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La faute à Kechiche

Publié par G Groupe X Bakchich

Depuis le festival de Cannes, des voix dénoncent les méthodes de travail d’Abdellatif Kechiche. A son tour, le réalisateur de La Vie d’Adèle bastonne son actrice principale et hurle au complot. 

Tout a commencé avec Cannes. Pour la première fois, Abdellattif Kechiche, chouchou de la critique depuis des années, est en compétition pour le plus prestigieux des festivals. A Cannes, de méchants techniciens brisent pourtant l’omerta, viennent gâcher la fête et balancent sur les conditions de travail pendant La Vie d’Adèle. Je résume : cinq mois et demi de tournage, travail 7 jours sur 7, plan de travail fixé au dernier moment, les journées extensibles, suivant la volonté du maestro, mais pas les salaires, et Kechiche le tyran a tendance à traiter le petit personnel comme des laquais. Jusqu’alors, rien d’étonnant : depuis des années, tous les professionnels de la profession ont une anecdote sur Kechiche, qui en gros, a un melon d’enfer, se prend pour « un chef de secte » (c’est lui qui le dit), rudoie ses techniciens et fait fuir ses producteurs. Sa méthode avec les comédiens, c’est Kechiche qui en parle le mieux. « Je demande à mes comédiens de se débarrasser du masque qu’ils portent. Ils doivent incarner des personnages plus que de les jouer. Ils savent que je n’aime pas le faux, les fausses larmes, les fausses émotions ou la dissimulation. » Donc tournage-psychodrame, avec au moins trois caméras sans interruption (il y a 750 heures de rush pour La Vie d’Adèle), jusqu’à épuisement, recours à des débutants ou des amateurs, les pros ayant tendance à simuler, voire à jouer, quelle horreur ! 

Salauds de pauvres !

A Cannes, le film est présenté sans générique, ce qui est très sympa pour les techniciens, une reconnaissance de leur travail en forme de doigt d’honneur. La presse mouille sa petite culotte et dégaine l’artillerie lourde : « chef-d’œuvre », « sublime », « l'histoire d'Adèle et Emma entre au panthéon des grandes histoires d'A. au cinéma ». Très étonnant, un cordon sanitaire se met en place et certains critiques prennent aussitôt la défense de Kechiche. Les heures supp non payées, c’est comme ça ; les conditions de travail de merde, c’est le quotidien des productions françaises. Salauds de pauvres !

Lire: Yes I Cannes (10), la Palme dort

Et la meilleure : Kechiche est un tyran, peut-être, mais c’est un génie, alors, on accepte et surtout, on ferme sa gueule. Certains critiques justifient l’attitude tyrannique de Kechiche en assurant qu’il n’est ni le premier, ni le dernier, c’est un argument, oui, oui. Des gens de gauche qui justifient l’esclavage et l’humiliation de salariés, c’est tordant…  Et ils avancent des noms célèbres comme Kubrick, Hitchcock, Pialat ou Clouzot pour étayer leurs propos. Pour avoir longuement travaillé sur le cas Clouzot, je peux vous dire que le cinéaste du Salaire de la peur était un tyran doublé d’un pygmalion pervers et d’un sadique qui n’aimait rien tant que trouver une victime sur le plateau (sa femme, une maîtresse, un acteur plus fragile que les autres), la torturer des mois durant. Et tout ça pour son grand œuvre, pour l’amour de l’art… Un grand cinéaste doublé d’une petite raclure. La comparaison avec Kechiche est-elle vraiment aussi pertinente ? Le génie permettrait donc de se comporter comme une ordure ? Bizarrement, ça me rappelle un peu l’affaire Polanski, absout d’un viol sur mineur par les l’intelligentsia et des journalistes car Polanski est un grand artiste…

Du sang, de la morve et des larmes

Lors de la cérémonie de clôture de Cannes, Steven Spielberg remet bien sûr la Palme d’or à Kechiche, mais aussi à ses deux actrices principales, Léa Seydoux et Adèle Exarchopulos. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois qu’un réalisateur palmé doit partager son trophée avec acteurs principaux… Sur scène, Kechiche et ses comédiennes exultent, s’embrassent. La trêve sera de courte durée… 

Suite à la Palme, quelques journalistes se fendent encore de papier pour défendre le génie Kechiche et fustiger les salauds de syndicalistes. A l’époque, je sollicite l’attaché de presse pour un entretien avec Kechiche : pas de réponse… En septembre, tout se gâte. Dans le magazine Première et le supplément de Libé, Léa Seydoux et Adèle Exarchopulos commencent à raconter les méthodes de travail : les 10 jours de tournage de la scène de cul ; Adèle Exarchopulos filmée 24 heures sur 24, en train de pisser, de vomir et même en train de dormir ; envoyée aux Urgences car elle a eu la mauvaise idée de répondre au maître ; Léa obligée de refaire la scène de la baston pendant des heures, devant même lécher la morve de sa partenaire ; Léa et Adèle forcées à visionner l’intégrale des films de Kechiche (non, là, je déconne)… Aux Etats-Unis, les deux jeunes actrices donnent un entretien à The Daily Beast et racontent le tournage avec moult détails : 100 prises pour une scène où les actrices se croisent ; les colères de Kechiche car ses actrices se marrent ; Adèle se blesse mais Kechiche ne veut pas arrêter de tourner ; les foufounes en plastoc pour le tournage des scènes de sexe ; le premier jour de tournage en commun entre les deux actrices et Léa qui doit masturber Adèle…

Dès lors la guerre est déclarée. Abdellattif Kechiche commence à pilonner et, technique Sarkozy, cible une seule personne, en l’occurrence Léa Seydoux. En gros, c’est une bourgeoise (crime de lèse-majesté), c’est une mauvaise actrice, le tournage a duré cinq mois à cause d’elle, et en plus, c’est peut-être une lesbienne (dans le Huffington Post, « Elle (Léa Seydoux) aurait dû me remercier de l’avoir aidée à se libérer, mais peut-être qu’elle m’en veut de l’avoir éveillée à quelque chose qu’elle ne savait pas »). Encore une fois, la presse avale et soutient le génie.

On n’avait pas compris, la victime, c’est Kechiche ! 

Le pire arrive quelques jours plus tard avec l’interview de Télérama, un truc complaisant et dégueulasse signé Pierre Murat et Laurent Rigoulet. Sur la couverture, Kechiche la mine défaite ; sur une photo pleine page à l’intérieur, il pose les mains jointes, comme pour une prière. L’heure est grave. La Syrie ? Non. Fukushima ? Non ? Les impôts ? Mais non ! Abdellattif Kechiche a le cœur gros. Le film a été sali et ne devrait pas sortir. Kechiche est « humilié, déshonoré ». Il bastonne Léa Seydoux « qui vole la vedette au film » (c’est donc cela), qu’il a voulu virer après 20 jours, car on le sait, ce n’est pas une bonne comédienne, hein. Quand les journalistes retrouvent un peu de sens critique et évoquent le problème avec les techniciens, Kechiche botte en touche : « Qui était derrière eux et que défendaient-ils alors qu’avaient lieu, au même moment, les négociations sur la prétendue convention collective ? » Un complot, bon sang, mais c’est bien sûr… En fait, il n’y a qu’une victime : Kechiche lui-même. Et il lance son argument favori : « A cause de mes origines sociales et de mes racines, j’ai du mal à obtenir qu’on me juge comme un artiste. » Bardé de prix, encensé depuis des années par la critique, Abdellattif Kechiche joue la carte de l’artiste mal-aimé, victime du racisme, en plus. On croit rêver ! Kechiche n’est pas reconnu à sa juste valeur car il est d’origine tunisienne et qu’il est issu d’un milieu social défavorisé ? C’est plutôt drôle de la part de quelqu’un qui vomit son actrice car elle est « bourgeoise ». Mais j’y pense, sa haine pour Léa Seydoux ne viendrait-elle pas du ressentiment qu’il éprouve envers Jérôme Seydoux, président de Pathé et grand-père de Léa, qui a produit La Graine et le mulet, accusé dans Le Monde en 2008 par Kechiche, de s’être désintéressé du film, de lui avoir suggéré de couper des longueurs et surtout, de l’avoir méprisé à cause de ses origines sociales… 

Pour l’instant, il n’y a pas de conclusion. La Vie d’Adèle chapitre 1 et 2 (c’est le titre) sort bel et bien le 9 octobre. Léa Seydoux ne donne plus d’interview, Adèle Exarchopulos joue l’apaisement et Kechiche, victime d’une cabale, du racisme et de dieu sait quoi encore, va sûrement se murer dans le silence. Lamentable… 

Pour aller plus loin : 

L’article du Monde pendant le festival de Cannes

L’article du Daily Beast

L’article de Télérama

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