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Liberté d'expression : de qui se moque-t-on ?

Publié par G Groupe X Bakchich

« La presse est plus libre et diverse au Venezuela qu'en France » disait Mélenchon sur son blog le 14 septembre 2012...

Avant de continuer son délire avec le talent qu'on lui connaît : « C'est un fait pas une opinion. Notez d'ailleurs que l'interdiction de la censure est consacrée dans la Constitution prétendument 'totalitaire' qu'a fait adopter Chavez…. »

C'est à ce genre de clairvoyance qu'on peut juger de la pertinence des analyses du malheureux garçon sur d'autres sujets plus hexagonaux de politique générale. 

A quoi bon lui opposer qu'au classement 2014 de Reporters Sans Frontières sur la liberté de la presse, le phare de la démocratie latina selon Mélenchon, se situe au 116ème rang des 180 états dans la laquelle l'ONG est encore en mesure de la mesurer…

La France, la patrie des Droits de l'Homme auto-proclamée, se situe au 39ème rang du même classement. Pas glorieux non plus lorsqu'on on découvre qui la précède – même si les USA dont nous ne cessons de dénoncer les tentations totalitaires dans ces colonnes – se traînent à 7 longueurs.

La manière dont le candidat du front de gauche à la présidentielle de 2012 et sparring-partner occasionnel encore un peu frêle de Marine Le Pen nous faisait alors l'éloge de la nouvelle constitution vénézuélienne, aurait presque quelque chose de touchant avec ses soit disant référendums d'initiative populaire à la sauce helvétique...  

Malheureusement, si la liberté d'expression se mesurait à l'aune des constitutions baroques que se donnent épisodiquement ses fossoyeurs les plus déterminés, ça se saurait. L'initiative pour la paix en Ukraine engagée à l'emporte-pièce par François Hollande pour surfer encore un moment sur l'esprit du 11 Janvier, et qui a quitté Moscou flanqué de Frau Merkel le 6 février au soir sans aucun résultat concret, en est la meilleure illustration. 

Liberté, j’écris ton nom dans la constitution 

Le matin-même était publié à Paris le décret d'application de la loi votée l'année dernière et permettant de censurer – limitativement pour le moment - les sites pédopornographiques et ceux faisant l'apologie du djihadisme sans passer préalablement par la case justice…

La constitution russe, elle, interdit (article 29- alinéa 2) l'agitation ou la propagande incitant à la haine et à « l'hostilité sociale ». Une formule qui permet en pratique, d'interdire et de réprimer les manifestations d'opposants, et de donner libre cours à toutes les interprétations y compris les plus liberticides pour la liberté d'expression. 

Faut-il préciser à Mélenchon qui vient de reprendre un coup de jeune en découvrant la victoire électorale de Syrisa en Grèce et les progrès du conglomérat Podemos dans l'opinion publique espagnole, que la liberté d'expression n'est pas « plus libre et plus diverse » à Caracas ou à Moscou qu'à Paris, au simple prétexte que les démocraties occidentales n'ont pas eu le courage politique élémentaire de donner asile au lanceur d'alerte Edward Snowden ?  

Certes, l'article 2 de la constitution russe proclame que « l'homme, ses droits et libertés, constituent la valeur suprême. La reconnaissance, le respect et la protection des droits et libertés de l'homme et du citoyen sont une obligation de l’état ».  Mais c'est juste une forme sinistre d'humour.

Qui tomberait encore dans le panneau d'un tel texte qui, dans son article 29 alinéa 1er ne craint pas d'affirmer qu' à chacun est garanti la liberté de pensée et de parole pour terminer en apothéose à l'alinéa 5 du même article par le rappel que la liberté de l'information de masse est garantie. La censure est interdite…

Un verbiage sans consistance que la malheureuse Anna Politkovskaïa, l'honneur de la presse russe indépendante, a eu la faiblesse de prendre au pied de la lettre et qu'elle a payé au prix fort. Elle a été assassinée le 7 octobre 2006. Jour de l'anniversaire de Vladimir Poutine. La 21ème sur la longue liste des journalistes assassinés depuis l'élection du nouveau Tsar de toutes les Russies. Lequel a du se demander ce 6 février en rigolant, à quelle sauce il allait rouler dans la farine, ses visiteurs d'un jour venu lui demander de renoncer à ses projets d'annexion de l'Ukraine orientale après avoir gobé la Crimée comme un fruit mûr. Un fait qui ne suscite déjà plus que de vagues réprobations de principe dans les chancelleries occidentales...

Quant à savoir s'il est inconvenant de considérer comme une aimable plaisanterie, la liberté d'expression que confère au peuple russe sa constitution, il suffit de parcourir le  rapport d'Amnesty International de février 2008 sur la question (EUR 46/008/2008 : Fédération de Russie – liberté restreinte. Le droit à la liberté d'expression en Fédération de Russie). Ou encore de garder présent à l'esprit, le (dé)classement de la Russie au 148ème rang mondial en 2014 dans la liste de Reporters Sans Frontières sur la liberté d'expression…

Pour en revenir à la signification que revêt cette formule au Venezuela, si cher au cœur de Melenchon en septembre 2012, une piqûre de rappel ne lui est sans doute pas inutile. 

Ce pays de 30 millions d'âmes est devenu un véritable laboratoire d'essai sur la meilleure manière de contrôler l'information et de museler les opposants politiques. 

 Au Venezuela, l’État et ses alliés ont aujourd'hui recours à une technique originale pour faire taire les médias les plus hostiles au pouvoir : le rachat discret. De prime abord, les transactions ne se distinguent pas de celles qui président au renouvellement des vieilles gardes médiatiques partout ailleurs dans le monde. Dans ce cas précis, l'opération a porté sur les célèbres Ultimas Noticias et sur le plus ancien quotidien local, El Universal. 

La politique du rachat

Avec le temps, l'affaire paraît moins être une perte progressive d'indépendance financières de médias passés de mode, qu'une opération typique de mise au pas de la liberté d'expression. Le dispositif comprenait des acheteurs de connivence avec le pouvoir, des fonds d'origine incertaine, et un réseau compliqué d'entreprises étrangères, certaines d'entre-elles ayant été créées pour l'occasion afin de dissimuler la véritable identité des acheteurs. Les stratégies juridiques mises en œuvre sont subtiles. Il n'existe aucun lien visible avec des fonds publics. Mais l'originalité des transactions, et le changement radical de la ligne éditoriale des deux médias, ont conduit leur rédaction à constater que leurs journaux avaient perdu leur indépendance.

Dans le cas de Ultimas Noticias, l'acheteur s'est présenté sous les traits de Latam Media Holding, une coquille vide créée à Curaçao un mois avant la transaction, dont le prix probable (97 millions de dollars) est un joli paquet d'argent à l'échelle de l'économie du pays, passablement anémique. 

L'affaire a pris un nouveau tournant lorsqu'il a été découvert que Latam Media Holding est contrôlée par Robert Hanson, homme d'affaires britannique sans aucune expérience connue d'investissements dans les médias, fussent-ils latinos. Il est juste le fils multimillionnaire de feu Lord Hanson, et un familier des gazettes londoniennes.

Les nouveaux patrons du journal ont évidemment rassuré la rédaction sur l'absence de toute modification de la ligne éditoriale. Mais dans les semaines qui ont suivi leur arrivée, les journalistes ont constaté qu'ils étaient de plus en plus fermement invités à réduire leurs critiques envers le gouvernement, voire à y mettre purement et simplement un terme. 50 journalistes ont démissionné dont la très respectée Tamoa Calzadilla patronne de l'équipe de journalistes d'investigation qui a twitté son fameux « journalisme d'abord » depuis les toilettes de l'immeuble avant de le quitter…

Quant à la vente de El Universal en juillet dernier elle n'a pas manqué de susciter des grincements de dents dans le pays. Le journal a été acheté par une société d'investissement espagnole fondée un an plus tôt avec un capital social de 4 000 dollars. Alek Boyd, un blogueur connu, a découvert que l'unique actionnaire de l'acquéreuse espagnole était une société dénommée TecnoBreaks Inc immatriculée à Panama. Boyd est parvenu à remonter la filière jusqu'aux actionnaires supposés de la société panaméenne : un père et son fiston exploitant un petit atelier de réparation automobile dans la banlieue de Caracas et n'ayant jamais entendu parler de l'opération… ». « C'est comme si un franchisé Midas s'était payé le New York Times » a raillé le blogueur il y a quelques semaines non sans insolence...

Si le doute persiste sur l'identité des acquéreurs masqués, l'impact sur la ligne éditoriale  du journal a été immédiat : 26 journalistes furent licenciés dans le mois suivant le changement de propriétaire à cause de leurs critiques du régime. 

Rayma Suprani, une célèbre caricaturiste s'est faite dézinguée pour un dessin qui moquait la signature si caractéristique de Chavez qu'elle avait utilisée pour décrire l'évolution du système de santé du pays. Elle s'est confiée à la version hispanique de CNN en indiquant que « ..on ne sait toujours pas qui a acheté El Universal et qui paye les salaires. Ce qui est sûr par contre, c'est qu'il n'y a plus de place pour la critique dans la ligne éditoriale. On peut donc en déduire que l'homme invisible ressemble assez à notre gouvernement... »

Suprani poste maintenant ses caricatures sur Twitter où elle compte un demi million de followers. Quant aux plumes les plus respectées, elles ont progressivement migré vers le Web, réduisant de près de moitié leur lectorat potentiel. Tamoa Calzadilla est maintenant éditeur d'investigations publiées par le site runrun.es qui a une équipe d'enquêteurs à Caracas et où, selon ses propres termes « nous faisons le journalisme qui est nécessaire ».

Dans le même temps, le pouvoir s'emploie à constituer son propre empire médiatique. Telesur, chaîne publique d'information en continue qui ne brille pas par son insolence et emploie plus de 800 journalistes, est sur le point de devenir la première d'Amérique Latine. Son site en anglais dont la promotion a été assurée au moyen d'une pleine page de pub dans le New Yorker aurait rendu très nerveux les conseillers médias de la Maison Blanche.

 Un peu l'hôpital qui se fout de la charité en somme...  

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