Ch
Logo

Radio France : Fin de la grève mais pas du combat ! Témoignage

Publié par G Groupe X Bakchich

Lise, 30 ans, est « précaire » à Radio France. Elle a vécu la grève, mais de loin, parce que sa précarité (et celle de centaines d’autres journalistes de la Maison), n’était pas le sujet. Et pourtant, à bien y réfléchir...

Les grévistes ont donné de la voix pendant 28 jours, ou plutôt, ils ont coupé le son, laissant place nette à une playlist qui en a énervé plus d’un. Et à la fin, on lève le piquet et personne ne gagne. La presse (celle qui ne grève pas) relaie en effet : « Une sortie de grève amère pour tous ».

Les audiences des radios du groupe (France Bleu, France Culture, France Inter…) n’ont certes pas énormément chuté mais la direction a tout de même cédé (à demi) et annoncé qu’il y aurait de nouvelles négociations (ordre du médiateur oblige). Le pourquoi de la grogne c’est le Plan stratégique proposé par le nouveau PDG de Radio France, Mathieu Gallet, pour éviter que le bateau ne coule, car oui, le bateau coule. Avec un déficit record de 21 millions d’euros annoncé sur son budget 2015, et un chantier de rénovation-remise-aux-normes du siège parisien de la Maison de la radio (dont le coût frise le demi-milliard d’euros (sans rire)), il n’est pas exagéré de parler de naufrage. Tous les salariés sont d’ailleurs d’accord sur ce point : il faut trouver des économies. Mais pour ce faire, ils ne veulent supprimer aucun poste, ils ne veulent pas fusionner les deux orchestres philarmoniques et encore moins réduire leurs avantages (récemment dénoncés par la Cour des comptes) comme il en aurait été question. Donc grogne, donc grève. Quelque 180 manifestants sur les 2600 salariés que compte Radio France (dont 600 journalistes permanents), se sont mobilisés, ce n’est pas beaucoup mais ça fout le bordel. Un petit bordel dans lequel les « précaires » de la maison de la Radio n’ont pas eu leur mot à dire.

Le Siège de Radio France à Paris se paie un lifting-remise-aux-normes à près d'un demi-milliard d'euros. (Photo DR).

Voilà, c’est ici que Lise(1) intervient et qu’elle accepte de nous parler. De son job, de ses conditions de travail, de la précarité et de l’avenir, qu’elle voit à Radio France, bien sûr.

Lise a 30 ans. Jolie brunette dynamique et pétillante, elle est « précaire » à Radio France. Elle fait partie des 103 journalistes inscrits « au planning », c’est-à-dire en CDD- assuré pendant 1 à 6 ans (c’est selon) par bribes de missions de 2, 5, 10, 30 jours ou plusieurs mois au sein des rédactions qui ont besoin d’elle à Périgueux, Bordeaux, Lyon, Strasbourg ou ailleurs (partout où il faut « boucher des trous » en fait). Entre parenthèses, le « planning », c’est le CDD-passage-obligé que tu obtiens en passant un « concours interne » alors que tu piges forcément pour Radio France depuis 1 ou 2 ans, un passage obligé juste avant la titularisation qui peut, d’ailleurs, ne jamais te concerner. Fermez la parenthèse.

« La DRH travaille à la tête du client »

Et donc, Lise, c’est une passionnée du média radio, et elle est douée. Lise est capable de faire des directs, de traiter les sujets que les titulaires ne veulent pas se taper (des sujets chiants qu’elle doit sublimer), Lise est capable d’être fraîche et dispo à 6 heures pour présenter une matinale qu’elle a préparée jusqu’à 22 heures la veille, parce que Lise, 30 ans, est « au planning » de Radio France ! Oui, Lise a fait péter le champagne quand enfin elle a réussi le concours et oui elle est consciente de se féliciter d’avoir signé un CDD après 1 an de piges à une soixantaine d’euros bruts l’enrobé. Mais au fond, Lise la « précaire » déteste sa précarité. Lise n’est pas sereine, Lise en a plein le nagra(2) et c’est pour cela qu’avec ses autres petits copains précaires, ils cherchent des solutions pour améliorer leurs conditions et par là-même aider la radio à redorer son blason. Ces solutions, elles ne viendront certainement pas des ressources humaines. La DRH est une peau de vache (c’est pour la rime), semble-t-il. Lise la déteste : « Elle nous envoie n’importe où, n’importe quand, sans logique géographique ni même de planning de missions. Elle nous traite ouvertement et en souriant de « bouche-trous » et elle travaille à la tête du client ! Certains n’ont pas bossé depuis janvier et moi j’enchaîne les missions. Par exemple, je pars demain pour 15 jours dans le Nord et dès la fin de mon contrat, je dois être dans le Sud-Ouest pour 5 jours… alors que j’habite dans le Sud-Est. En fait son job c’est de faire craquer les plus fragiles, de repérer les canards boiteux et de ne garder que les « tueurs », ceux qui n’ont pas de vie et qui sont capables de dormir à la radio et d’aimer ça ».

Des CDI régionaux ?

Lise explique qu’à chaque mission, à chaque parachutage dans une rédaction locale, il faut qu’elle soit au top, pimpante et souriante, docile, bosseuse, rapide et efficace et toujours re-souriante. Elle parle du rapport que doit écrire le rédacteur en chef à son sujet même si elle n’a passé que 3 jours à la rédac’, elle parle du boulot « fait à l’arrache », elle parle des titulaires qui ne se rappellent plus qu’ils sont passés par là (pas tous) et qui enfoncent les clous. Elle parle de cette non-vie-de-famille qui va avec le job et des « tueurs » de Radio France, à cause desquels « tu n’oses pas dire que tu aimerais fêter Noël en famille. Parce que quand t’es « précaire » à Radio France, à Noël, tu manges du reportage et tu te tais, avec le sourire évidemment ».

Parce qu’elle est consciente que la société pour laquelle elle travaille est un icône du service public, parce qu’elle est consciente qu’elle est faite pour ce métier qu’elle affectionne particulièrement et surtout parce qu’elle est consciente que sa boîte sombre, tant financièrement que qualitativement, elle veut être force de proposition.

Pôle emploi paie pour Radio France

« Et si le direction mettait en place un système de CDI régionaux ? Si au lieu d’être envoyés en missions dans toute la France, nous payer le train, l’avion, l’hôtel, les repas, etc.. chaque journaliste travaillait sur une région en particulier ? Et s’il n’y avait plus de « planning », plus de CDD, mais des CDI pour nous éviter de jongler entre Radio France et Pôle emploi ? ».

Oui, Lise est bien en train de dire que Radio France contourne la loi en faisant signer des centaines de CDD les uns à la suite des autres à un même journaliste, prenant soin, évidemment, de changer l’intitulé du poste à chaque fois, pour éviter la sanction.

Oui, Lise est bien en train de dire que tous ses frais sont pris en charge par la Radio, sauf quand ils dépassent le plafond (pour une mission de plus d'un mois, comptez un max de 500€ de loyer pris en charge en province et de 650 à Paris) et là, c’est elle qui raque.

Oui, Lise est bien en train de dire que quand un « précaire » de Radio France ne travaille pas pour Radio France, c’est Pôle emploi qui prend le relais. D’accord, c’est toujours l‘Etat qui paie mais, poursuit-elle « C’est à chaque fois rocambolesque ! On croise les conseillers tous les mois des fois, il faut fournir des tonnes de papiers, ce ne sont jamais les mêmes paies et donc jamais les mêmes indemnités. Les conseillers s’y perdent et  parfois avant même de recevoir notre chômage on est déjà repartis en mission… ».

Et puis il y a la vie privée. « Laquelle ?, interroge-t-elle ironiquement. C’est difficile de faire des projets, comme toute personne en CDD, ceci dit. Il faut toujours être disponible parce que refuser une mission ne se fait pas, alors, caler une semaine de vacances avec mon chéri, c’est chaque fois toute une histoire… ».

Bien sûr la solution des CDI régionaux ne remboursera pas le lifting de la Maison de la Radio, mais c'est déjà une belle piste d'économies. Et puis n’oublions pas que les « précaires » de Radio France font tourner la machine. Emissions, directs et journaux sont souvent réalisés par les nombreux « précaires », voire même présentés par eux. Alors si aujourd’hui la grève est finie, leur combat à eux continue et la génialissime playlist de grève de Radio France n’a peut-être pas soufflé son dernier son.

(1) Prénom d’emprunt

(2) Marque d’enregistreurs sonores professionnels.

Mots-clefs : , , , , , ,

Publié dans la catégorie France
Sur le même sujet
Small jpg une mere porteuse d eau 0 La loi bioéthique file le mal de mère 0
7 mai 2009 Article déjà publié dans Bakchich le 24 avril 2009 Le débat sur les « mères porteuses » n’a jamai...
Small jpg clope pincus Le fondateur de la pilule privé de clope 0
19 décembre 2011 Chouette idée de Novalis-Taitbout pour sa dernière campagne de com’, en juin. La caisse de retrai...
Small jpg statut decressac 1c764 Le ministère de la Culture innove dans les RH 0
4 janvier 2011 Dans la réforme de la modernisation de l’État, certains fonctionnaires ont la désagréable impress...
Small jpg emploiphoto Delanoë et la manne des contrats précaires 0
28 septembre 2010 Le socialiste Bertrand Delanoë n’est plus à une contradiction près. Après les petits arrangements...
Small jjifihff Poste stressante, 4/11 : vers la précarité 0
31 juillet 2014   Trois grands « principes », ancrés dans sa longue histoire, fondent la culture postale. ...