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UN ETE AVEC TARANTINO (V): PULP FICTION, TARANTINO AU SOMMET DU MONDE

Publié par G Groupe X Bakchich

Après le succès de Reservoir Dogs, QT, devenu le réalisateur hot du moment, s’atèle à Pulp Fiction, polar virtuose et déconnant qui va lui valoir un triomphe critique, public, une Palme d’or et un Oscar. 

Inconnu avant Cannes, Quentin Tarantino revient en héros à Los Angeles. Il est le réalisateur hot du moment, mais QT entend bien ne pas laisser passer sa chance. Il a écrit Reservoir Dogs en trois semaines et demie, et son prochain film – qui doit faire de lui une star – va être fignolé dans les grandes largeurs. TriStar et la société de production de Danny DeVito lui offrent alors pas moins d’un million de dollars pour l’écrire, alors qu’un an auparavant, il vivait dans sa voiture ! Player dévoré d’ambition, il est constamment sollicité et décide, après la tournée de promo européenne de Reservoir Dogs, de rester à Amsterdam pour cinq mois. Sur place, il travaille sur Pulp Fiction, vit sans téléphone, traîne dans les bars à haschich, assiste à une rétrospective Howard Hawks… 

La fin d'une amitié

Pour Pulp Fiction, son idée est de reprendre pour mieux les détourner les séquences les plus connues du polar : le truand qui n’a pas le droit de toucher la femme de son patron, le combat de boxe truqué, les truands qui exécutent un contrat, des situations vues un milliard de fois… « J’utilise des trames narratives connues et je fais exprès de les détourner. L’idée, c’est de reprendre ces scènes et de les replacer dans un contexte banal et de voir ce qui se passe. » 

Pour Pulp, QT a prévu de travailler avec son ami de Video Archives, Roger Avary. L’inspiration initiale est le film à sketchs de Mario Bava, Les Trois visages de la peur, et les deux hommes décident d’écrire un film en trois parties. QT avait tricoté une histoire de casse de banque qu’il a déjà utilisé pour Reservoir Dogs, Avary a écrit de son côté Pandemonium lives, l’histoire d’un boxeur qui accepte un combat truqué. Toute l’ossature du segment « The Gold Watch », donc. Cette collaboration va pourtant marquer la fin de leur l’amitié…

« Quentin est un type brillant, et il brille dans bien des domaines, entre autres celui de savoir gérer sa carrière »

« Je n’ai jamais collaboré avec Roger pour Pulp Fiction. Je n’ai jamais collaboré avec un autre scénariste. Jamais. Je ne sais même pas comment je pourrais faire… Pour tout vous dire, j’ai procédé grosso modo de la même façon avec Elmore Leonard, même s’il n’a pas écrit Jackie Brown avec moi. En réalité, Elmore Leonard a plus participé à l’écriture de Jackie Brown qu’Avary à celle de Pulp Fiction. » 

Bientôt, le scénario de Pulp dépasse les 500 pages et Tarantino décide de le couper tout seul. « Avec le temps, cela devenait ma chose, et je n’avais pas envie de l’écrire avec lui. » De son côté, Avary prétend avoir écrit la moitié du film, avec son « ami ». Les choses se termineront mal… A la fin du tournage, pour le générique, l’avocat de Tarantino appellera Avary afin de lui demander de renoncer à sa contribution au scénario au profit d’une mention « Inspiré d’une histoire de… ». Pris à la gorge, sans argent, Avary finira par signer l’accord. Pourtant, quasi tout le script d’Avary a été conservé dans Pulp : l’histoire du boxeur, la montre du père, le viol par les deux dégénérés SM, le « Gimp » enchaîné, la petite amie… 

« Quentin est un type brillant, et il brille dans bien des domaines, entre autres celui de savoir gérer sa carrière », déclarera Avary, plutôt amer. Les deux hommes se retrouveront lors de la soirée des Oscars et recevront tous les deux l’Oscar du Meilleur scénario, devant Woody Allen et Krysztof Kieslowski ; Avary s’éclipsera assez vite, prétextant une envie pressante…

Un casting de stars

Conscient de sa valeur, QT a très vite intégré les règles d’Hollywood. Pour son nouveau film, il exige 400 000 dollars, un pourcentage sur les recettes brutes, le final cut, la possibilité de pouvoir choisir ses acteurs et que son film puisse durer trois heures. Des demandes irréalistes, irréalisables, même pour un petit génie arrogant. Big boss de TriStar, Mike Medavoy accepte pour ne pas laisser filer le scénariste le plus en vue du moment, puis abandonne, comme tous les grands studios qui laissent passer le script… 

C’est finalement Harvey Weinstein, patron de Miramax, ancien indépendant qui vient d’être racheté par Disney, qui va produire le bébé. Weinstein saute au plafond en découvrant les exigences de son poulain. Spécialiste des relations conflictuelles, habitué aux coups de gueule, coutumier du fracassage d’objets de bureau aussi divers que variés, il entame de grosses négociations avec l’avocat de QT. Weinstein consent aux 2H 45, en pensant qu’il pourra toujours couper plus tard (on ne le surnomme pas Harvey aux mains d’argent pour rien), finit par accepter les autres demandes, persuadé que QT va signer ailleurs, mais refuse obstinément la présence de John Travolta à l’écran, « un bas been ». Tandis que l’avocat lui signifie que le deal est obsolète, Weinstein rend les armes, la mort dans l’âme. 

Harvey aux mains d'argent cède 

Le script finalisé est alors envoyé dans toutes les agences de casting de la ville et les agents veulent placer leurs clients respectifs. QT a écrit le rôle de Vincent Vega pour Michael Madsen, mais le psychopathe au rasoir de Reservoir Dogs décline pour tourner Wyatt Earp au côté de Kevin Costner, un choix qu’il regrettera amèrement tout le reste de sa carrière. Très vite, Bruce Willis et Daniel Day-Lewis font part de leur désir d’incarner Vincent Vega. Mais QT rêve de John Travolta, comédien qu’il vénère depuis Blow out de Brian De Palma. Le producteur Harvey Weinstein exige Daniel Day-Lewis, mais QT tient bon. Par ailleurs, Travolta, au creux de la vague, n’est pas emballé à l’idée d’incarner un tueur bas du front et héroïnomane. « Sur le plan moral comme éthique, j’hésitais à m’associer à ce genre de films. » Il acceptera finalement pour 100 000 dollars. 

Pour le rôle du boxeur, Matt Dillon, contacté, demande 24 heures de réflexion. Le lendemain, il appelle pour accepter. Trop tard, QT a croisé Bruce Willis chez Harvey Keitel et, subjugué, lui a déjà confié le rôle. « Bruce a le look d’un acteur des années 50. Je ne pense qu’il y ait une autre star qui ait ce look. » Bruce Willis n’aura pas à la regretter : Pulp Fiction lui vaudra un grand succès critique et son intéressement aux bénéfices lui rapportera plusieurs millions de dollars.

QT écrit le rôle de Jules, le truand qui cite Ezéchiel, en pensant à Samuel L. Jackson. « Je me suis assis, j’ai lu le scénario d’une seule traite, ce qui n’est pas dans mes habitudes, j’ai pris une grande respiration, puis je l’ai relu, ce que je ne fais jamais, juste pour m’assurer que c’était bien vrai. C’était le meilleur scénario que j’avais jamais lu… » Pensant l’affaire conclue, l’acteur vient faire une lecture à Los Angeles, mais QT, pas emballé par la performance de l’acteur, continue les auditions, notamment avec l’inconnu Paul Calderon qui le laisse sans voix. Weinstein prévient Sam Jackson que le rôle va lui passer sous le nez et celui-ci, gonflé à bloc, revient à L.A. pour casser la baraque. Calderon obtiendra finalement un rôle secondaire…

Pour le rôle de Mia, Meg Ryan, Michelle Pfeiffer, Rosanna Arquette et Holly Hunter se portent candidates. Le producteur Lawrence Bender et QT sont persuadés qu’Uma Thurman ne conviendra pas, mais QT est subjugué lors de sa rencontre avec l’actrice. D’ailleurs, il va rompre avec sa compagne de l’époque, Sher, et entamer une brève liaison avec Uma Thurman qui va devenir sa muse et c’est sur le tournage de Pulp qu’ils imagineront les fondations de l’histoire de Kill Bill. Quant à Rosanna Arquette, elle coiffe au poteau Pam Grier et obtient finalement le rôle de la compagne d’Eric Stoltz. 

La robe de chambre de QT

Le tournage commence à Los Angeles le 20 septembre 1993, avec Andrzej Sekula, directeur de la photo de Reservoir Dogs, derrière la caméra, Sally Menke au montage et une direction artistique signé David Wasco. Le film est tourné avec une pellicule 50 Asa, afin qu’il n’y ait pas de grain, pour une image la plus proche possible du Technicolor des années 50. QT est à la tête d’un budget de moins de 10 millions de dollars et veut à tout prix que son film ressemble à une production de 25 millions. Toutes les vedettes du film, y compris Bruce Willis, qui touche habituellement des cachets de 20 millions de dollars par film, acceptent de travailler au même salaire hebdomadaire. Grâce à ce casting étincelant, Miramax recueille 11 millions de dollars pour la vente du film à l’étranger, assurant déjà la rentabilité de l’entreprise. 

Avant même le début du tournage, QT a fait beaucoup de répétitions, comme au théâtre. Sur le plateau, tout le monde se connaît, s’apprécie, comme une famille, l’enthousiasme de QT étant communicatif. Le réalisateur, à peine âgé de 30 ans, est dans son élément et ne semble pas moins du monde angoissé. Comme un adolescent, il saute partout, fait son show, se marre avec Bruce Willis ou ses techniciens, chante, danse. Vêtu d’un T. shirt douteux, il passe pas mal de temps dans la robe de chambre de son personnage (comme dans Reservoir Dogs, il s’est fignolé un petit rôle face à Sam Jackson, John Travolta et Harvey Keitel), afin de lui donner un aspect plus authentique. « J’ai tout fait dans cette robe de chambre. J’ai mangé, j’ai bu, je m’y suis même masturbé. » Une grosse partie du budget, 150 000 dollars, ira à la construction du décor du diner où dansent Uma Thurman et John Travolta, le Jack Rabbitt Slim, construit dans un entrepôt de Culver City. Lors du tournage de la séquence mythique, où le producteur Lawrence Bender, déguisé en Zorro, fait une petite apparition, QT – survolté - « danse » derrière la caméra, avec le pire sens du rythme de l’histoire de la danse. Mais la scène la plus difficile à mettre en boîte sera celle de l’overdose et de la seringue d’adrénaline, plantée dans le cœur d’Uma Thurman. Elle est tournée à l’envers (Travolta retire donc la seringue de la poitrine sa partenaire), et sera inversée au montage. Lors d’une projection lors du Festival de New York, un spectateur fera une syncope pendant cette séquence tétanisante. Ce qui vaudra à QT une de ses célèbres saillies, entre deux éclats de rire : « Ce putain de film marche, ce film est trop intense pour l’être humain. Toucher le cœur au point de l’arrêter, c’est vraiment du cinéma. » Le tournage se termine le 30 novembre, soit 10 semaines pour un film de 2h 30 ! 

A Cannes, le film est présenté en compétition officielle, et non à la séance de minuit comme Reservoir. Le grand favori est Trois couleurs : rouge, de Krysztof Kieslowski, qui, gravement malade, a annoncé que ce serait son dernier film. Rois du marketing, les frères Weinstein débarquent sur la Croisette avec TOUTE l’équipe, le commando Pulp Fiction : John Travolta, Uma Thurman, Bruce Willis, Samuel L Jackson et bien sûr Quentin Tarantino qui est déjà considéré comme une rock-star. Clint Eastwood et son jury lui offrent une Palme d’or : QT est sur orbite, il ne redescendra plus… 

Après Cannes, le film électrise les festivals de Munich, Locarno, Saint-Sébastien… Les frères Weinstein veulent sortir le film dans la foulée, comme un film de vacances. Travolta affronte alors Harvey Weinstein et obtient que Pulp soit distribué en octobre, avec les films en compétition pour les Oscars. Le film sort alors dans une combinaison de plus de 1200 salles et devance L’Expert, grosse production fatiguée avec Sharon Stone et Sylvester Stallone. Le film cartonne en France (deux millions d’entrées), en Allemagne, en Angleterre… Les recettes mondiales s’élèvent à plus de 200 millions de dollars et - très intelligemment - Tarantino, ancien vendeur dans un magasin de vidéo, retarde la sortie vidéo du film, ce qui boostera les ventes du film. A l’arrivée, le film s’impose comme la vidéo la plus rentable de tous les temps, avant Terminator 2 et Danse avec les loups

FICHE TECHNIQUE

Pulp Fiction

Sortie française 26 octobre 1994

Réalisé par Quentin Tarantino

Ecrit par QT et Roger Avary

Avec John Travolta, Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Uma Thurman, Tim Roth, Eric Stoltz.

2h 29

Les précédents épisodes de la série un été avec Quentin Tarantino

Episode I - Tarantino décrit Django

Episode II- Tarantino parle

Episode III- Tarantino parle (bis)

Episode IV - Les 15 meilleures répliques des films de  Tarantino


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