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Yes, I Cannes (7) : La Grande Bellezza

Publié par G Groupe X Bakchich

A Rome, un mondain désabusé tente de se réconcilier avec son passé et avec lui-même. Grandiose, envoutante, mélancolique : une déclaration d’amour à la ville et à la vie par le génial Paolo Sorrentino. 

Nous sommes à Rome, sur une sublime terrasse surplombant le Colisée et donc le monde. C’est la fête, les verres se vident, les narines se remplissent, des beautiful people s’agitent sur des airs italiens remixés techno. Les poitrines se soulèvent, les corps ondulent et s’entrechoquent ; ça vibre, ça vit, ça jouit, ça transpire, entre spasme et agonie. Ils dansent. Les infrabasses cognent, réveillent les instincts primitifs. Puis les hommes et les femmes se séparent, se font face, avant de danser en ligne. Au milieu de cette faune bigarrée, des morts-vivants speed et botoxés, Jep Gambardella, roi des mondains, comme un poisson dans le Martini, fête son 65e anniversaire. Entre J. D. Salinger et un George Sanders italien, cet écrivain dandy a écrit quarante auparavant un grand roman, introuvable aujourd’hui, et que sûrement aucun de ses amis n’a lu, L’Appareil humain (qui a failli devenir le titre du film). Depuis des années, il crame son talent à la recherche du plaisir, des femmes et peut-être de lui-même, gaspille sa vie et doute : « Voilà ma vie, c’est le néant. » Mais pour l’instant, c’est lui l’Empereur de Rome, le maître des marionnettes. Et il danse. Jovial. Sûr de lui. Impérial. Bientôt, un événement d’apparence anodin va transformer son existence. Un veuf éploré vient baver sur son costume immaculé pour lui raconter une histoire improbable. Celui-ci a découvert dans le journal intime de sa défunte épouse qu’elle l’avait considéré sa vie durant comme un « bon compagnon », et qu’elle avait continué à aimer secrètement Gambardella, un flirt de jeunesse. La révélation posthume de cette femme qu’il avait probablement totalement oubliée va se révéler un électrochoc. Dès lors, la vacuité de son existence lui explose au visage. Errant dans Rome, il va rencontrer de saintes et des putains, des princesses et des servantes, des artistes et des sots, une naine aux cheveux bleus et une girafe, un homme boiteux qui possède les clés de tous les palais romains (les clés du paradis), un religieux plus préoccupé par son ventre que par son âme, le fantôme de Fanny Ardant, avant d’être happé part le souvenir de cette jeune fille diaphane qu’il a aimé. 

La grande beauté

« Voilà ma vie, c’est le néant. » Dès lors, la comédie vitriolée de Paolo Sorrentino se métamorphose en un voyage au bout du spleen. Jep lance des phrases mélancoliques et définitives comme « Je me sens vieux » ou « La plus grande découverte que j’ai faite peu après mon 65e anniversaire, c’est que je ne peux plus perdre mon temps à faire ce que je n’ai plus envie de faire ». Le film s’apparente à un trip existentiel et Paolo Sorrentino le formaliste se déchaîne : travelling avant, arrière, latéral, mouvements de grue, steadycam, louma, tout y passe. Sorrentino raconte la mascarade de la vie avec tous les artifices du cinéma, dans une œuvre d’une beauté (c’est le titre du film, quand même) à couper le souffle. Mais rien à voir avec un clip ; la caméra de Sorrentino tourbillonne dans Rome, virevolte dans les airs, caresse les visages, griffe les masques et scrute les âmes. Le passé, le présent et le futur s’entrecroisent et se mélangent.


Les ombres Louis Ferdinand Céline, Flaubert, Proust, Breton, Morante, Tourgueniev planent. Et au bout du compte, il n’y a plus que la beauté qui nous sépare de la mort : la beauté du corps offert d’une stripteaseuse alanguie ; la beauté d’un pont au soleil couchant ou d’une statue romaine ; la beauté de l’image de Luca Bigazzi, chef op’ habituel de Sorrentino; la beauté de cette adolescente aimée dans une autre vie ; la beauté d’un envol de flamants roses ; la beauté du sourire d’un enfant ; la beauté du regard malicieux de Toni Servillo. Car comme dans la plupart des films de Sorrentino, il y a la muse, l’impeccable Toni Servillo, vu dans l’extraordinaire Il Divo ou Les Conséquences de l’amour. A ce personnage cynique et mondain, Servillo apporte toute son humanité. Il devrait être insupportable, il est pourtant notre frère, notre semblable, notre reflet dans le miroir, un enfant qui ne veut surtout pas que le manège s’arrête. Très économe de ses moyens, Toni Servillo ne fait presque rien ; il danse en bougeant imperceptiblement ses épaules, esquisse pendant plus de deux heures un sourire doux et figé, même quand il balance des horreurs (« Flaubert voulait écrire un livre sur le néant. S’il t’avait connu, cela aurait fait un grand roman. »), allume ses cigarettes comme Marcello Mastroianni. 

Bien mieux qu’un chef-d’œuvre

A Cannes, Paolo Sorrentino s’est fait une nouvelle fois matraquer par ses détracteurs habituels, Libé en tête, qui lui reprochent la beauté de ses images (alors que c’est le sujet même du film !) ou sa virtuosité de réalisateur de clip, alors que son film - beau et triste comme une chanson de James Blake - évoque Fellini, Scola ou Visconti. Bien mieux qu’un chef-d’œuvre, La Grande Bellezza est un voyage au bout de la nuit et de la beauté, une odyssée proustienne vers le paradis, un film qui vous prend par la main, vous fait pleurer, vous réconforte et qui vous susurre, comme l’éditrice de Jep, « Comment est le minestrone, Geppino ? »

La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Crlo Verdone, Sabrina Ferilli.

En salles depuis le 22 mai 2013


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