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MYTHOLOGIES

Publié par G Groupe X Bakchich

Le fanatisme – autant dire : la forme la plus aiguë de la connerie – n’existe pas seulement chez les croyants. Dieu merci, certains athées font fort…

Je me suis assez fait ramasser sous prétexte de mon anticléricalisme intolérant pour me payer le luxe, aujourd’hui, d’envoyer paître les « libres penseurs » qui partent en guerre contre les crèches de Noël, en Vendée ou ailleurs. Ils se sont rendus compte, tout à coup, qu’entre le bœuf et l’âne, dans l’Hôtel du département ou à la Mairie, il n’y avait pas un rôti de veau. Putain, demain, ils vont faire tout un fromage pour qu’on débaptise le saint-marcellin et qu’on ratisse les calvaires au coin de nos départementales…

Bienvenue au club !

Que voulez-vous à 80%, c’est ça, la « vie associative » : de grands gamins qui se collent ensemble pour cultiver leur marotte, qu’il s’agisse de l’art du macramé, du jeu de la quille ardennaise ou de la protection des pluviers cendrés. A la longue, ils ne pensent plus qu’à ça. Et ils voudraient que le monde entier règle sa boussole sur leur obsession. Avec pour résultat deux calamités : pomper chaque année une subvention prélevée sur les budgets municipaux, départementaux, régionaux et éventuellement nationaux, parce que la vie associative, c’est officiellement à encourager à tous les niveaux ; exciter le nombrilisme au niveau que l’on voit, chacun étant persuadé que ses pets sont les meilleurs et que ses urgences sont d’intérêt public et prioritaire. Au bout de la chaîne, la protection du grand hamster d’Alsace revient, en coûtant l’empêchement d’une voie rapide et diverses mesures de compensation agricoles, aussi cher que la construction d’une maison pour les vieux humains. Ils sont pourtant autrement plus nombreux et méritent certainement les égards de la diversité biologique que ce rat parfaitement inutile qui, jadis, dévastait les cultures et a, pour cette raison, été ratatiné. Eh bien, la bestiole était et reste encore au cœur des préoccupations d’une douzaine d’associations, anime leurs revendications, et justifie, par voie de conséquence, leur émargement sur les budgets qu’alimentent les contribuables. Il faudrait un jour faire un compte exact de l’ « évasion associative » : en fait, c’est aussi opaque, semble-t-il, que l’évasion fiscale – j’avoue qu’après trois jours de recherche, je n’ai pas pu mettre la main sur un montant national. Songez qu’il y a, bon an, mal an, 1 100 000 associations en France (certaines disparaissent, d’autres naissent chaque année), qui en plus des subventions bouffent le temps de l’administration, voire des tribunaux, pour faire enregistrer leurs statuts et vérifier (ou pas) leurs comptes, sans parler des agents municipaux occupés à scruter, recevoir, bichonner cette masse électorale de 18 millions d’ « associatifs ».

La retape du cœur 

Il est évident que ce « trésor » (c’est ainsi qu’il convient de parler de la vie associative » en langage politiquement correct) carbonise du fric qui pourrait être soit économisé soit mieux employé. On pourrait même aller jusqu’à dire : fermez cent associations pipeau, vous ouvrirez une école, mais Victor Hugo ne mérite pas ce détournement. Mais on devrait comptabiliser, à chaque échelon, le montant du pognon qui s’évanouit en obsessions dérisoires, carrément ludiques (du genre : pratique et célébration du bilboquet), ou franchement illuminées : envisagez-vous le nombre d’associations qui veulent vous précipiter dans les massages pour nourrisson, l’obligation du feng-shui au CAP de maçon ou la sauvegarde des ragondins ? Je parle en connaissance de cause : mon propre grand-père lutta dix ans, dans un « comité d’intérêt de quartier », pour faire baptiser « traverse des pitchpins » vingt mètres de traviole laissés anonymes par une municipalité frivole. Il gagna ce combat, et fut décoré du mérite à ce titre. Je l’aimais bien car c’était un original, tout en m’inquiétant de son activisme futile jusqu’au jour où je compris que la promotion des pitchpins lui permettait de fuir ma grand-mère un soir par mois. Avec des subventions, je suppose…

Je ne parle pas des associations généreuses, où des bénévoles se décarcassent pour aider leur prochain (c’est le moment, les gars, de faire comme je le fais personnellement  votre chécos annuel aux Restos du cœur, je vous rappelle que 66% est pris en compte par l’Etat via la déduction fiscale, comme pour le Sarkothon, cette ignoble escroquerie!). Je parle des associations égoïstes, pour lesquelles la notion d’ « intérêt public » est d’une élasticité extrême, tout autant que celle de « culture » (voir ci-dessus pour le macramé qui, je vous le certifie, n’a jamais été prisé par Rembrandt ni recommandé par Monet, lequel n’aimait pas davantage le patchwork façon amish). Du reste, cela se flaire dès l’intitulé : souvent, dès qu’il est question, dans le nom de l’assos, de « protection » ou de « promotion », il faut bien faire gaffe à ce que l’on « protège » ou « promeut ». « Protéger la forêt » peut signifier : empêcher qu’on construise des HLM à côté du lotissement des Glycines, bien connu pour la qualité de ses dobermans et le nombre de ses BMW. « Promouvoir » la pratique de l’espéranto peut simplement signifier : demander trois cents euros chaque année à la Mairie après avoir monté une 1901 – et les obtenir, histoire de se payer un méchoui entre copains ou désoeuvrés. Je sais une « association d’opérés du cœur » à l’échelle d’une région entière, mais divisée en « sections départementales »,  qui a pour seule finalité cette « rencontre conviviale » d’un intérêt psychologique et médical limité, mais emploie tout de même au moins un permanent qui est peut-être le neveu du président. La preuve, il m’écrit deux fois par an pour me réclamer une cotisation que je lui refuserai éternellement, vu qu’il est déjà chiant de se faire ponter un lundi matin à sept heures et à cœur ouvert, faudrait pas en plus se faire taper son oseille par des malveillants de l’oreillette sous prétexte qu’on a survécu. En plus, je me demande comment ces cardiaques ont appris mes malheurs coronariens et mon adresse, vu que mon dossier médical est légalement confidentiel. Je suppose que le personnel soignant de nos hôpitaux publics a, comme certaines valvules et maints autres de nos fournisseurs, quelques fuites regrettables.

Profession de non-foi

En l’occurrence, ce sont les libres-penseurs qui ont mis les pieds dans le plat. Enfin, certains : je pense que, dans l’ensemble, ils ne sont pas forcément aussi hargneux. Défendre la libre-pensée, ce n’est pas une mauvaise idée, et je serai le premier à dire (et à répéter) que les religions ressemblent plus à du poison qu’à de la grenadine. A mon avis, on vivrait mieux sans, aujourd’hui où il s’est vérifié que Lourdes ne guérit pas du cancer et que la monarchie de droit divin est un piège à cons. Certes, cela n’empêche pas qu’il y ait des foules de brancards entre deux inondations à la grotte de Bernadette (Soubirous,  pas celle des pièces jaunes) et que le royalisme reste populaire dans la Manif pour tous et chez les scouts. Mais enfin, le nombre de culs-bénis est désormais suffisamment restreint pour qu’on ne se sente pas obligé de monter au créneau chaque dimanche. Car traditionnellement, c’est contre les cathos que ferraille la Libre-pensée, et pour cause : qu’on le veuille ou non (et eux, les libres-penseurs, ne le veulent pas), nous vivons dans un pays qui a été et reste culturellement façonné par le christianisme. Pour être précis, par le catholicisme papiste, y a qu’à voir les trémoussements et les aigreurs quand François-pas-çui-là-l’autre vient à Strasbourg et néglige de visiter la cathédrale. Et tout n’est pas à jeter, dans cette histoire qui est notre histoire, sans ça, on brûlerait la moitié des croûtes du Louvre et un paquet de cathédrales très jolies uniquement pour satisfaire des mécréants atrabilaires. 

Eh oui, la religion, c’est une vieillerie d’avant les lampes à pétrole, parce que l’athéisme, en tout cas comme posture intellectuelle affirmée et assumée, c’est une audace récente. Même Voltaire était déiste, c’est tout dire ! Que toute religion soit obscurantiste pour fonctionner, cela paraît si évident que l’on oublie combien de temps il a fallu à la civilisation pour s’en rendre compte. Pour tout dire, il y a même des civilisations qui ne s’en sont pas encore aperçues, étant grandement aidées, pour persévérer dans cet aveuglement, par des « guides spirituels », des ayatollahs, des émirs comme en Arabie, des « dieux vivants » comme au Japon, ou des tripotées de pasteurs délirants qui font du gangnam style évangélique dans l’Arkansas ou le Texas. Mais soyons sérieux, dans les démocraties évoluées, le détachement de la loi civile par rapport à la loi religieuse est un état de fait qui s’est généralisé, avec ou sans une définition légale stricte. Le pouvoir civil ne règne plus sur les consciences : même là où God save our gracious queen ou bien In God we trust, on n’envisagerait pas de brûler pour blasphème, de mutiler pour vol de poules ou d’obliger à respecter des interdits alimentaires, vestimentaires ou langagiers. Il n’est même pas obligatoire d’avoir une religion et interdit de l’abjurer. Ces vieilleries restent l’apanage d’états arriérés qui n’ont pas non plus totalement aboli l’esclavage ou permis aux dames de conduire une auto. Il paraît qu’il y en a encore quelques uns, et ils ont leurs défenseurs. C’est du moins ce que je me suis laissé dire, sans croire totalement que des intellectuels sérieux puissent participer à cette mascarade. 

A boire et à mangeoire

Cela dit, la vigilance des libres-penseurs n’est pas ridicule en soi, ni forcément inutile, et il est bon, de temps en temps, de placarder sur les autobus « Bonne nouvelle : Dieu n’existe pas ! », comme cela fut le cas, il y a quelques années, en Grande-Bretagne et dans quelques autres pays, histoire de montrer toute la différence entre une démocratie moderne et un troupeau de moutons. Alors, cette histoire de crèches ? Un peu de réflexion : une crèche, ce n’est pas un objet de culte, mon pote ! C’est comme le Saint-Emilion, un produit traditionnel. Le catholicisme, c’est  comme la vigne, en Europe, ça s’est implanté partout où ça pouvait pousser, même en Amérique (justement, les moines l’ont importée pour leur vin de messe…). La différence entre le catholicisme et la vigne, c’est que ça ne gèle pas, ce qui fait que la plante religieuse a grimpé jusqu’au cercle polaire et dans la toundra, avec un puissant engrais : la politique, qui a fait que Clovis s’est converti pour être du côté du manche, et qui a conduit les Vikings à devenir des Croisés après avoir remonté la Seine sur leurs drakkars païens. La crèche, cela commence vers le XIIIe siècle, et, au départ, c’est effectivement de la propagande religieuse : en un temps où les gens savent pas lire, monter la nativité en trois dimensions, c’est encore plus clair qu’un tract trotskiste. Et puis ça marque Noël dans le calendrier, quand on est passé arbitrairement du solstice d’hiver païen à la naissance du messie chrétien. Mais c’est un bidule profane, comme les tableaux et les fresques qui racontent l’Ancien et le Nouveau Testament partout où il y a un mur libre dans une église. Même aujourd’hui, passer un badigeon sur les fresques de Giotto à Padoue serait un crime contre l’art, pas un sacrilège. You see the difference ? D’ailleurs, dans une crèche, tu peux tout mettre ou presque : Grasset et Grasseto, les petits vieux, dans la crèche provençale (il y a aussi « lou Ravi », ancêtre de Muselier à Marseille) ; un roi nègre pour figurer l’un des Mages ; un ramoneur, en Savoie ; un joueur de biniou, en Bretagne ; des poteaux de rugby, à Toulouse ; des frites, en Belgique ; un éthylotest, en Scandinavie. Rien n’est sacrilège, mon gars, pourvu que ça tienne devant la mangeoire (c’est ça, en vieux français, une « crèche »), et de toute façon je te paie cent sous si tu trouves le mode d’emploi du truc dans un texte de l’Evangile et l’obligation d’en faire une dans la moindre bulle papale.

La raison de la chose, c’est que la religion, c’est un truc qui roule sur le mystère et le pouvoir des « religieux », et plus sur le mythe. Or, la nativité avec le bœuf, l’âne, la grotte (ou pas la grotte) et tout le toutim, c’est un mythe qui, comme tous les mythes, c’est construit petit à petit, dans la conscience collective, en perdant sa valeur religieuse et aussi, là encore comme tous les mythes, pas simplement pour nourrir la croyance, mais aussi pour « faire joli ». Prenez le mythe d’Hercule : comme le côté baroudeur costaud, ça plaisait à l’imaginaire, on a passé son temps, dans l’Antiquité, à inventer des travaux d’Hercule, puis à calculer quelle liste était la bonne, en éliminant pour rester à douze (comme les mois de l’année) et bien répartir le job sur l’ensemble des terres hellénisées, tout autour de la Méditerranée, histoire de donner du sens à l’ensemble. La crèche, avec ses personnages multiples qui gravitent autour de la mangeoire, c’est une construction de ce type, et les santons, ce sont les ancêtres des playmobils, à la différence qu’on les vend qu’une fois par an et qu’il y a des vieux dans le tas. Bien faire penser à la Libre-pensée de demander l’interdiction de la foire aux santons, qui se tient sur un espace public (et en plus, les santons sont fabriqués en Tunisie par des mécréants exploités, à ce qu’il paraît !). Quant au petit Jésus de la crèche, c’est un des personnages, pas plus ni moins, sans fiche signalétique particulière, on n’a pas de portrait robot dans les Evangiles, comme le crucifié des tableaux ou le bambino des madones, qui souvent est vachement moche même sous les meilleurs pinceaux parce qu’on ne sait même pas son poids de naissance et la couleur de ses tifs, à la différence de nos gamins. 

Mythes et naphtaline

Des mythes, on en roule de caisses, et particulièrement en double-file dans la circulation de la religion. Ils ont servi à organiser des fêtes collectives, à justifier des rites devenus incompréhensibles, à configurer des idées confuses sur la fécondité, la vie, la mort et tout ça, , il y a des tas de livres savants sur la question, je ne vais pas vous faire un cours là-dessus. Mais les mythes ne fabriquent pas de la croyance et ne dépendent pas d’elle. Personne ne croit vraiment que les moines d’irlandais ont prouvé leur sainteté en traversant le channel dans des auges de pierre, mais on se bourre pour la saint Patrick. Personne ne croit vraiment que Jeanne recevait des tweets sonores ou que Saint Denis décapité portait sa tête sous son bras pour aller fonder le 9-3. Pas si cons, les textes religieux ne demandent même pas d’y croire, à ces miracles qui fondent des mythes comme quand le père Hercule nique la femme d’Amphitryon ou nettoie les écuries d’Augias. Alors, le Jésus dans la crèche, c’est comme l’histoire du même qui ressuscite trois jours après, un mythe, point barre. On ne jette pas les mythes, ils font partie de notre mémoire et de notre culture, et du reste, on ne connaît pas les mythes japonais ou indiens, sauf si on est cinéphile ou si l’on a fait des études spécialisées. Pour nous, les mythes égyptiens, c’est des petits mickeys dans des tombeaux, et déjà les anciens avaient pigé que les mythes ne sont pas faits pour être crus, mais pour être racontés : peut-être même que l’idée de la littérature est partie de là… Le grand mythe de l’Occident, c’est l’amour, disait Denis de Rougemont. Sans lui, la poésie est chiante, et le roman sans intérêt. Admettons. Mais ce n’est pas une affaire de culte. Un bon mythe, c’est un vieux mythe. En politique, c’est pareil : dans notre vieux pays, on ne voit que de vieilles idées, ces temps-ci, et les mythes politiques ne sont pas moins vivaces que les autres. L’âne et le bœuf, c’est plutôt là que je les vois, personnellement…

Allez, retombons sur terre. Des millions de familles fêteront Noël sans être ni croyants, ni pratiquants, parfois carrément d’une autre culture religieuse au départ : c’est la fête des enfants et du finlandais barbu de Coca-Cola, une grande kermesse affective et commerciale, mais certainement pas une fête religieuse pour l’immense majorité des consciences. Une crèche, ce n’est ni un objet de culte, ni une violation de la liberté de penser, moi, dans une école, ça m’embêterait, puisque une école, c’est là où théoriquement on fréquente les choses à apprendre, mais dans un hall de bâtiment public, c’est ni un crucifix, ni un bénitier. Dénoncer un « coup » idéologique, oui, s’il y a exploitation façon croisade. Cela reste à voir, en Vendée ou avec la nouvelle municipalité de Béziers. Et c’est cette exploitation qui serait à dénoncer comme un acte de propagande, en termes politiques. Sinon, l’athéisme militant gagnerait à s’arrêter là où commence cette culture faite d’indifférence religieuse qui est la nôtre désormais, et qui singularise, par paradoxe, ceux et celles, extrêmement minoritaires, pour lesquels Noël ou Pâques sont des moments mystiques (s’ils se tiennent pour martyrisés par les mécréants qui les entourent, c’est leur affaire). Une indifférence humaniste qui doit en revanche s’opposer en toute saison et sous toutes les latitudes à tous ceux qui sombrent dans le fanatisme religieux en pratiquant si volontiers le massacre des innocents. Gardons des forces pour ce combat, il n’est pas gagné.

 

 

 

 

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