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NI-NI PEAU D’BALLE, OU L’ATTRAIT DU NÉANT

Publié par G Groupe X Bakchich

S’il y a vraiment un truc qui ne sert à rien pour rien, c’est bien le « ni-ni » de l’UMP face au risque de faire élire un FN : une contorsion de couilles molles…

« Dans le Doubs, abstiens-toi ! », dit la mauvaise vanne. Mauvaise, parce que s’abstenir, en général, c’est pas joli, mais en plus, quand au second tour ça risque de faire entrer à l’Assemblée Nationale une grognarde du FN historique, genre « les nègres puent » et « merde aux détails ! », c’est carrément toxique. Mais d’un autre côté, l’invocation du « front républicain » comme seul argument, façon « si on s’étale, ce sera ta faute ! », c’est une bouée de sauvetage qui, à force de servir, a perdu sa valve et laisse filer sa capacité de flottaison. Eh bien, nous voilà beaux…

Les malheurs du Petit Ni-nicolas

Le vrai naufragé d’Audincourt, ce n’est pas le candidat local de l’UMP (qui n’a pas l’air de briller dans le noir, soit dit en passant…), mais le Revenant dont on semble être déjà revenu dans l’électorat de droite. Et d’un, la France continue à ramer, Charlie ou pas Charlie ; et de deux, son ex-majesté ayant résolu de venir la sauver en remettant les mains dans le cambouis au lieu de lire au coin du feu  la biographie de Chantal Goya qu’il a commencée à feuilleter il y a deux ans, entre deux concerts de sa cigale qui ressemble de plus en plus à une sauterelle ; et de trois, c’est l’ex-circonscription de Moscovici, un habitué des triangulaires, dont la côte perso est tombée comme la fièvre du samedi soir après l’incendie du Macumba ; et de quatre, si l’on veut bien oublier les morues de Saint-Pierre et les cabillauds de Miquelon subitement convertis au radicalisme de gauche, il est archi-connu qu’en France les partis au pouvoir perdent toutes leurs « partielles ». Il avait donc, sur le papier, un jeu d’enfer, l’ex de l’Elysée, pour faire un coup du style : j’arrive, et tout redémarre en trombe, le genre « come back étourdissant » confirmé par un PS ratatiné dès le premier tour, contraint de faire voter UMP au second tour par ses pratiques républicaines bien connues, et donc réduit à faire gagner un siège de plus à l’équipe à Nico. Tout fraichement réadoubé à la tête du torpilleur, il avait en poche son billet de TGV pour le meeting triomphant de l’entre-deux tours, et son certificat de « rassembleur » à faire tamponner sur TF1 le soir de la victoire finale. Tout a foiré. 

Tout ça pour ça…

Il avait pourtant tout fait pour pacifier le corral, en ménageant les chèvres et les choux pour les faire cohabiter sur une tribune de premiers ministres dociles ou dans une combinaison hiérarchique très chiadée où NKM a le grand bureau, mais Wauquiez a la plante verte et Chatel le minibar. Il avait jeté un grand seau d’eau sur les enflammés de la « droite dure », et d’abord les deux petits merdeux même pas élus, les jeunes Peltier et Geoffroy, anciennement connus sous les pseudos interchangeables d’Adolf et Benito, mais pataugeant désormais dans leurs embrouilles perso qui sentent vraiment pas bon. Il avait donné des caramels à Morano, pour lui coller le clapoir jusqu’après les Régionales. Il avait choisi un porte-parole inexistant et incohérent, mais perdreau de l’année, donc pas encore enrôlé derrière un autre Sergent Pepper. Il avait joué des coudes pour être en première ligne le jour de la manif pour Charlie, lui qui n’a jamais vraiment lu Charlie, mais enfin, il était pas le seul dans ce cas. Il avait rongé son frein sagement, bourré de Lexomil, en voyant que Normal et ses potes avaient vachement mieux géré le merdier que lui n’avait assuré lors de l’affaire Merah, quitte à reprendre un Lexomil de rab quand ces émotifs de députés ont tout applaudi Valls debout. En un mot comment en cent, il avait été parfait, ni trop à droite, ni trop au centre, ni arrogant ni paillasson, ni, ni : ça lui a porté la poisse. On se croit ni-ni, et l’on n’est rien. Pire : après avoir fait turbiné ses neurones pendant deux jours pour formuler élégamment une formule inédite par laquelle il appelait ses électeurs à choisir librement de suivre le conseil qu’il ne donnait pas afin de ne pas voter pour qui ils auraient voté peut-être si on les laissait dans les brumes, patatras ! Le Juppé s’engouffre dans la brèche, droit dans ses bottes comme d’hab, et fait une volte-face sur ses talonnettes pour dire que s’il était riche, il pisserait toute la journée, oh pardon, ça, c’est une vanne d’Alphonse Allais, non, il a dit qu’il se sentait prêt à voter PS pour éviter le FN, déclaration qui lui valait, forcément, de passer chez Pujadas le soir même. Et en plus, tout le carillon des cloches habituelles, NKM, Larcher and Co, se mettent à l’unisson, laissant Guaino et consorts radoter leurs ni-ni un peu rances. Mais c’est pas tout : en pow-pow interne, le mardi soir, dans la mare aux éléphants, c’est le grabuge intégral, on lui renvoie à la gueule son non-soutien-soutenu-librement-sans soutien-ni-pantalon, et on lui impose, sous les ricanements intérieurs mais intenses de l’ami Juppé, de revenir à ce putain de ni-ni qui est la doctrine depuis dix ans, et qui – comble de poisse ! – a été la grande invention politique d’un Copé qui n’en finit plus de se faire triquer pour Bygmalion, les amendes et toutes les merdes du chat…Abstention ou vote blanc, voilà la consigne ! Résumons nous : mardi soir, le Revenant est devenu un Fantôme. Même le Figaro en a conclu que l’UMP n’avait plus de timonier, en relevant que, pour un grand parti, prôner l’abstention ou le vote blanc, c’était rare et con. A la fois.

Tout Doubs !

Mais ne nous emballons pas. Cette piteuse comédie ne doit pas nous distraire du danger et de ses évidences. Pour les bonnes âmes qui doutaient de la consolidation du vote FN et pariaient sur son effritement dans la chaleur républicaine de l’after-Charlie, c’est une bonne leçon. Et aussi, quelle baffe pour les grands débiles qui, au soir des élections grecques, roucoulaient sur l’effet Syriza qui allait secouer l’Europe et les porter, en France, sur une grande vague d’espoir populaire, dans un gigantesque bond en avant, vers des lendemains électoraux qui chanteront enfin pour leurs groupuscules rétrécis. L’effet Syriza, dans le Doubs, c’est dans les 4%, globalement. On reste dans la norme de l’insignifiance. Calmez-vous, élève Mélenchon, et souvenez-vous qu’en politique, le ridicule peut tuer, à la longue. Parce qu’en plus, figurez-vous qu’on est là, dans ce Doubs-ci, en terre populaire, ouvrière et tout.

Audincourt, pour qui ne l’a remarqué, a eu un maire PCF pendant la bagatelle de vingt ans, de 1977 à 1997. L’environ, c’est Peugeot-Sochaux, bastion de la CGT, le Billancourt de Franche-Comté. Bref, une culture qui, fidèle à elle-même, eût dû persévérer en se rassemblant derrière les ultimes héritiers de l’idéal révolutionnaire, face aux glaireuses vipères de la social-démocratie et surtout aux sirènes haineuses du néo-fascisme. Pas de pot, là comme ailleurs, on a vu l’extrême gauche d’hier se convertir au populisme de l’extrême droite. Comme en Lorraine, comme dans le Sud-Est, comme dans le Nord. Ça, c’est la vérité qui fait mal, celle qui saute aux yeux quand on compare deux cartes électorales de la France à quarante ans de distance, mais comme ni Mélenchon ni Laurent ne le font jamais, il manque un truc à leurs argumentations de haut vol. Et ce truc, c’est l’autocritique : leur hypothèse selon laquelle la renaissance via le chômage d’une classe ouvrière revendicative va s’exprimer via leurs partis reconstruits sur les ruines du PCF historique (je ne parle pas du flirt avec quelques brebis d’EELV), cette hypothèse est erronée. Pour deux raisons : d’une part, leur clientèle électorale ne considère pas forcément Valls et même Hollande (mais moins !) comme le dernier degré de la vérole capitaliste ; d’autre part, la culture ouvrière révolutionnaire s’est dissoute dans le populisme de droite dans une proportion qu’ils sous-estiment phénoménalement. Résultat ? La candidate à Marine fait encore un peu mieux que Marine à la présidentielle, et le candidat du PS ne fait pas beaucoup moins que Hollande naguère. 

L’épicerie de la fille à papa

Ne nous emballons pas, donc, et réfléchissons un peu sur les causes de cette étrange situation. Il est clair que l’essor du FN s’appuie essentiellement sur la thèse : « on a essayé la droite, on a essayé la gauche, maintenant ont va essayer autre chose ». La phrase est terrible, et terrible à réfuter. C’est ce que radotent en continu les micro-trottoirs où l’on essaie de savoir pourquoi les électeurs votent désormais FN sans complexe, mais aussi sans savoir un traître mot du programme du FN, sauf qu’il prétend défendre les « petits » contre les « gros » (et les Arabes). Autrement dit, l’ « autre chose », en France, ce n’est pas l’extrême gauche – même si Syriza est l’ « autre chose » des Grecs ! Et l’on comprend que, malgré le malaise intellectuel que cela peut causer aux raffinés, l’ « effet Charlie » n’a rien à voir, ou quasiment rien, avec ce vote. Vouloir « essayer » le FN puisque l’UMP et le PS ont échoué à juguler la crise, ce n’est pas se convertir au Lepénisme historique, qui était une succession de thèses anti-républicaines, xénophobes et nationalistes. C’est prendre une pincée d’antiparlementarisme (nourri par quelques scandales), une pincée de xénophobie (car le problème de l’immigration existe sur la carte concrète des quartiers et des villes), une pincée de nationalisme (car l’Europe, formellement refusée par nos votes, nous a été imposée sans pour cela réussir à s’imposer), et assaisonner avec ces épices dangereuses un fond de bouillon fadasse, fait de désillusions, de méfiance envers la classe politique, d’inculture historique et politique soigneusement entretenu par les défaillances de l’école, de néo-poujadisme enfin, car à force d’opposer « ceux qui bossent et « ces branleurs de fonctionnaires », de dénoncer les « assistés », de chicaner sur la paie des secrétaires d’Etat (que dire des footballeurs !) et l’incompétence des « élites » (que dire des illettrés !), de prôner le refus de l’impôt prétendument « matraqué » et d’expliquer que la fraude fiscale est logique pour les artisans et les libéraux « pigeonnés », voilà comment on ronge la raison politique jusqu’à la carcasse. Il ne reste plus qu’à faire bouillir dans le bashing, et on a le bouillon bleu-Marine.

Le trio infernal

Le résultat, c’est que la France s’installe dans un tripartisme. Il faut donc réviser les comportements habituels acquis pendant quelque quarante ans de bipartisme, après l’extinction lente mais irréversible du PC. Le choix n’est plus entre A et B, la tentation, c’est de remplacer A et B par C. Voilà l’équation, et elle n’est pas seulement électorale. Je veux dire que le problème se pose aussi intellectuellement, en assumant une révision critique sérieuse des analyses politiques qui ont fleuri depuis quinze ans. Notamment, en cessant de poser en principe que la France est un bateau qui coule à pic, quel que soit le timonier, de droite ou de gauche. Car ce n’est pas vrai. La France est un pays inégalitaire, mais qui a résisté à l’effondrement social d’une précarisation absolue comme celle dans laquelle le Royaume Uni, par exemple, a sombré. La France est un pays qui n’arrive pas à réduire le nombre de ses pauvres, mais ce n’est pas un pays pauvre ou qui s’appauvrit comme nos voisins du Sud. La France est un pays qui fait du sur-place depuis 2008, mais il serait stupide de prétendre qu’il recule parce qu’on parle de travailler douze dimanches par ans. Et cela, c’est le résultat des politiques de droite, puis de gauche, d’accord, mais aussi l’effet d’une mutation historique impossible à concrétiser socialement dans le contexte d’une croissance atone, d’une crise de la dette non encore résolue, d’un paysage européen sans cohésion politique réelle et d’un affrontement désormais bien engagé avec des agressions terroristes qui font de la peur une épice dont Marine n’avait pas besoin pour corser son bouillon…

Voilà pourquoi, au delà des malheurs de l’UMP et des risques réels de voir le PS perdre un sortant au second tour, il faut prendre au sérieux cette question du ni-ni. Le ni-ni, c’est l’ultime recours à une vision binaire de la politique à laquelle on était habitués depuis 1981. Il ne suffit pas de voir le diable à sa porte pour l’exorciser. Il faut comprendre pourquoi il a des fidèles, et proposer, pour les imposer, des visions politiques positives, constructives, fortes et surtout optimistes. Or la gauche et la droite « classiques » sont pareillement divisées, s’entre-dénigrent et s’auto-dénigrent à l’envi, parce qu’ici des « frondeurs » bordélisent pour exister, là des « durs » veulent bouffer les « mous », ou l’inverse. C’est ce dénigrement qui a conduit à un néant politique abominable. Car si l’alternative reste Marine ou rien, on aura du souci à se faire.

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