s’ébattre dans le champ de la rhétorique, qui est le domaine du vraisemblable. En revanche, on peut dénoncer l’usage qu’ils en font pour masquer la vérité, lorsqu’elle serait visible. C’est tout l’objectif des « petites phrases », formules lapidaires qui escamotent la complexité de la réalité. Elles vont par mode et par école : de la dénonciation permanente du « mensonge » par une UMP fertile en Ganelons (au hasard, Copé, Hortefeux, Buisson, Guéant…. et Sarko !) à la ritournelle syndicale (reprise par EELV, le FG et les Frondeurs) « le compte n’y est pas », vous n’avez que l’embarras du choix. Mais le pire, c’est cette perpétuelle contorsion des « commentateurs », qui baptisent « analyse » une parodie de thèse-antithèse-synthèse au terme de laquelle tout geste politique est devenu vide de sens (pour reprendre l’exemple de l’alpaga, la conclusion d’un de ces rusés serait : « pas sûr que souhaiter le beau temps soit une bonne idée » !). Prédire un échec est, du reste, cent fois plus porteur que de saluer une réussite : c’est le b-a-ba du « commentaire lucide », la courbe des événements et des sondages ne peut que descendre vers les abîmes du pire. Cette pratique, qui contraste avec la connaissance approfondie de la politique de leurs aînés, trahit surtout leur inculture politique et historique. Que penser d’un présentateur vedette, sur Itélé, qui borne ses interventions, après Hollande à la télé, sur l’examen d’une collection de tweets hétéroclites, dernière marche avant le micro-trottoir ? D’un « expert » en analyse politique qui, sur la 3, au terme de son topo de 55 secondes, s’interroge sur la manière dont tourneront les prochains « scrutins électoraux » (sic) ? De cette dame qui, passée devant et non par Sciences-Po, soutient que si le PS perdait la majorité absolue à l’Assemblée, on se trouverait dans une situation « sans précédent sous la Ve République » ? Et je ne compte pas les finauds qui ponctuent leur « analyse » par « la polémique n’est pas prête de s’arrêter », faute de français malheureusement rituelle chez nos Trissotins.

Voilà le décor, et au bout du bout, une terrible constatation s’impose : de nos jours, seule la merde se vend. En livre, sur les ondes, entre deux pubs du magazine. La merde conjugale, façon Trierweiler. La merde réactionnaire, style Zemmour. La merde télévisuelle, genre Nabilla (en attendant mieux). Ce qui « fait le buzz », dans cette affaire Fillon – Jouyet, c’est son côté merdeux. Avec pour « héros », deux clowns tristes comme un film des Dardenne. Parce que sur le fond, on ne voit pas ce qui va réveiller le chat. Merdeux, ce Fillon venant chialer auprès du pote à François pour qu’on étripe son rival. Merdeux, ce secrétaire général de l’Elysée qui a fait l’essuie-glace entre gauche et droite pour un strapontin et se fait pièger par des journalistes comme le premier gaffeur venu. Merdeuse, cette gauche molle et fuyante comme les rats du navire, infoutue de saisir cette belle occasion de crucifier une droite où l’on s’entretue comme dans un Tarantino, et de répliquer à Sarko, qui s’indigne de la brutalité du « pouvoir en place », qu’en son temps il voulait suspendre Villepin à un croc de boucher et a tout fait pour que la justice fasse l’abattoir (pas un seul journaliste assez couillu pour le rappeler !). Merdeuse, cette droite qui réclame sa cent-huitième démission en deux ans et demi, sur l’air des lampions et en oubliant de demander celle des Balkany, tiens, par exemple, puisqu’on en est à critiquer les amitiés de nos présidents. Merdeuse, cette presse « d’opinion » qui n’en assume aucune, et qui se garde bien de rappeler tous ces à-côtés éloquents, en laissant au Figaro le rôle de seul quotidien militant, à droite toute, de Rioufol à Tabard, chers lecteurs, la poubelle est en bas de l’écran pour vos déjections racistes et votre haine des fonctionnaires. 

La grande machine à décrédibiliser les politiques est en place, en marche et tourne à plein régime. Certes, une certaine médiocrité des intéressés lui fournit tout le carburant nécessaire. Jusqu’au jour où, à force d’ouvrir des débats idiots sur l’utilité des tablettes numériques en classe (« une fausse bonne idée de Hollande » ?) ou les « forces secrètes des francs-maçons », sans passer à la moulinette les tartarinades d’un Gattaz incapable de créer un seul emploi dans sa boite ou les crimes d’une Merkel qui assassine l’économie européenne pour faire survivre son « modèle allemand », on réalisera qu’on a oublié de traiter les vrais sujets. Ceux qui, faute de sentir mauvais, pouvaient réhabiliter l’utilité du débat public face aux démagogues, aux néo-poujadistes et autres mange-merde.

Mots-clefs : , , , ,

Publié dans la catégorie France
Sur le même sujet
Small jpg jouyet JP ne veut plus prêter son Jouyet 0
3 juillet 2007 À défaut d’être prophète, Jean-Pierre Jouyet peut bien être considéré comme le grand maître de l’...
Small jpg lavis noir ep 31 Lavis Noir : les épisodes 31 et 32 de notre feuilleton de l’été 0
2 août 2008 31. Le cul merdeux Episode 31, Le cul merdeux © SP Truptin Quand ça veut pas, ça veut pa...
Small jpg georges freche rc 2 0 Régionales, Frêche chauffe le PS 0
5 décembre 2009 Martine Aubry l’avait pourtant affirmé en septembre, elle était « déterminée » à « tout faire » p...
Small jpg europe2 0 Pourquoi l'Europe craint Sarkozy 0
12 février 2008 Tandis que l’on se réunissait à Versailles pour parachever l’adoption du Traité européen simplifi...
Small jpg dessin ministre pas euro Des ministres français pas très euros... 0
27 novembre 2008 Ouf ! Après six mois de raouts en tous genres, la présidence française de l’Union européenne s’ac...