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L’austérité : un remède qui tue

Publié par G Groupe X Bakchich

Actuellement en discussions âpres avec un monstre financier à trois têtes, le Premier Ministre grec lutte pour lancer les mesures sociales qui doivent contrecarrer au plus vite la crise humanitaire que subit le pays. A l’heure où le Comité mandaté par le Parlement grec vient de déclarer la dette illégitime, les couteaux semblent tirés et un accord semble de plus en plus renvoyé aux calendes grecques. Pendant ce temps, l’austérité continue. Jusqu’où ?

Autrefois connus sous le dénominatif de « Troïka », puis sous celui d’« institutions », ce sont maintenant « les créanciers » qui continuent de resserrer un « nœud coulant » selon les propres termes d’Alexis Tsipras, autour de la Grèce. Pourquoi tant d’amour, pourquoi tant d’acharnement à pratiquer cet étranglement méthodique ? On a beau avoir vu L’Empire des Sens, on ne comprend pas où réside le plaisir dans ce « There is no alternative » répété en mode autiste.

Depuis 2010 et le début des mémoranda, le trio infernal formé par la Banque Centrale Européenne (BCE), la Commission Européenne et le Fonds Monétaire International (FMI), ne cesse de marteler que la Grèce doit payer. Une dette équivalant à près de 180 % de son PIB, autant dire une mer jamais épongée, un tonneau des Danaïdes, puisque pour vivre il faut bien continuer à emprunter - ou vice versa. Pour y parvenir, le Cerbère européen applique l’unique recette de son grimoire : l’austérité. Au programme, hausse de la TVA, augmentation de l’âge de la retraite, coupe dans les salaires et les pensions, rétrécissement à gogo des budgets - déjà 40 % en ce qui concerne celui de la santé. Pendant ce temps, les solutions alternatives proposées par le gouvernement de gauche radicale récemment élu sont toutes vouées aux gémonies.

Après cinq ans d’austérité intensive appliquée à la Grèce, le revenu moyen a diminué de 40 %, les retraites jusqu’à 48 %, sachant que 44,5 % des retraités reçoivent une pension inférieure au seuil de pauvreté comme le rappelait Alexis Tsipras, premier ministre grec, dans sa tribune publiée dans Le Monde.

Pendant ce temps…

Pendant ce temps, l’austérité tue. 25 000 décès seraient directement liés à la crise d’après une enquête du dispensaire social et solidaire d’Ellinikon près d’Athènes. Le pays a vu une augmentation de 200 % du nombre d’infections au VIH depuis 2011 parallèlement à l’amputation des budgets dédiés à la prévention, selon une étude de l’Université de Portsmouth au Royaume-Uni. La mortalité infantile a augmenté, la malnutrition également. Quant au taux de suicides, il a explosé.

En mai dernier, une délégation du collectif franco-grec « Solidarité France Grèce pour la Santé » a fait le déplacement à Athènes en soutien aux dispensaires sociaux et solidaires qui agissent pour les populations les plus démunies. L’occasion de rencontrer Andréas Xanthos, le ministre grec délégué à la santé, alors que le pays était déjà suspendu à la possibilité d’un accord avec ses créanciers. Andréas Xanthos réagissait avec virulence à la politique de l’étranglement. « Nous considérons que la Grèce a fait l’objet d’un principe selon lequel ce sont les peuples qui doivent payer la crise. Et la Grèce fait figure de cobaye dans cette entreprise. Les conséquences de cette attaque ont été particulièrement catastrophiques pour notre société et pour les droits. Le peuple grec a compris que cette politique néolibérale ne profitait qu’au système bancaire et qu’elle avait aggravé les inégalités. Le peuple grec a compris qu’il n’existait pas d’issue dans le cadre de cette politique. En portant Syriza au pouvoir, les électeurs ont donné l’occasion à un gouvernement démocratiquement élu de contester pour la première fois depuis le début de la crise les recettes appliquées par l’Union européenne. »

En tant que ministre délégué à la santé, Andréas Xanthos, microbiologiste de son état, sait de quoi il cause. Il est en effet le co-fondateur du premier dispensaire social et solidaire qui a vu le jour en Grèce. C’était en 2008 à Rethymnon, en Crête. L’urgence à l’époque était de s’organiser pour accueillir les migrants. Déjà. Aujourd’hui, la pratique du dispensaire social et solidaire s’est fortement démocratisé, crise grecque oblige. Le pays en compte une cinquantaine environ sur son territoire. Les dispensaires sociaux et solidaires sont des structures autogérées par des bénévoles ou plutôt des « volontaires » comme ils aiment à se définir eux-mêmes, professionnels de santé, habitants du quartier, qui donnent de leur temps et de leur énergie pour offrir un accès aux soins grâce à des consultations gratuites ou aux médicaments par le biais de collectes. Une condition sine qua non pour une vie presque normale en milieu de crise aigüe. Selon le ministre délégué à la santé, 25 % de la population se trouve sans aucune couverture médicale aujourd’hui en Grèce. Soit environ 2,5 millions de personnes qui n’ont plus accès aux soins, suite généralement à la perte d’un emploi. Pour se soigner, il faut payer. Quant au service public, « il est au bord de l’effondrement ». Débordé, en pénurie de personnel et de matériel, il est depuis le début de la crise l’une des cibles privilégiées des coupes drastiques dans le budget de l’Etat imposées par l’hydre à trois têtes. « Toutes les mesures d’austérité décidées par la Troïka ont conduit à une privatisation passive du système de santé, et à sa désorganisation totale, c’est-à-dire la privation pour des centaines de milliers de personnes de soins élémentaires », poursuit Andréas Xanthos. L’une des premières mesures symboliques de Syriza au pouvoir a été d’abolir le forfait hospitalier de 5€ qui rendait le moindre accès à l’hôpital payant. Jusqu’à encore récemment, un accouchement à l’hôpital public pouvait coûter jusqu’à 1 000 €. Si la mère ne pouvait payer, l’administration fiscale exerçait une pression sur la famille allant jusqu’à la saisie des meubles.

Pour le moment, tout va bien

Les budgets des hôpitaux publics ne cessent de fondre. La politique mortifère menée par Bruxelles et ses alliés qui exclut la population par millions des soins primaires, a eu pour conséquences une explosion de la tuberculose, des taux de suicides jamais atteints, la réapparition de la rage et la malaria. La plupart des maladies chroniques comme le diabète ou le cancer, ne sont plus soignées. Le secteur dentaire est pratiquement intégralement privatisé. Les vaccins font défaut. Les hôpitaux psychiatriques ferment les uns après les autres et les malades sont livrés à eux-mêmes. La demande de prise en charge psychologique est galopante. L’espérance de vie a baissé de deux ans. Les dispensaires sociaux et solidaires essaient de répondre à l’urgence. Une situation qui conduit Andréas Xanthos à parler de « crise humanitaire ».

L’arrivée massive des migrants en provenance de la Lybie et de la Syrie via la Turquie notamment, rendent la situation grecque particulièrement dramatique. Le refus des pays limitrophes de la Grèce et de l’Italie confine à de la non-assistance à personnes en danger. Tant que l’Europe continue de croire qu’elle peut regarder ailleurs et faire comme si tout allait bien, pour le moment tout va bien.

Un peu d’austérité à la rigueur

En France, on ne parle pas d’austérité - c’est un gros mot -, mais de rigueur. Certes, comme en Grèce, les budgets sont amputés, les personnels sont sans cesse réduits, mais on peut encore se soigner presque gratuitement. Une situation qui durera jusqu’à quand ?, peut-on se demander tant ici aussi les signaux se sont tous mis au rouge : privatisation insidieuse du service public, fermeture de lits, prétextes de fusion pour licencier du personnel, gel des recrutements. A quoi il faut ajouter une part de plus en plus grande des frais médicaux à la charge des usagers. Le parallélisme de la dégradation de notre système avec la dégradation de la situation grecque est frappant. Après avoir vécu la loi Bachelot « Hôpital, patients, santé et territoire » en juillet 2009, les personnels de santé s’attendent non sans crainte à une prochaine loi Touraine.

La ministre de la santé a d’ores et déjà annoncé que d’ici 2017, les hôpitaux devront réaliser une économie de 3 milliards d’euros. Ces économies passeront par la suppression de 22 000 postes (essentiellement des départs à la retraite non remplacés), le développement de la chirurgie ambulatoire qui permet au patient d’entrer à l’hôpital et de repartir le jour-même après y avoir subi une intervention, la préconisation d’une plus grande prescription de médicaments génériques et moins de prescriptions d’examens.

A ces turbulences, s’ajoutent de nouvelles avanies pour l’Assistance Publique et les Hôpitaux de Paris (AP-HP). L’actuel Directeur général de l’institution, Martin Hirsch, ancien Haut-Commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté du gouvernement Fillon, a décidé de réformer l’hôpital en remettant en cause les 35 heures. Une annonce qui a fait réagir Clémentine Fensch, une jeune infirmière en lutte. Sur le net, elle a fait le buzz. Sa vidéo a été visionnée plus de 300 000 fois en moins de deux semaines : "Cette semaine j'ai perdu ma foi en le service public (...) Vous voulez faire des économies sur notre dos : ce n'est ni éthique, ni moral", déclare-t-elle, entre autres. Le 11 juin, entre 3 700 et 15 000 salariés des hôpitaux parisiens ont marché sur l’Elysée pour protester. Et les négociations ont repris.

A Guéret, ce 13 juin, ce sont quelque 5 000 militants qui ont fait le déplacement à l’appel du Collectif « Convergence Services Publics » pour la défense du service public, notamment celui de la santé, de la poste et de la SNCF.

En Seine-Saint-Denis, l’ARS (Agence Régionale de Santé) s’est également mise au régime de la rigueur en remettant en question le versement au Conseil départemental d'une subvention d' 1 million d’euros pour 2015 qu'elle avait pourtant consentie en 2014. Couplé aux 300 000 € que versait la CPAM, ce complément budgétaire (obtenu l’année dernière par la ministre de la santé), est nécessaire à la politique de dépistage et de prévention des maladies infectieuses dans le 93. Si ces 1,3 million venaient à faire défaut, le Département devrait renoncer à mener son activité de vaccination et fortement réduire sa lutte contre la tuberculose. Stéphane Troussel, le Président du Conseil départemental, et Pierre Laporte, Vice-Président chargé de la solidarité, en sont réduits à inviter acteurs et usagers de la santé à signer un « appel pour la santé en Seine-Saint-Denis ». Le 9 juin dernier, la Seine-Saint-Denis a observé une journée morte de la santé symbolique en fermant ses centres de dépistage et en suspendant ses actions de santé.

Sonnette d’alarme

Aujourd’hui les personnels de santé et les fonctionnaires tirent la sonnette d’alarme. Allons-nous les écouter ? Quel Etat peut décider de sacrifier sa santé publique sur l’autel des intérêts de la dette ? Une dette dont le grec Alexis Tsipras réclame en vain la restructuration. Une dette tout fraîchement déclarée « illégale, illégitime, et odieuse » par le comité sur la vérité sur la dette publique grecque dans un rapport préliminaire remis le 17 juin.

Refusant le découragement, Andréas Xanthos rappelle aux membres de la délégation de « Solidarité France Grèce pour la Santé » : « Il est très important pour nous de nouer des liens de solidarité ». Puis, dans une sorte de prédiction à la Cassandre : « Nous estimons que le mouvement de solidarité qui s’est manifesté ces derniers temps depuis l’étranger avec la Grèce, va apporter des forces à un peuple qui aujourd’hui se trouve dans les affres du combat contre le système néo-libéral. L’Europe doit être l’Europe de la cohésion sociale et des droits démocratiques et non L’Europe de l’austérité. L’affrontement sévère qui se déroule aujourd’hui entre la Grèce et les institutions européennes concerne l’ensemble des peuples européens. » Cassandre, dans la mythologie grecque, est celle qui prédisait les catastrophes mais que personne ne croyait.

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