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Lobby tour anti-TTIP : Bruxelles passe à l'action.

Publié par G Groupe X Bakchich

Les négociations pour un Traité de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis reprennent ce lundi 20 avril à New-York. A Bruxelles, où tout se décidera au final, on assistait vendredi dernier à la journée mondiale des luttes paysannes avant la mobilisation générale du samedi 18 avril. Ambiance anti-TTIP.

Bruxelles. Vendredi 17 avril 2015. En cette belle journée de printemps, Bruxelles pourrait vous offrir de belles choses : une balade dans un parc verdoyant, un petit verre en terrasse ou alors, une visite guidée des lobbies du coin dans le district européen. C’est cette option que nous avons choisie pour vous. Cachez votre joie et partagez l’inquiétude des « anti-TTIP » quant à ce qui se trame entre l’UE et les EU. Le TTIP (ou TAFTA en français), c’est quoi ? C’est la création d’un méga marché entre l'Europe et les États-Unis, harmonisant les réglementations qui existent. Fin 2013, Jean-Luc Mélenchon, fondateur du Parti de gauche, mettait en garde contre l'arrivée du « poulet au chlore » dans nos assiettes car les États-Unis lavent les poulets avec du chlore pour éradiquer les salmonelles, « technique » de nettoyage interdite au sein de l'UE. Et donc, avec le TTIP, les poulets chlorés des Etats-Unis puourront arriver sur le marché européen. De même, la liste des normes sanitaires qui seraient unifiées avec le TTIP est longue : hormones, pesticides, non obligation d'étiqueter les produits à base d'OGM, etc. Mais la Commission européenne assure que les normes ne seront pas abaissées... Les anti-TTIP multiplient les actions, ils craignent pour l’Europe, ses entreprises, son marché, nos assiettes, notre santé. Ils sont plus motivés que jamais à faire plier les décideurs et ce vendredi 17 avril, pour la journée mondiale des luttes paysannes, ils ont donné de la voix. Rassemblées devant le parc du Cinquantenaire, quelque 60 personnes écoutent Pascoe Sabido, membre de l’Observatoire des membres de l’Europe industrielle (CEO) : « Le Traité de libre-échange (le TTIP, Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement, ndlr) n'a rien à voir avec le mot libre ! Et la vérité c'est que nous n'avons aucune information. » Le CEO donne alors le top-départ d’une visite guidée de multinationales installées à proximité de la Commission européenne, des multinationales qui font pression sur les autorités en place pour faire valoir (et prospérer) leurs intérêts privés au détriment de l’intérêt général. On parle ainsi de lobbies et le CEO nous embarque. Le lobby-tour démarre ! 

Vous reprendrez bien un peu de poulet au chlore ?

Casques audio greffés à l’oreille, canal 1 pour la langue française, Nina (du CEO) rappelle que les intérêts commerciaux iront dans les deux sens : « Les multinationales européennes veulent aussi avoir accès au marché américain ! ». Pascoe poursuit : « Nous sommes au cœur de la capitale mondiale des lobbies, après Washington, en terme d'argents dépensés pour le lobbying, soit 3 milliards d'euros. » Malignes, les multinationales sont venues se mettre tout à côté des institutions européennes – autour du rond-point Schuman – plutôt que d'installer un bureau dans 28 capitales. Question au public : « Savez-vous combien de lobbyistes travaillent ici ? 10 000 ? 15 000 ? On n'en sait rien puisqu'il n'est pas obligatoire de tenir un registre. Nous tentons de le faire au CEO et nous les estimons à presque 30 000. » Sachant qu’environ 20 000 travaillent pour la Commission européenne… Pas hypocrite, Pascoe ne se cache pas : « Je suis moi-même lobbyiste, je travaille pour une ONG. » Le lobbying dans la capitale européenne, c'est 70 % qui représentent des intérêts privés et commerciaux, 20 % des institutions publiques et 10 % la société civile et les ONG. Le rapport de force est vite établi.

Alors, pourquoi ces lobbies ? Et pourquoi Pascoe Sabido les présente comme des « mauvais lobbyistes » ?

Premier élément de réponse devant le bâtiment de FoodDrinkEurope, juste à côté du parc où nous étions rassemblés, à quelques pas de la Commission européenne. Cette association prétend représenter l'ensemble du secteur agroalimentaire : des céréales du petit déjeuner en passant par le lait, la viande, les patates, jusqu'à l'alimentation animale. Chaque micromarché a son propre lobby. Dans le détail, sur les dix-sept membres du conseil d'administration, qui fournit les grandes lignes directrices, douze travaillent pour des multinationales. Sur son site internet, FoodDrinkEurope précise que son secrétariat permanent à Bruxelles « maintient d'étroits contacts avec les institutions européennes et internationales et est un partenaire majeur pour les consultations liées à l'industrie agroalimentaire européenne ». Les « contacts étroits », un euphémisme pour parler de lobbying intensif au profit, entre autres, d'entreprises comme Monsanto, cette multinationale spécialisée dans les biotechnologies et numéro 1 mondial sur le marché des semences et 1er fournisseur d'OGM.  

Lors du lobby-tour organisé par le CEO, notamment, le 17 avril, les conséquences "désastreuses" du TTIP sur le marché européen ont été dénoncées.

Le groupe rejoint à présent les bureaux de BASF, société allemande, leader de l’industrie chimique dans le monde. Manque de bol, ils ont changé d'adresse et la préposée à l'accueil le fait comprendre en arrachant la petite affiche anti-TTIP qu'un membre de la JOC (Jeunes Organisés et Combatifs) avait collée sur la vitre. BASF, son truc, ce sont les pesticides et les OGM. L’intérêt de BASF ? Faire autoriser ses produits en Europe. On compte 80 types de pesticides autorisés par les Etats-Unis qui, grâce au Traité, pourront gagner le marché européen, la plus grande crainte des agriculteurs de l’UE.

Prochain arrêt : La FEFAC, lobby de l'industrie du fourrage, prépare, elle aussi le terrain. A part les agriculteurs, qui se soucie du fourrage ? En fait, tout le monde devrait s’y intéresser, la FEFAC est en train de convaincre la Commission européenne, à force de rapports d'experts et de rumeurs, que les OGM sont nécessaires à la survie de l'agriculture européenne. Les lobbies, experts dans l'art de créer un problème qui n'existe pas. 

Au fur et à mesure de la visite, on comprend que les multinationales de tous secteurs se paient une armée de lobbyistes pour influencer les institutions européennes et changer les réglementations à leur avantage. Des consultants « experts », des avocats, des associations « représentatives » et surtout, quand on a les moyens, un think tank. Cette arme d'argumentation massive assimilable à un « laboratoire d'idées », soi-disant à but non lucratif, a pour mission de produire des rapports et des propositions à l'attention des politiques pour « aider » la prise de décisions ou presser la décision, c’est selon.

BASF, FoodDrinkEurope et FEFAC… Comment font ces lobbies pour faire pression sur les élus et représentants de l'Union Européenne ? C'est justement ce que Lora (du CEO) s'apprête à nous expliquer lorsque le groupe arrive devant la Commission européenne, rue de la Loi. Mais les portes se ferment et cinq agents de sécurité font blocage. Il faut dire que le Corporate Europe Observatory y mène des actions à peu près vingt fois par mois… Lora dénonce : « Pour le TTIP, sur l'ensemble des réunions de consultation, vingt ont eu lieu avec le privé (avec une majorité issue du secteur agro-alimentaire, ndlr), et seulement une avec des représentants de la société civile. » 20 contre 1, la partie semble gagnée d'avance.

« Don't worry », l'Europe s'occupe de vous.

L'année dernière, près de 150 000 citoyens de toute l'Europe avaient pourtant répondu à une consultation sur le Traité mais Cécilia Malmström, commissaire européenne au commerce avait précisé qu’il ne s’agissait pas d’un « référendum ». Lora constate : « Il ne s'agit pas que des réunions ou des rapports produits par les lobbyistes à l'attention des commissaires européens. C'est aussi la manière dont ces derniers écoutent les gens : ils n'écoutent pas tout le monde ». Les critiques issues de la société civile ont tout simplement été ignorées par la Commission. A noter qu'une pétition contre le Traité a circulé, recueillant fin 2014 près de 1,2 millions de signatures dans toute l’Union. 

La visite guidée se termine. Casques audio posés, une dernière action est prévue. En route pour la Direction générale de l'Agriculture et du Développement Rural (DG AGRI) en descendant la rue de la loi. Ni une ni deux, un premier membre de la JOC passe la porte, puis un deuxième et une quinzaine de personnes réussit à se faufiler dans l'entrée avant que la sécurité n'intervienne, non sans quelques coups de coudes bien placés. L'accueil reste plus ou moins cordial. Le CEO, la JOC et Via Campesina (Mouvement paysan international) souhaitent, en cette journée mondiale de luttes paysannes, interpeller le responsable des négociations pour le TTIP en matière d'agriculture : John Clarke. Quand la plupart des lobbies sont invités à déjeuner avec les commissaires européens, d'autres n'ont d'autre choix que d'avoir recourt à des méthodes plus « frontales ». Finalement, il descend une demi-heure plus tard.

Bœuf aux hormones, OGM. Oui, mais non ?

Il ne restera pas longtemps, il a un avion à prendre pour Washington car les négociations commencent lundi 20 avril aux Etats-Unis. La police, elle, a été prévenue. Les bâtiments de l'Union Européenne étant considérés comme des ambassades, c'est au chef de la sécurité d'autoriser leur intervention mais l'arrivée de John Clarke reporte notre expulsion.   

Assis sur le canapé noir de l’entrée, John Clarke, responsable des négociations TTIP à la Direction générale de l'agriculture et du développement durable de Bruxelles, pose malgré lui devant une pancarte anti-TTIP.

Après une discussion de quelques minutes où il ne parvient pas à faire semblant de se foutre des arguments qui lui sont exposés, il repart avec un dossier de Via Composina demandant l’arrêt des négociations. Jim Goodman, un agriculteur américain opposé au Traité, signale que les Etats-Unis ont promis aux producteurs qu'ils pourraient vendre leurs viandes nourries aux OGM et aux hormones en Europe. John Clarke assure que ce ne sera pas le cas et qu'ils (l'Europe, ndlr) ne sont pas assez « stupides » pour accepter un traité qui mettrait en danger l'agriculture européenne. Alors qui ment ? Les Etats-Unis ou John Clarke ? D'après lui, « don't worry », le TTIP c'est cool, il n'y aucune raison de s'inquiéter. Le CEO, Via Compesina et JOC n’y voient rien de « cool » et confirment plus que jamais leur présence le lendemain, à la manif mondiale contre le Traité de libre-échange.  

« Y'a du soleil et pas d'TAFTA », la la dirlalala

Bruxelles. Samedi 18 avril 2015. En cette manifestation mondiale qui se tenant dans 45 pays, et comptait près de 750 actions et rassemblements selon l’AFP, Bruxelles a réuni plus de 2000 personnes (le record noté est de 20 000 à Munich). Départ rue Pletinckx, arrivée rond-point Schuman, en plein cœur du district européen où nous nous trouvions la veille. Dans les rangs, ça discute ferme de tout ce que le TTIP prévoit de modifier et de l'incompréhension d'une telle opacité, les négociations se tenant à huis clos. Pour Anouk, qui travaille au CADTM (Comité d'annulation de la Dette du Tiers-Monde), il y a déjà trop de Traités de libre-échange et trop d'acronymes. « Au départ, la libéralisation du commerce se faisait dans le cadre de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), mais avec l'échec du cycle de Doha et le refus des pays émergents de libéraliser notamment l'agriculture pour conserver leur souveraineté alimentaire, les processus d'accords bilatéraux sont bloqués. On essaie donc de contourner l'OMC en passant par des Traités. »

Des jeunes, des moins jeunes, loin du cliché de la manifestation de hippies bobos, les slogans ne manquent pas d'humour : « Citoyen, lève-toi ou t'auras la gueule de bois », « Poulet sans hormones, Durum sans TAFTA » ou encore « Y'a du soleil et pas d'TAFTA ».

À mi-parcours, le Président des producteurs de lait de Belgique prend la parole, mégaphone à la main sur son tracteur. Il fait part de ses craintes : « Le TTIP c’est l’arrivée du lait aux hormones et des OGM à tout-va ».

Le TTIP, c’est aussi un danger au niveau des dettes publiques, explique Anouk Renaud, membre du CADTM Belgique : « Il y a une clause qu'on appelle le règlement des différends entre investisseurs et États, où les investisseurs étrangers peuvent attaquer en justice un État ou toute autorité publique parce qu'une décision a mis à mal leur profit. » C'est ce que permet l'ALENA (accord de libre-échange entre les États-Unis et le Canada) et c'est ainsi que Lone Pine a pu attaquer la Province de Québec. Exploitant le gaz de schiste, la compagnie a réclamé 250 millions de dollars de dommages après le vote d'un moratoire par la province sur cette question. « Les États pourront être condamnés à verser des millions d'euros de dédommagement, ce qui signifie une nouvelle source d'endettement. Imaginez Monsanto qui attaque l'Union Européenne parce qu'elle refuse la culture des OGM et que du coup ils perdent ce marché... ».

Il faudra presque trois heures au cortège pour rejoindre la Commission européenne vidée de ses bureaux en ce samedi après-midi. Les manifestants ont-ils été entendus ? Les autorités feront-elles preuve de transparence ? L’ensemble des associations, syndicats et autres ONG espèrent en tout cas que cette journée permette au plus grand nombre de réaliser que le TTIP est bien plus qu'une histoire de « poulet au chlore ».

Photos Hélène Molinari


 

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