Ch
Logo

LA LEÇON DE ROSETTA

Publié par G Groupe X Bakchich

On n’a plus le temps, il s’est enfui. Parti de nos têtes, pompé par des médias qui ne pensent plus et nos mémoires qui ont tout oublié…

Tout de même, c’est une sacré leçon : pour se poser sur la comète, Rosetta  (ou son petit robot auxiliaire) a mis dix ans. Dix ans de patience pour des concepteurs, des ingénieurs, des savants confiants et efficaces. Après des années de mise au point, à partir du jour où l’idée même de ce projet fou a été conçue. Et au bout, on n’a qu’une actualité éphémère, concurrencée par des conneries absolues comme le livre de Trierweiler, les malheurs de Fillon ou les bafouillis de Jouyet. Cela donne tout de même à réfléchir, pour qui aurait encore cette audace…

Temps perdu (de vue)

Périodiquement, des esprits tout à fait respectables s’alarment sur la pédagogie de l’Histoire, et non sans raison : peu importe de savoir si Jeanne d’Arc mérite le titre d’héroïne (il y a des drogués de la Pucelle) ou si la Révolutions française aurait pu aboutir avec un Robespierre offrant des chocolats aux ci-devant, ce qui compte, c’est que nos enfants n’ont plus le sens du Temps. Et nous, plus des masses. La chronologie, dans la modernité, est devenu le synonyme d’une ringardise radicale, sans doute par effet tardif d’un structuralisme approximatif qui plaçait l’intelligence dans le paradigme, l’horizontalité historique et les grandes affiches thématiques. En Histoire et en géographie, cela portait en soi, comme un grenade dégoupillée, l’effacement de l’espace et du temps. La grenade a explosé. Géographiquement parlant, nos petits-enfants savent des choses sur les deltas et les détroits, mais ne savent pas où les placer sur une mappemonde; on les a renseignés sur les sources d’énergie renouvelables, mais ils seraient bien en peine de citer les départements alpins et pyrénéens ; on leur rebat les oreilles avec l’Europe (en sautant comme des cabris), et, sur une carte muette, ils confondent volontiers le Portugal et la Pologne (ça commence par la même lettre). De plus, l’économie a fini par les ensaucer de concepts pour pays riches, laissant les déserts et les marécages aux ONG qui tâchent d’y maintenir une nutrition humaine sans nuire à l’environnement et donc d’enrayer la malaria sans exterminer les moustiques et d’irriguer les terres arides sans abimer les fleuves où l’ablette se raréfie, sinon, la morale collective décrétée par la political correction les noiera sous l’opprobre. 

Pour le Temps, auquel je laisse une majuscule révérencieuse (si j’écris : l’Espace, on croit que je veux vendre une Renault d’occasion), c’est encore plus grave. Conversez, chers adultes confirmés, avec les bambins de votre famille ou de votre rue. Vous constaterez que leurs devoirs de mémoire se bornent à savoir qu’il y a eu, il y a quelque temps, un génocide et une première guerre mondiale dont Hollande fête interminablement l’anniversaire, et attention, ce n’est ni dans un cas ni dans l’autre la faute des Allemands, qui doivent être notre modèle incontournable en économie, mais aussi en bonne conscience. Il y a quelque temps, cela veut dire, selon une étude dont j’ai malheureusement paumé les références, mais croyez-moi sur parole, « avant les années 70 ». Oui, « avant les années 70 », cela signifie, pour nos écoliers et lycéens : « il y a longtemps ». Bref, au delà de cinquante ans (je vous fais un prix), c’est le brouillard (et sans doute aussi la nuit). En gros, les Rois, c’était avant la Révolution, mais heureusement qu’il y a des numéros pour les Louis, ça donne des séquences, mais jusqu’à XIII ou XIV, ils n’ont pas suffisamment brillé pour qu’on les situe. Là, je m’avance, parce que vous n’imaginez pas le nombre de gamins qui pensent que, bien sûr, le Roi Soleil n’avait pas de smartphone, non, rien qu’un téléphone noir en bakélite comme notre Papy qui tire sa retraite dans la Creuse. Amusant, n’est-ce pas ? Eh bien, les adultes citoyens laissent désormais aux « élites » qu’ils détestent le privilège de disposer d’une mémoire historique. Avec des repères, sur lesquels ont a lourdement insisté quand ils ont passé l’oral de l’ENA, qui en fait, paraît-il, des imbéciles, ou une maîtrise d’Histoire, qui, notoirement, ne sert à rien, demandez au MEDEF et à son clown de président. Même les polytechniciens, qui ont des maths plein le cigare, sont vachement plus « coupés du monde » que Morano ou  Nabilla - y a qu’à voir leur chapeau. N’empêche, les normaliens supérieurs, les docteurs ès sciences, les X et les centraliens, ça sert drôlement, quand on veut choper une comète au vol et faire cocorico…

Du temps au temps

L’affaire Rosetta nous enseigne, d’abord, que le temps réel, savant et historique, n’est pas celui des gazettes qui nous gouvernent. Tout simplement parce qu’il est dense, durable et lent. Il se traîne littéralement. A l’heure du fast checking, du fast dating et du fast food, c’est nul. Le fast, c’est ce qui permet d’empiler l’info comme cornichons en bocaux, à longueur de journée, en continu, dans nos radios, sur nos écrans, grand courant d’air répétitif où il faut que quelque chose se passe à 14 heures pour venir prendre la place de ce qu’on racontait à 8 heures. Vous toléreriez, vous, des matches de foot de cinq heures ? L’info en continu, c’est pareil. Et sur la semaine, un « sujet », même absolument dramatique, ne tient pas une semaine. On se tue en Syrie ? quatre jours. Rendez-vous une semaine plus tard, pour un petit revenez-y, heureusement que les islamistes cinglés ne mégotent pas sur le crime, la moindre chose, quand on est barbare, c’est de s’appliquer à fasciner l’opinion avec les poisons même des médias, la vidéo, les communiqués, les « scoops ». Boko Haram enlève des jeunes filles ? Huit jours, parce qu’elles sont 200.  Puis on passe à autre chose. Qui peut être futile, en regard, mais au moins, c’est nouveau. L’idéal, c’est la structure « feuilleton » : les journaleux raffolent de ce sucre d’orge, là, tenez, la photo avec Gayet ravive le « feuilleton » des romances élyséennes, comme les sifflets sarkozystes qui ont décoiffé Juppé secouent le « feuilleton » des haines à droite. Hélas, l’Histoire, la vraie, ne marche pas comme ça. Les périodes sont bien plus longues que ces menus épisodes. Les situations mettent du temps à se dénouer, les crises, à se résoudre. Pressé de questions, les politiques n’ont pas toujours les couilles, quand on leur demande : « Et maintenant, qu’est-ce qu’il va se passer ? », de répondre : « Faut voir, réfléchir, consulter, aviser – en un mot : attendre ». Et s’ils le font, ils se font ramasser…

L’Histoire, c’est la mémoire, ou rien. Pas la peine de repasser sa dissert de philo au bac pour en revenir à cette notion simple. Or, via le zapping permanent des médias et leur amnésie solidement bâtie sur le pari que leurs consommateurs n’ont aucune mémoire (je n’ose penser que plus de 80% des pétillants « commentateurs » de l’actualité ont une culture historique et politique médiocre), on nous dresse à l’oubli et à l’impatience. L’oubli ? Quand, sur cette page de Bakchich, je rappelais que sous De Gaulle, la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu flirtait avec les 80%, tous ceux qui jugeaient que les 75% de Hollande étaient un crime sans précédent m’ont volé dans les plumes au nom du « matraquage fiscal » (plutôt relatif, si l’on se garde d’oublier que moins d’un foyer sur deux pays l’impôt sur le revenu). Oui mais, on était dans un autre système. D’accord : c’est important de le rappeler, et de se demander si le transfert de l’IRPP vers les taxes n’a pas dézingué complètement cette progressivité de l’impôt qui est inscrite dans notre Constitution, et pourquoi, et si c’est un bon plan. Encore faut il se souvenir des impôts passés, disons, avant les années 90 reaganiennes. Sinon, impossible de penser le problème, non ? « Savoir, penser » tout est là », disait le père Hugo. Et pour savoir, il faut se souvenir. Regardez Piketty : s’il fait le buzz, c’est parce que son bouquin remonte le temps suffisamment pour descendre la légende de l’ultralibéralisme. Des tas d’économistes cirés à la crème universitaire en sont tombés sur le cul : l’historique les trouble en les extrayant de la mathématique, ils ont l’air un peu cons avec leurs martingales face à l’évolution réelle du capitalisme. Résultat, on traite Piketty de « gourou », ce qui n’est pas forcément un compliment entre économistes et chroniqueurs.

Le temps des c(e)rises

Mais ce qu’enseigne aussi la mémoire, donc l’Histoire, c’est la patience. On réalisera un jour qu’une des raisons profondes des retombées morales et politiques de la crise de 2008, c’est l’idée jamais réfutée par les politiques que tout cela pouvait se réparer en quelques mois. Ils se sont tous jetés à corps perdu non pas dans la promesse (la promesse, c’est le job légitime d’un politique, puisqu’il engage son action sur l’avenir), mais dans la promesse à court terme. Cas typique, Hollande misant sur l’inversion de la courbe du chômage. Avec, à l’époque, des syndicats qui disaient : fin 2013, putain que c’est lent ! Et la droite qui laissait entendre sans trembler qu’avec elle, en six mois, c’était bon, pépère ! Ah bon, vous l’aviez oublié ? Mais comment peut-on dire ça tout en soutenant que c’est la crise la plus hard depuis 1929, où le redressement des économies avancées a pris des années, avec des effondrement nationaux qui ont excité les fascismes et des déséquilibres mondiaux qui ont relancé l’émigration tous azimuts ? Voilà ce qu’on lit tout bonnement dans les vieux bouquins type Malet-Isaac, qui sont absolument chiants, je le concède, et célèbrent à l’excès Vercingétorix, mais ne prétendaient pas que la baguette magique faisait partie de la panoplie de premier Ministre ou de Président. Même quand on parle d’années fastes et glorieuses, elles sont trente, pas moins. Une crise, mon pote, c’est dix ans au moins. Ne nous plaignons pas : au XVIIe siècle, les famines duraient vingt ans en Europe. Alors ne nous croyons pas malins en tapant sur le nyakisme et le yfokon du FN ou de Mélenchon (qui pourtant ne manque pas de culture historique, le brigand !), c’est cet oubli de la patience réaliste qui pose en principe l’urgence du n’y a qu’à et du il faut qu’on. Le simpliste et le rapide, c’est le même tonneau.

On peut et on doit ouvrir les yeux et synchroniser les neurones : entre la moindre décision politique et sa réalisation, puis ses effets, bons ou mauvais, combien d’années ? Tenez, là, on fait (à temps perdu) la sarabande autour de l’aéroport de Nantes ou de la flaque d’eau du Tarn : c’est en piste depuis combien d’années, ces projets,  ces décisions votées? Et à quelle heure les opposants se sont-ils réveillés subitement pour demander moratoires et délais, histoire d’en remettre une couche? Je vais vous dire : heureusement que la protection des comètes n’est pas à la mode, sans ça, c’est pas dix ans qu’il aurait fallu à Rosetta, c’est trente, quarante ans de bidouillages, et au bout, on aurait sans doute laissé tomber au nom de la protection des éventuelles zones humides sur les corps célestes (c’est un peu ça, le principe de précaution). Non, ce qui va vite, généralement, c’est les conneries. Et combien entre le Grenelle de l’environnement, le vote de l’écotaxe et sa mise en route ? Des années. Trois semaines de bonnets rouges, et l’ardoise de l’écotaxe et des ses portiques sont pour les contribuables bretons et non-bretons, par exemple. Impossible de faire traîner le renoncement, la patience n’est plus là, vive le spasme. Pour le chômage, c’est pareil. Quand Mitterrand a osé dire : « On a tout essayé », il a indigné. Et pourtant, c’est vrai, on a tout essayé, depuis les ateliers nationaux de 1848. En tout cas, aucun remède ne peut ressusciter le plein emploi : ça se saurait. La reprise américaine ou anglaise sont des farces financières : si les chiffres du chômage baissent chez Cameron, c’est que l’on atteint là-bas un degré de précarité de l’ « emploi »  qui  le conduira tout droit au vidage, avec sa belle cravate bleue, dans un pays socialement exsangue livré à un populisme au moins aussi montant que dans les pays où le chômage stagne. Et il faut redouter que l’Allemagne, en récession alors qu’elle caracolait grâce à des jobs partiels et des immigrants essorés, rejoignent le Japon dans la mouise (chez le mikado, on pensait relancer la croissance en surchauffant la planche à billets, avis aux amateurs de « relance de la consommation » à contretemps). La croissance met du temps à revenir en Europe ? Qui croyait quelle allait bondir en deux ou trois ans ? Pépère ? Eh bien, il avait tort. Ou plutôt, la patience, ce n’est pas vendeur. 

Il est vrai que dans « patience », il y a « pâtir », vieux mot pour « souffrir » - au moins endurer. Le patient est l’autre nom d’un malade, et nos sociétés sont malades. Il n’est pas étonnant qu’on y souffre. Comme quand Philae a malencontreusement rebondi avant de se poser sur une patte et demi, on en est réduits à du bricolage pour obtenir des résultats et éviter des fractures irrémédiables, avant une hibernation qui pourrait être fatale. En tout cas, les politiques actuelles, partout, n’ont que des objectifs de consolidation, ne nous y trompons pas. Et dans l’ensemble, elles les atteignent : regardez les scores dans quasiment tous les pays européens, les variations à la hausse ou à la baisse sont minimes. A ce titre, on ne voit pas vraiment ce qu’on pourrait faire d’autre, quitte à regretter la disproportion entre une rigueur budgétaire excessive et un accompagnement social timide. Mais pour voir une vraie reprise, sauf à croire aux miracles, il faut du temps. De la durée. Les quinquennats, c’est pas fait pour ça. Il paraît que les Français sont impatients d’élire leur prochain président. Pas tant que les candidats à la succession, et bien moins que les médias, en tout cas. Décidément, la patience est en cavale, on n’a plus le temps de rien faire, et surtout pas des plans sur la comète…

 

 

Mots-clefs : , , , ,

Publié dans la catégorie France
Sur le même sujet
Small apan Roy Andersson : Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence 0
4 mai 2015 Le cinéaste suédois Roy Andersson (à gauche) a rencontré Marc Godin, critique cinéma pour Bak...
Small langue Hippocrate : l’hôpital au scanner 0
10 septembre 2014 - Tu parles rarement de films français. - Pas très excitant, non ? - C’est un problème de n...
Small jpg radiologieweb 0 Les radiologues creusent le trou de la Sécu 0
30 septembre 2008 Depuis le 1er janvier 2006, tout assuré doit désormais passer par son médecin référent, qui le di...
Sainte-Anne, ne vois-tu rien venir ? 0
18 mai 2010 Mardi 18 mai, un "Infiltré" se glisse dans la blouse d’un aide-soignant de l’hôpital d’Aulnay-sou...
Small jpg groland a5aad Trois jours au Groland 0
29 septembre 2007 Dredi Des picards vêtus de kilts soufflent dans leurs cornemuses, le président d’une célèbre Prés...