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Comment réussir une campagne indépendantiste à la sauce catalane ?

Publié par G Groupe X Bakchich

En vue des élections régionales du 27 septembre prochain, les indépendantistes catalans donnent une intéressante leçon de style dans la réalisation de leur campagne. Recette et astuces.

Le 11 septembre, c'est la Diada, fête nationale catalane. Cette année, la manifestation a rassemblé 400 000 personnes selon le Gouvernement, 1,4 million selon la police de Barcelone et 1,8 million selon les organisateurs. Bref, il y avait du monde.

En Espagne, le conflit entre les indépendantistes catalans et le gouvernement central continue sans surprise. Pour rappel, le 9 novembre dernier, dans un contexte international fortement marqué par le référendum écossais, l'actuel président de région Artur Mas (CDC) convoque un referendum dans le but de permettre aux Catalans de s’exprimer sur l'indépendance. Un scrutin aussitôt défini comme illégal par le pouvoir central, ce qui n'empêchera pas 2 millions de Catalans de se déplacer et de s'exprimer massivement en faveur du oui (80%). Boosté par la participation, le président Mas convoque dans la foulée des élections régionales « plébiscitaires » afin de traduire ce vote en faveur des partis indépendantistes en vote « pour l'indépendance » et contourner ainsi l'interdiction imposée par Madrid. Les élections régionales catalanes du 27 septembre prochain se transforment donc en « référendum déguisé », un scrutin que réclament les Catalans depuis 2012. Pour l'occasion, le président de la Région fait désormais campagne avec son frère ennemi, Oriol Junqueras (ERC) dans une candidature indépendantiste commune portée par la société civile et solennellement intitulée « Junts Pel Si » (Unis pour le Oui). En cas de majorité dans son camp, Artur Mas a affirmé vouloir opter pour une  « déclaration unilatérale d'indépendance », et a même défini un timing précis pour cet objectif : 18 mois. Une position qui embarrasse à mort le chef du gouvernement, Mariano Rajoy. Et pour cause, la Catalogne, région poids lourds de l'économie espagnole représente 19 % du PIB national et est responsable de 25 % des exportations. Un argument économique fortement poussé par les indépendantistes qui croient en une Catalogne indépendante économiquement viable, calquée sur les modèles de la Norvège ou du Danemark. S'il est encore délicat de savoir si ces thèses sont viables, des questions telles que le maintien ou non dans la zone euro ou la financement des dépenses publiques du nouvel Etat restant en suspens, la promesse économique et le projet de société des indépendantistes, qui se veut ouvert et plus social, auraient convaincu 44 % des Catalans selon les derniers sondages. Trop juste ? Pour obtenir la majorité absolue, le camp indépendantiste devra totaliser 68 sièges sur les 135 que compte le Parlement. Selon l'historien Benoît Pellistrandi, spécialiste de la question espagnole, ce score serait envisageable : « Junts Pel Si n'aura pas la majorité absolue tout seul mais avec l'appui de l'autre parti indépendantiste, la CUP, qui va probablement lui donner ses voix, ils peuvent obtenir une « majorité absolue indépendantiste » leur permettant de continuer leur processus séparatiste. » De ce côté-là, il faut bien reconnaître que dans la bouche d'un dirigeant aussi borné que Mas, « déclarer l'indépendance de manière unilatérale », sonne assez formel… et carrément « badass ». Le genre de mantra qui aurait presque le don d'inspirer les jours de ras-le-bol généralisé...

À l'image de la Catalogne avec l'Espagne,vous souhaitez vous extraire d'une relation d'interdépendance malsaine (avec votre boss, vos enfants, la pizza et/ou les Oréos)? Voici la recette d'une bonne campagne indépendantiste, à la sauce catalane.

Se dépolitiser et s'appuyer à mort sur la société civile

Première règle importante pour réussir son « indépendantisation » : dépolitiser sa campagne. Un argument que les indépendantistes de « Junts Pel Si » ont bien pigé avec leur liste commune dans laquelle des politiques partagent l'affiche avec l'ancien entraîneur star du Barça et un Abbé Pierre catalan. « Cette façon de se mettre en avant donne l'impression que l'on est réellement face à un mouvement d'unité nationale, alors qu'en réalité ils ne sont absolument pas d'accord politiquement » recadre Benoît Pellistrandi.

Pour Florian Silnicky, fondateur de l'agence de communication de crise LaFrenchCom, cette candidature dépolitisée en façade applique une autre stratégie électorale : « Il s'agit d'engager des gens qui possèdent des communautés acquises. L'enjeu, c'est l'impact du message couplé à la visibilité sociale et à la notoriété médiatique. Le soutien des peoples ne fait pas tout mais il peut contribuer à consolider l'opinion et à créer l'émotion dont une campagne politique a besoin pour bien se dérouler. ». Elan participatif oblige, une campagne pro-indépendance doit également s'appuyer sans ménagement sur la société civile. Sur ce plan-là, les indépendantistes catalans excellent. Dernière incarnation de cette tendance : l'opération « Tots som candidats » (Nous sommes tous candidats) déployée par « Junts Pel Si » à l’occasion des Régionales. Son objectif principal ? Inciter chaque sympathisant à s'inscrire comme « candidat symbolique » sur le site de la liste commune pour apporter son soutien. Rien de bien méchant à première vue, sauf que, pour compléter l'inscription, en plus de fournir vos coordonnées complètes et une photo, votre numéro de carte d'identité sera obligatoire afin d'éviter une comptabilisation erronée. Un sévère empiétement sur la vie privée qui n'a apparemment pas effrayé les plus de 80 000 candidats inscrits actuellement.

Événement visuel ultra-puissant

En réalité, la liste unitaire travaille son image sur plusieurs échelles. L'occasion de revenir sur une troisième leçon catalane édifiante : produire des événements visuels puissants. En plus de 80 000 trognes fichées sur internet, viennent régulièrement s'ajouter des images ultra télégéniques. Depuis 2012, avec une pompe qui ferait passer David Guetta pour un vulgaire animateur de MJC, les indépendantistes organisent ainsi des manifestations à la scénographie aérienne ultra chiadée à l'occasion de la Diada, fête nationale catalane. Pour l'édition 2013, ces derniers ont déployé une chaîne humaine de plus de 400 kilomètres (oui, 400) à travers la Catalogne. En 2014, la manifestation prend la forme d'un V géant dans les rues de Barcelone. Enfin, cette année, l'organisation a encore réussi son image symbolique en rameutant près d'1,5 million de participants dans la capitale catalane, le long des 5 kilomètres de l'avenue Meridiana. À chaque fois, l'image-symbole permet d'appuyer, y compris visuellement, l'idée d'une écrasante majorité en faveur de l'indépendance. Cette iconographie ne serait rien si elle ne se déployait pas dans un contexte historique taillé sur mesure. De la fête nationale à la date des votes, chaque acte du camp indépendantiste est célébré comme « historique » par ses instigateurs. Une attitude qui s'inscrit dans une tradition catalane « de recherche systématique d'un précédent historique donnant la légitimité des actions à venir » explique le géographe et chercheur à l'Institut Français de géopolitique Paris VII, Cyril Trépier. Pour cet auteur de « Géopolitique de l’indépendantisme en Catalogne » à paraître fin 2015 : « Dès le lendemain de la Diada de 2012, qui avait surpris par sa participation élevée, on assistait à un discours qui tendait à montrer que tous les événements précédents avaient conduit, selon le sens de l'Histoire, à l'indépendance. Or c'est faux. Avant la manifestation, personne ne s'attendait à une telle participation citoyenne. »

L’auto-référence historique.

Voici donc le dernier ingrédient de cette recette catalane de campagne : l’auto-référence historique. Reste un souci. Pendant que vous serez occupé à tailler des mythes sur-mesure, il se pourrait bien que le terrain vous rattrape. En Catalogne, l'année dernière, la baisse du taux de chômage (-5,7 %), a été plus faible que la moyenne nationale (-8,4%). Les indépendantistes au pouvoir excellent dans leur capacité à susciter l'espoir, mais il semblerait toutefois qu'ils n'aient pas trouvé d'ingrédient magique pour lutter contre un témoin embarrassant : la réalité. A moins que. Rendez-vous est pris le 27 septembre.

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