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Le positivisme francophone

Publié par G Groupe X Bakchich

Il existe un Forum mondial de la langue française (FMLF) et il s'est tenu à Liège du 20 au 23 juillet 2015. Pour cette deuxième édition, le mot d'ordre tenait en un néologisme, excusez du peu : la créactivité

En plein été, Liège se vide et tourne au ralenti. Le FMLF constitue donc une aubaine pour les autorités locales qui depuis deux ans tentent de « replacer leur ville sur la carte du monde » (sic), via une vaste de campagne de city branding. À l'image de « Iamsterdam » ou « Onlylyon », la Cité ardente s'est offert son propre slogan : « Liège get together » qui, en le raccourcissant, forme le très subtil logo « Liegetogether ». Liège a aussi son triptyque dogmatique : elle est « ouverte, connectée et créative ». C'est donc sans surprise que la stratégie de communication du forum consistait à marteler à toutes les sauces pendant quatre jours la règle d'or affichée partout : « Créactivez­vous ! »

"Ensemble", si t'as ton visa

C'est sur la chanson Ensemble de Pierre Rapsat que le forum a débuté, hommage à la culture musicale belge. C'est en octobre 2010, lors du XIIIe Sommet de la Francophonie à Montreux, qu'émerge l'idée d'organiser un Forum mondial de la langue française, à l'initiative de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). La première édition s'est tenue à Québec en 2012 dans le but de réfléchir à l'avenir de la langue française. Cette année, Liège avait donc pour mission de poursuivre sur cette lancée. Encore fallait-­il pouvoir y accéder.

Sur les 1 200 participants, venus de plus de 90 pays, quasiment 200 personnes n'ont pas obtenu de visas. Comme le précise Olivier Thunus (RTBF) : « La francophonie aujourd'hui, c'est 274 millions de personnes sur tous les continents, mais tous ne sont visiblement pas les bienvenus en Belgique. » En cause ? Une politique d'immigration et des conditions d'obtention de visas de plus en plus strictes. La plupart étant de jeunes africains (le forum était adressé aux 18­-35 ans), certains au chômage, ne pouvant prouver des moyens suffisant (et exigés) pour garantir leur retour au pays. Mais que l'on se rassure, personne n'a été laissé pour compte et ceux qui n'ont pas pu venir ont eu la possibilité de diffuser une vidéo de présentation de leur projet en fin de forum. Enfin, deux d'entre eux, et c'est déjà pas mal.

Alors que la secrétaire générale de l'OIF, Michaëlle Jean, s'est dite « outrée », le commissaire du FMLF, Philippe Suinen, s'est également excusé lors de la cérémonie de rebond (en Francophonie, on ne clôture pas, on rebondit !) : « En trois mots, empathie, regret et excuse, pour le fait que des collègues, des partenaires, n'aient pu venir pour des questions triviales de visas. Pour un prochain forum il serait inacceptable qu'il y ait de nouveaux refus. Nous avons tenu compte de cela et il faudrait une sorte de label pour avoir un visa sans restriction. Nous ne sommes pas restés inactifs et nous sommes rentrés en contact avec les jeunes qui n'ont pu venir. Le suivi a été mis en place pour leurs projets. On ne peut laisser personne sur le bord du quai, ou sur le bord de la route, comme vous voulez. »

Marathon de rencontres

Les deux jours suivant la cérémonie d'ouverture, 86 ateliers étaient proposés aux participants, classés sous cinq axes : éducation, économie, culture et industries culturelles, relation entre langue et créativité, et participation citoyenne. Pour refaire le monde en deux jours, en somme. Ces rencontres ont permis aux porteurs de projets d'échanger, de rechercher des partenaires, ou simplement de se laisser surprendre par l'improvisation d'une organisation parfois aléatoire. Comme celle sur la presse et le journalisme francophones où seul le modérateur, Philippe Dessaint, journaliste à TV5Monde, était présent. L'heure et demie s'est alors transformée en micro ouvert où des journalistes francophones de plusieurs pays ont pris la parole pour témoigner. Une journaliste burundaise a ainsi alerté sur l'état de son pays, la fuite de journalistes face à la répression et sa propre expérience d'avoir été tabassée pour avoir fait son travail... Un autre, de l'île Maurice, en a profité lui aussi pour tirer la sonnette d'alarme : « C'est le paradoxe mauricien : celui d'être considéré depuis 47 ans comme le champion de la démocratie en Afrique, alors que la télévision est toujours propriété de l’État. »

130 projets aboutis ou en cours de développement ont été présentés devant un public d'initiés. Il y avait par exemple, « CyberCLIC », dont le but est de mettre en place un espace informatisé dans un réseau de 24 bibliothèques de brousse à Madagascar. Ou encore « Pangaya.TV », une plate­forme d'échanges interculturels et multimédia entre jeunes francophones. Loin d'être un événement people, le FMLF s'est déroulé dans un silence médiatique quasi assourdissant. Mis à part la RTBF et TV5 Monde, partenaires de l'événement, le FMLF n'a semble­-t­-il pas éveillé la curiosité au-­delà de ses membres participants.

Sans oublier : la cré­a­ti­vi­té

Tout au long du forum flottait dans l'air un parfum de paix et d'amour à en faire pâlir les Télétubbies. Parmi les citations prononcées dans les ateliers de l'axe « économie », deux ont été retenues : « Je vais changer le monde avec le numérique », « Aucune science n'est absolue, aucune innovation n'est inutile, réveillons chaque fois l'esprit créatif qui sommeille en nous ». Amen.

La « Francophonie créative » soutenue par le Forum mondial de la langue française est apparue comme une espèce de nouvelle religion, un nouveau positivisme où le numérique, c'est fantastique (mais qui dirait le contraire?) et la créativité, la solution à tous nos problèmes ! Lors de la cérémonie de rebond les discours se sont enchaînés sans jamais dévier de la ligne directrice : réseauter, partager, connecter, innover et... créativité ! Outre les ateliers, les conférences et les activités culturelles proposées pendant quatre jours, des prix ont aussi été décernés. Le prix de créativité (à force de le répéter, on arriverait presque à y croire nous aussi) pour le « concours de mots », a récompensé, par exemple, Anne Penda Sene (sénégalaise) pour avoir inventé le mot « Sénégalérien » : se dit d'un Sénégalais dans la galère. Et le 1er prix à une Egyptienne, Diana Emad, pour avoir inventé la traduction de couchsurfing : canapitalité. En cadeaux ? Des dictionnaires, des livres et des jeux à se ramener dans la valise (une tablette numérique en plus pour les 1er et 2nd prix). Bien vu de la part des organisateurs qui n'ont sans doute pas pensé que les gagnants repartiraient au Togo, en Egypte, en Roumanie et au Canada… Autre prix décerné, celui du « coup de cœur du Marché aux projets LOJIQ » qui permet au lauréat de venir réaliser son projet au Québec, remporté par un Gabonais. Son idée ? Une application mobile, « Calculateur 28 », pour calculer le cycle menstruel des femmes et ainsi lutter contre les grossesses non désirées. Personne n'aura osé signaler qu'elle a déjà été développée ici, ici et puis là aussi. Comme dirait l'autre, l'important c'est de participer. Eric Adja, directeur de la Francophonie numérique, aura le prêche de fin : " La francophonie institutionnelle a besoin de se renouveler et se nourrir de la créativité. Les jeunes de la société civile doivent trouver une place importante dans notre projet autour de la langue française. Résistez, créez et soyez les architectes de notre monde ! "

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