Ch
Logo

La Tunisie vue par L'Obs

Publié par G Groupe X Bakchich

Le Palais des Congrès de Tunis a arboré les couleurs franco-tunisiennes pendant deux jours, les 15 et 16 juin derniers. L'Obs y organisait « Les Journées de Tunis » sous le thème : « Les défis de la démocratie ». Le but, comme son nom l'indique, était de débattre avec la Tunisie sur les enjeux et la mise en place de sa nouvelle Constitution. Mais au final, on reste un peu sur sa faim.

"Les journées de Tunis" se sont organisées autour de sept débats comptant vingt-neuf intervenants dont seulement six femmes (pour la parité on repassera)… La plupart, très âgés, semblaient bien éloignés de ceux qui ont fait la révolution. Les thèmes abordés : la relance économique, les relations Europe-Maghreb, la démocratie, la migration, les menaces du terrorisme ou encore les femmes et la citoyenneté.

Telle une bulle installée au milieu de Tunis, la mise en scène de l'événement plaçait les élites sur scène sous les projecteurs assis dans leurs fauteuils rouges, et le public plongé dans le noir sur des chaises inconfortables. À l'image de la situation politique du pays. Avec une utilisation excessive de lumières rouges, « on aurait dit un club de prostitution espagnol », commente une Espagnole venue assister à la première journée.

Avec L'Obs comme organisateur et Rue89, France 24, La Presse et RFI comme partenaires, nous nous attendions à des débats enflammés. Mais les animateurs - Pierre Haski, Sophie Fay, Sarah Daniel, entre autres - ont peiné à entrer dans le vif des sujets. Avec des questions orientées et parfois pleines de complaisance, nous sommes restés en surface, souvent loin des réalités du pays. Dans le top 3 : la question de la femme, encore une fois limitée à celle du voile, la question du terrorisme avec un ministre tunisien de l'éducation persuadé d'avoir réglé le problème et celle de la transition démocratique avec toujours la France, quand ce n'est pas l'Europe, bienveillante en donneuse de leçon. Comme lorsqu'Éric Woerth, invité à donner des conseils sur la façon de réformer un pays, lance avec conviction : « Le premier principe, c'est de dire la vérité aux gens. » Non parce que vous voyez, « l'opinion publique a tendance à être éclairée », alors lui mentir, c'est pas une super bonne idée… Parmi ses autres petites astuces : « Réduire la sphère publique » et « laisser les entreprises investir ».

La Tunisie compte 600 000 chômeurs pour 11 millions d'habitants, une croissance de 1,7 % et un déficit entre 4 et 5 %. Mais c'est bien à la France, en crise, à qui l’on demande une expertise de la réforme… Rassurez-vous, d'ici 2020 la Tunisie devrait manquer de main d'œuvre. Ce ne seront donc pas les Tunisiens qui viendront envahir notre beau pays pour voler nos emplois. Au contraire, le ministre des Finances tunisien, Slim Chaker, l'affirme, ce sera l'inverse : « Les Européens vont vouloir venir travailler en Tunisie ! »

Démocratie en Tunisie : « S'il y avait un État intègre, on aurait moins de pauvres »

Le deuxième jour, Farah Hached, présidente du Labo démocratique, discutait l'affirmation : « Il n'y a pas de démocratie sans intégrité de l’État ! » Elle mène avec le Labo démocratique un travail de recherche et de réflexion sur les archives de la police politique sous Ben Ali. « Si le citoyen veut choisir le diable, d'accord, mais il faut qu'il sache que c'est le diable. » En rappelant la nécessité de transparence des institutions étatiques, mais aussi celle de former les citoyens pour qu'ils puissent le contrôler (le diable, donc).

Pendant 23 ans de BenAlisme, la politique était criminalisée, l'administration gangrénée par la corruption, la société ignorée. Depuis quatre ans et la rédaction de la nouvelle Constitution dont la version finale a été approuvée en janvier 2014, il s'agit de mettre en action les écrits. Farah Hached n'est pourtant pas optimiste : « Le fatalisme revient petit à petit. La réalité est que les processus ne sont pas en train d'aboutir. Sans moyens, les instances restent des coquilles vides, comme l'instance contre la corruption : c'est joli, c'est formel mais après, il faut passer aux choses sérieuses. Le régime de démocratie, tel qu'il est devenu, à l'occidentale, argent roi et conflits d'intérêts, n'est plus la démocratie telle que nous l'imaginions, ce n'est pas celle-là que l'on veut en Tunisie ! Notre espoir pendant la révolution, c'était que la Tunisie invente sa démocratie, quelque chose d'autre. Mais les forces du passé, dans la façon d'être, nous empêchent de sauter le pas et on brandit les questions sécuritaires à tout bout de champ. S'il y avait un État intègre, on aurait moins de pauvres, on gèrerait les dépenses (et pas payer deux fois une autoroute à cause de la corruption, ndlr), on contrôlerait les produits vendus (l'économie informelle représente plus de 50 % du PIB tunisien, ndlr). Il faut qu'il y ait une volonté politique réelle : c'est une lutte, un combat intense. »

Le voile comme principal sujet du débat « Femmes et citoyenneté »

En reconstruction après des années de dictature, la Tunisie commence à libérer sa parole. Les femmes tunisiennes refusent de rester en retrait. Cette démocratie leur appartient aussi. C'est en tout cas ce que nous aurions aimé développer dans le débat « Femmes et citoyenneté » dans l'après-midi du deuxième jour. Sophie Fay, journaliste de L'Obs et modératrice, en a décidé autrement en l'orientant sur la sempiternelle question du voile. L'actrice Anissa Daoud faisait partie du panel d'intervenants : « Je crois que la majorité des filles se voilent volontairement en Tunisie, mais l’État se doit de garantir la liberté pour toutes. L'enjeu de l'espace public est l'enjeu le plus crucial. Aujourd'hui, après la parenthèse enchantée de la révolution, il y a de nouveau une tension nourrie par l'idéologie de communication évangéliste. Ben Ali a largement préparé le terrain avec des télés et radios religieuses qui revenaient sur l'islam d’État. On est dans un moment d'instabilité. À nous hommes et femmes d'interroger sans exclure. » Le débat, sans en être un, n'a donc, à aucun moment, abordé le projet de loi sur les violences faites aux femmes, la liberté sexuelle ou encore l'égalité homme-femme… Sauf peut-être Anissa Daoud qui rappelait que la nouvelle Constitution affirmait « l'égalité entre citoyen et citoyenne mais pas entre homme et femme ».

À travers ces débats l'Obs a finalement proposé une image tronquée de la Tunisie post-révolutionnaire, en répondant davantage aux interrogations des Français qu'à celles des Tunisiens, d'ailleurs très peu présents dans un public qui n'a pas dépassé la centaine de personnes. Après avoir parlé des défis de la démocratie pendant deux jours, L'Obs n'avait rien prévu sur les médias, thème complètement absent et pourtant fondamental en Tunisie, comme partout ailleurs.

Ambiance feutrée pour "Les défis de la démocratie" au Palais des Congrès de Tunis... (©capture écran CarthagèneTV)

Mots-clefs : , , , , , ,

Publié dans la catégorie International
Sur le même sujet
Small capture d ecran 2011 01 20 a 14.00.00 d92d0 Le Sfeir à repasser de Ben Ali 0
22 janvier 2011 L’ami Sfeir perd-il la boule ? Invité depuis quelques jours à réagir au soulèvement de la populat...
Tais-toi Sfeir 0
18 janvier 2011 Antoine Sfeir : Un propagandiste intéressé du régime tunisien Alain Gresh | Oct 24, 2009 Pauvre ...
Small jpg ps rc079 0 Le PS aphone sur la Tunisie 0
19 janvier 2011 Du haut de ces murs, un siècle de socialisme les contemple en peinture : Jaurès, Mendès-France et...
Le bon, la brute et le truand à l’assaut de la Tunisie 0
24 octobre 2006 Aux dernières élections présidentielles tunisiennes de 2004, Ben Ali, le truand, a raflé le pacto...
Small jpg jpg ben ali ane 2 Tunisie, Hamma Hammami enlevé par les flics de Ben Ali 0
12 janvier 2011 Face à la mobilisation de la rue qui se poursuit dans tout le pays, le président tunisien Ben Ali...