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France-Libye, un accord nucléaire qui ne manque pas de sel

Publié par G Groupe X Bakchich

Le 25 juillet dernier, soit au lendemain de la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien, la France signait avec la Libye un mémorandum d’entente sur la coopération nucléaire. Aussitôt, le discours officiel français donne le ton : la Libye pourra ainsi dessaler de l’eau de mer. Alors que les Français s’interrogent sur les contreparties de la remise en liberté des soignants, un communiqué du Quai d’Orsay précise : « comme l’a souligné le président de la République lui-même, ce texte est destiné à donner un objectif précis à la coopération franco-libyenne : l’installation en Libye d’un réacteur nucléaire destiné à la production d’eau potable par le dessalement d’eau de mer. »

Lors de la visite épique du colonel Kadhafi en France, ce mémorandum sera même confirmé par la signature entre les deux pays d’un accord de coopération dans le nucléaire. Là encore, promis juré, l’objectif est de dessaliniser de l’eau de mer. Mais là toujours, le contexte politique est tendu : c’est la bronca, y compris au sein de la majorité au sujet de l’accueil réservé par Paris à un Kadhafi qui juge encore qu’il est « normal que les faibles aient recours au terrorisme ». Ainsi, Nicolas Sarkozy déclare le 10 décembre que « la France signera des contrats de collaboration pour une usine de dessalement de l’eau de mer avec un réacteur nucléaire, pour une coopération en matière d’armement et différents contrats économiques ».

Kadhafi et Sarkozy

Sauf qu’à y regarder de plus près, le mémorandum du 25 juillet est bien plus large que ne le laisse entendre le discours officiel, décidément obsédé par l’eau de mer. Il ouvre en effet d’importantes perspectives industrielles et commerciales atomiques. Comme par hasard, ce mémorandum n’a pas été rendu public, contrairement à d’autres accords franco-libyens. Bakchich se l’est procuré. Dans l’article 1, on y découvre que l’un de ses objectifs est d’« encourager les institutions et entreprises industrielles des deux pays à mettre en œuvre des projets communs ». Mais aussi d’« autoriser les institutions et entreprises industrielles des deux pays à œuvrer conjointement en vue de la réalisation de projets de production d’énergie nucléaire et de dessalement de l’eau, ainsi que des projets de développement liés à l’utilisation pacifique de l’énergie atomique ». Bref, que la France a accepté de fournir la technologie nucléaire à la Libye à des fins civiles diverses et variées. Une décision politique dont les autorités françaises ne se sont pas vantées. De peur sans doute que l’on pense que telle était la nature du chantage exercé par Kadhafi pour libérer les soignants…

Le plus cocasse étant toutefois que d’un point de vue technologique, le couplage nucléaire/desalinisation d’eau de mer relève du fantasme. C’est ce qu’a gentiment expliqué Alain Bugat, administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) le 6 décembre, lors de son audition par la Commission d’enquête sur les conditions de libération des infirmières. Pour lui, ni le CEA, ni la France, ni même la communauté internationale ne possède « aucune expérience concrète » de ce type de couplage ! Toujours devant cette commission, la pédégère d’Areva, Anne Lauvergeon, est encore plus explicite le 15 novembre, se distinguant clairement du discours officiel. Au sujet de la pertinence, dans l’absolu, du couplage, elle affirme que « personne n’imagine trop une centrale nucléaire totalement dédiée à la dessalinisation. D’abord il y a des besoins d’électricité qui sont tels que ce ne serait pas véritablement optimal. Par contre, avoir un système où une partie de la production est utilisée en dessalinisation et une partie en production d’électricité pour le pays, ça c’est un modèle sur lequel nous discutons avec d’autres pays de la région ». À la question « donc, votre offre n’est pas exclusivement dédiée à la dessalinisation », c’est le cri du cœur : « Du tout, du tout, du tout ! ». Quelques minutes plus tard, Anne Lauvergeon souligne même que « ça colle » de vouloir l’EPR (centrale de dernière génération) pour à la fois dessaliniser et produire de l’électricité. « Alors que pour la production d’électricité seule ce serait effectivement un peu gros ». Que devrait-on dire si c’était uniquement pour dessaler !

Charmant… Non seulement les Libyens lorgnent sur l’EPR mais en plus ils sont pressés, comme la montré la pédégère d’Areva devant les députés. Elle rappelle en effet avoir reçu le 24 janvier 2007 une délégation libyenne qui voulait « savoir comment développer un usage civil et pacifique de l’énergie nucléaire ». Ce à quoi Lauvergeon leur répond qu’un réacteur ne s’achète pas « sur une étagère » mais suppose un « travail en amont significatif » incluant entre autres un cadre légal et institutionnel… Merci le mémorandum ! Mais de tout cela les Français auraient sans doute aimés être informés plutôt qu’enfumés avec des histoires de dessalement d’eau de mer.

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Publié dans la catégorie International
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