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MORGUE (Buffet froid)

Publié par G Groupe X Bakchich

Dans les séries télévisées, la mode est à la médecine légale. Ultime stade de la police scientifique : l’autopsie. Après plus belle la vie, plus belle la morgue ?

C’est vraisemblablement le résultat assez monstrueux de l’accouplement entre deux lieux adorés par les séries télé qui fascinent les addicts vautrés, hagards, sur leur canapé : l’hôpital et le commissariat. Pensez aux nombres de soirées passées en compagnie de carabins et de flics, à toutes ces heures animées par les défibrillateurs et les sirènes hurlantes, à ces imaginations gorgées de scalpels et de matraques, et posez-vous des questions : vivons-nous vraiment une époque formidable ?

COCOTTES ET POULETS

Vous me direz que la médecine et la traque des assassins ne sont pas forcément le seul attrait de ces séries. Heureusement. Il y a aussi les gonzesses, comme dirait Coluche. Les séries contemporaines affichent une mixité on ne peut plus satisfaisante, et même carrément surréaliste, puisque, de plus en plus, ce sont des nanas qui sont aux manettes dans la salle d’op’ ou la maison poulaga (version américaine surtout). D’où, entre deux appendicites et quatre viols en série, une marée de fantasmes et de sentiments chauds bouillants qui agitent les vénérables institutions de la chirurgie et de la police. 

En contrepoint des dures tâches de la journée, les personnages principaux (et parfois même, toute la troupe, comme dans Urgences, Grey’s Anatomy ou certains Police Departments) sont travaillés, after hours et pendant, par des tempêtes sentimentales carabinées. Hétérosexuelles et homosexuelles (au féminin, toutefois), faut bien être modernes ! Bref, c’est la vraie vie dans de vrais commissariats. On y parle même d’assurance maladie (on est généralement aux USA) ; on serait en France, on évoquerait la retraite. Donc, loin des fantaisies à la Starky and Hutch, nous sommes dans des séries réalistes, pour ne pas dire véristes. Et l’image qu’elles nous donnent du monde est supposée coller avec notre vision du monde, le soir, après le boulot, quand on a mangé les raviolis, couché les gosses et changé la litière du chat. Conséquence : leurs soucis sont les nôtres, ces « héros » sont des gens comme les autres,  donc de bons baromètres pour savoir ce qui est bon ou pas bon, en matière de cœur comme de boulot. Tu parles d’une éducation sentimentale ! Comme si les emmerdes privées de tous ces gens allaient dissoudre les nôtres dans la banalité !

CRIME SCENE

Alors voilà : sur la scène du crime (en amerlock, un ruban jaune avec : CRIME SCENE – DO NOT TREPASS : c’est marrant, ça ! pour ne pas dire : mortel !) déboule une dame qui a fait beaucoup d’études mais reste très chic, et, comme à Urgences, commence par demander : « on a quoi ? ». Bref, on ne sait plus si on est dans le médical ou le flicard. 

Normal, c’est tout comme : l’enquête et le diagnostic, même boulot, même méthode. On commence par des analyses. Les contrôles d’identité et l’interrogatoire des voisins, ces grands classiques de nos flics classiques, c’est relégué au second plan, de toute façon, on sait que l’assassin n’est pas le rôdeur (dans les séries, les Roms et les mendiants errants sont toujours innocents, parce qu’on est politiquement corrects, et – notez cette réplique - « le vol n’est pas le mobile »). Alors, comme pour nos impôts, on procède par prélèvements. A l’époque de Sherlock Holmes, ce grand ancêtre de la police scientifique (son papa littéraire était toubib), l’héroïnomane de Baker Street prélevait un os, un poil de chatte, un fil de tapis, trois gramme de boue collé aux grolles du défunt. Maintenant, il y a un truc miraculeux, c’est l’ADN. Ils en ramassent un peu partout, salive, sperme, larmes, poils, c’est pratique, et quand il n’y en a pas, on est bien embêté, faut faire sans, mais finalement on en trouve parce que la police moderne, c’est la matraque plus l’ADN. Un affaire d’experts, bac plus quinze, avec des microscopes. Pigé ? Avec l’ADN, il n’y a plus d’erreur judiciaire, sauf si les juges oublient de demander l’analyse de l’ADN – cela s’est vu, des deux côtés de l’Atlantique, ah la la, ces juges, faut se les faire (il y en a, dans les séries, mais plutôt à la ramasse, surtout les « procureurs » – en amerlock : attorney -, dont les interventions sont parfois surprenantes en regard de la procédure).

CO-LABOS

Alors ensuite, ça se passe au labo, où il y a des tas de jeunots très brillants (la police scientifique, c’est un truc de djeuns) qui vont prendre des initiatives géniales et démontrer que sur le grain de riz il y a de la confiture de pastèque, ce qui innocente le chinois allergique à la pastèque. Remarquez, pendant ce temps, le flic à l’ancienne est arrivé exactement au même résultat sans microscope, tout à la baffe, mais sans un saignement, du travail d’ (e quai des) orfèvre(s), à peine quelques bleus ramassés en tombant dans l’escalier, de toute façon, sur fond jaune, ça se voit à peine et les blacks même pas du tout. Mais ça, on ne le voit plus du tout. C’est dans les coulisses, au grand max. La police d’aujourd’hui est propre, nickel, physiquement et moralement. Et quand il y a des gros ripoux, d’autres à peine moins ripoux les font sauter où les « fument », comme on dit joliment dans Braquo, cet abattoir sans nom où il y a des bars arabes, des juifs dans la schnouffe, des ferrailleurs félons, un immigré polonais complètement out, un commando de légionnaires façon OAS recyclés Congo, des tas de hangars vides (la crise ?) où tout le monde se tire dessus en vidant trente chargeurs (pour cent balles, t’as plus rien), des nanas vicieuses (la seule innocente, on l’a jetée par la fenêtre), des hauts fonctionnaires corrompus, bref toute une tripotée de mal rasés qui vivent vachement trop sur leurs nerfs : pas bon, ça, monsieur, ça remplit une morgue, et jamais on leur prend l’ADN, c’est du franchouillard halluciné, pas de la série proprette ! 

Et tant qu’on est dans le rêve français, dans le truc du Palais, il y a bien un légiste en blouse blanche, mais c’est un allumé qui fait des poèmes, à peine capable de dire que le gus s’es pécho un objet contondant sur la tempe, on se croirait dans Maigret. Dix mesures de retard !

AUTOPSIE D’UN MYTHE

Heureusement, il y a la morgue et la médico-légiste. Eh oui, bonjour madame : la vérité est femme, même lorsqu’elle n’est pas toute nue. Dans Murdoch, un truc canadien assez tordu, malgré des extérieurs très clean (l’inspecteur est un catho tourmenté, bricoleur, mais coincé comme une boite de sardines, qui circule en vélo dans le Toronto de la fin du XIXe siècle), c’est une avenante frisottée qui invente quasiment sous nos yeux la médecine légale moderne, histoire de nous montrer que les femmes brillantes en sciences, ça existait avant Marie Curie. Dans le dernier truc sorti, Body of proof (on est tellement américanisés qu’on ne traduit même plus le titre depuis Desperate Housewives), c’est une rousse pétulante à prénom de bagnole Renault qui a recyclé son bistouri après avoir loupé quelques innocents. Et elle en impose à tous les mâles de l’escadrille. D’elle, après un examen rapide d’une phalange, cette réplique qui en dit long : « cet homme est soudeur, il travaille dans le bâtiment ». Chapeau. Alors, au passage, on voit du corps – pâlichons, quelques têtons en rigidité cadavérique, à la dérobée, quelques poils pubiens, la mort est là, simple et tranquille. Finalement, sans elle, l’enquête va au mur. C’est comme dans les hôpitaux de nos séries médicales, s’il n’avait pas l’humanisme compatissant de Cameron pour exciter sa misanthropie et ses troubles désirs envers Cuddy pour stimuler son agressivité, House resterait calé dans son bureau à écouter les Who. 

La féminisation des intrigues, c’est pas de la tarte. L’investigation, cette mise en drame de toute notre vie, c’est le point commun entre l’enquête du flic et le diagnostic du toubib. L’un et l’autre, ils forment des hypothèses puis l’un et l’autre, ils éliminent les fausses solutions. Mais ce sont les fausses solutions qui font que l’histoire est juteuse ; la conclusion, guérison ou arrestation, ne fait que nous rassurer une bonne fois pour toutes : nous avons le bonheur de vivre dans un monde où la médecine guérit et où les assassins sont punis. Ouf ! Et là, on sait qu’on est dans un mythe.

 PLUS BELLE LA MORT ?

C’est vrai, ça, pourquoi nous faire avaler ces énormités, alors qu’on nous enseigne par ailleurs, car c’est la mode, que la médecine nous empoisonne et que les criminels courent les rues ? Parce que les réalités imaginaires diffusées par les séries sont la drogue subtile qui, à grosses doses (on en est à cinq épisodes de deux séries différentes par dimanche soir, sur la 3, ou jeudi soir, sur Canal), empêchent de lire le journal, quelques livres, de laisser à son esprit le temps d’être critique – et, à l’occasion, d’avoir mauvais esprit. En attendant, les vocations pour la médecine légale ont atteint des sommets. Et quand on a augmenté le numerus clausus, c’est Guéant qui s’est frotté les mains. 

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