Ch
Logo

HARCÈLEMENT AU TRAVAIL, LE MAL PERSISTE

Publié par G Groupe X Bakchich

Humiliations, brimades, injures, violences psychologiques, remarques grivoises, le harcèlement au travail toucherait plus d’un salarié sur cinq en France. Devenue un délit en 2002, cette nuisance sournoise continue d’anéantir des salarié.e.s à petit feu. Bakchich fait le point sur cette arme de destruction massive, parfois impalpable et improuvable, qui gangrène tous les domaines professionnels.

L’ex-PDG de France Telecom, Didier Lombard, mis en examen après la vague de suicides survenue chez l’opérateur entre 2008 et 2009 ; Carrefour contraint de verser 15 000 euros d'amende en février 2013 ; une ex-directrice d'agence du Crédit coopératif condamnée en septembre 2014... les procès pour harcèlement moral (HM) se multiplient et les sanctions pleuvent. Cependant, le mal persiste.

Selon une enquête Sumer (Surveillance Médicale des Expositions aux Risques professionnels) réalisée par la Direction de l’animation de la recherche des études et des statistiques (DARES), 16% des salariés se disaient victimes de HM en 2003 et 22% en 2012. Mais, le harcèlement au travail, qu'est-ce que c'est ? La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 liste des éléments qui peuvent le constituer : critiques incessantes, sarcasmes répétés, humiliations, propos calomnieux, menaces, « mises au placard », conditions de travail dégradantes, refus de toute communication, absence de consignes ou consignes contradictoires… Le texte indique qu’aucun salarié ne doit subir ces agissements répétés « qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel » (article L 1152-1 du Code du Travail).

En cas de HM, le salarié peut poursuivre l’entreprise devant le conseil de Prud’hommes, et son auteur en justice (art. 222-33-2 du code pénal). Les juges s’assurent alors que les faits allégués sont établis en s’appuyant sur des preuves concrètes. Si l’employeur ne parvient pas à justifier ses actes, il devra indemniser son employé.

Mais le caractère pernicieux du HM réside justement dans son invisibilité et son incapacité à le prouver. En outre, les victimes traumatisées et apeurées trouvent rarement la force de se lancer dans des procédures et de dénoncer les abus qu’elles subissent. Cédric Porte, scénariste de formation et actuellement en recherche d’emploi, en a fait les frais. Il relate ses six mois en enfer dans Travailler à tout prix (co-écrit avec Nicolas Chaboteaux, Les Editions du Moment, février 2015). Embauché comme « ingénieur cogniticien » dans une entreprise de conseil et d’audit, Cédric déchante très vite quand il se retrouve confiné dans un bureau avec interdiction d’adresser la parole à qui que ce soit. Tous les jours, son formateur lui téléphone à des horaires différents et le convoque dans son bureau pour des séances d’humiliation verbale. Parfois, il lui ordonne d’injurier d’autres employés à son tour : « Si on refusait, il continuait à nous insulter jusqu’à ce qu’on craque. C’était très pervers. » L’ingénieur cogniticien doit aussi effectuer des résumés quotidiens et les refaire à l’infini, sans aucune consigne ou sans qu’on lui explique pourquoi son travail n’est pas satisfaisant. « Ces tâches ne sont pas faites pour être exécutées mais pour nous mettre dans une situation d’échec et nous faire perdre tous nos repères. Du coup, le doute s’installe, on se remet en question et on se dit qu’on est nul. C’est un moyen de contrôler totalement les personnes et de les transformer en robots ».

Cet endoctrinement et ce processus de déshumanisation visent à « créer une race de salariés supérieurs », une mission que la direction revendique ouvertement. Par peur, personne n’ose se rebeller. Selon Cédric, l’omerta résulte aussi d’un « sentiment de honte des victimes. C’est comme un viol, sauf que c''est ton esprit qui est bafoué et non ton corps. Je n’arrivais plus à dormir la nuit. Tous les jours, je vomissais avant de partir au travail et le soir je pleurais sous la douche. Un jour, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai pensé au suicide. Ç​a a été un déclic, je me suis dit qu’il fallait que je m’en aille. » Il n’existe pas de véritables statistiques sur le lien entre travail et suicide mais la DARES prépare actuellement une enquête sur les risques psychosociaux, dont les premiers résultats seront disponibles en 2016, qui permettra d’approfondir cette question.

Quand les responsables de HM sont dénoncés et condamnés, ils ont déjà causé des dégâts psychologiques et physiques. Alors âgée de 25 ans, Marie-Ange travaille dans une Sem (Société d’économie mixte) immobilière. Son patron harcèle tous ses employés, qui le décrivent comme un pervers narcissique. « La secrétaire se bloquait régulièrement le cou et portait une minerve tant elle accumulait de stress. Il la traitait d'incompétente devant tout le monde, lui demandait si avant d'être secrétaire de direction elle ne vendait pas des légumes sur le marché, si c'était possible d'être aussi idiote et il riait. On la défendait mais il s'en foutait et en rajoutait même. » Malgré des courriers de signalement et des lettres de désespoir adressées à la direction, la secrétaire doit se contenter de périodes de formation comme sas de décompression.

Un jour, après une violente dispute avec son patron, Marie-Ange se rend chez son médecin, choquée et en pleurs. « Il m'a dit : « Laissez tomber, ces hommes-là gagnent à tous les coups, si vous voulez sauver votre peau, quittez la société et refaites-vous une vie professionnelle ailleurs ». Il m'a prescrit une semaine d'arrêt et puis je suis retournée travailler, stressée et sans avoir porté plainte. Au bureau, rien n'a changé, mais quatre ans pus tard, je changeais de métier. »

Si partir reste la meilleure solution pour sauver sa peau, encore faut-il le pouvoir.

Harcèlement moral :

La France malheureusement bien placée en Europe

D’après l’étude « Les facteurs de risques psychosociaux en France et en Europe, une comparaison à travers l’enquête européenne sur les conditions de travail » publiée en décembre 2014 par Dare Analyses, 14% des salariés en France déclarent avoir subi des violences verbales et 6% des menaces et des comportements humiliants au cours du mois précédant l’enquête (respectivement 11% et 5% au sein de l’UE). Sur la même période, 9% des salariés en France déclarent avoir été objet d’intimidation ou de harcèlement moral (premier rang avec la Belgique et les Pays-Bas parmi les pays de l’UE à 27), contre moins de 1% en Italie, Bulgarie ou Pologne et 3% ont subi des violences physiques.

L’enquête a classé les risques psychosociaux au travail en six catégories : les exigences du travail, les exigences émotionnelles, l’autonomie et les marges de manœuvre, les rapports sociaux et relations de travail, les conflits de valeurs, l’insécurité économique. La France est le seul pays dont le niveau d’exposition est supérieur ou égal à la moyenne européenne pour chacun de ces six points. Seules les exigences temporelles du travail sont à un niveau équivalent à la moyenne européenne. Pour le reste, les salariés en France subissent en moyenne plus de demande émotionnelle, ils déclarent plus souvent manquer d’autonomie et de soutien social et vivre des conflits de valeurs.

Publié dans la catégorie France
Sur le même sujet
Small jpg tf1 pakman TF1, les excès du travail à la chaîne 0
30 décembre 2009 TF1 se prépare une année 2010 tendue du spot. La fin d’année a vu les audiences chuter et les par...
Small ile SOUFFRANCE AU TRAVAIL : LES EXPERTISES QUI ACCABLENT LA POSTE 0
18 octobre 2014 Le syndicat Sud-PTT a décortiqué une soixantaine (1) d’expertises relatives aux conditions de tra...
Small jpg jpg tf1 pakman L'inspection du travail épingle TF1 0
14 décembre 2010 Voilà un courrier qui risque de mettre Nonce Paolini, PDG de TF1, de méchante humeur. Dans une le...
Small jjifihff Poste stressante, 9/11 : suicides 0
31 juillet 2014   En 2012, un profond malaise persiste au sein du groupe La Poste, au point que plusieurs ...
Small poste Poste stressante, 8/11 : souffrances 0
31 juillet 2014   Le 24 mars 2007, une jeune femme de 35 ans, Sylvie B., se donne la mort dans un bois, su...