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L’Escale : scènes de vie clandestine

Publié par G Groupe X Bakchich

500 heures de rush, un an de vie dans une cave, une buanderie comme abri. Rencontre avec le réalisateur de l'Escale, documentaire lumineux sur le quotidien des migrants.

Réalisateur d’origine iranienne, Kaveh Bakhtiari est invité à se rendre en Grèce afin d'y présenter un court-métrage quand il apprend que son cousin, exilé iranien, s'y trouve lui aussi. Celui-ci purge trois mois de prison pour immigration illégale. A sa sortie, Kaveh Bakhtiari s'installe avec son cousin et d'autres clandestins dans la « pension » d’Amir : une vieille buanderie transformée en refuge dans la banlieue d'Athènes. Il y restera près d'un an et se lance dans le portrait de clandestins en transit, coincés là dans l'attente de passeports.

Dans ce doc éblouissant, le jeune cinéaste donne à voir le quotidien des migrants, à la merci d’une descente de police ou des passeurs. Il enregistre des fragments de vie, les galères en série (l’un d’entre eux décroche un faux passeport avec sur la photo une personne aux yeux… bleus !), les rires, les peurs, les désillusions, avec pour certains le départ vers l’Europe ou les Etats-Unis et pour d’autres, la mort.

Quel est votre parcours ?

Kaveh Bakhtiari : Je suis né en Iran et je suis arrivé avec mes parents à 9 ans en Suisse. Ils sont partis après la révolution, pendant la guerre Iran-Irak. J’ai grandi en Suisse, j’y ai fait une école de cinéma. Je me souviens particulièrement d’un atelier avec Abbas Kiarostami et j’étais très proche de lui car je parlais farsi. C’est lors de petites promenades avec lui que j’ai le plus appris. Plutôt une manière d’être que des théories techniques, en fait. J’ai réalisé un premier court-métrage, une fiction, La Valise, et j’ai voyagé de festivals en festivals. Un an plus tard, un festival en Grèce m’a invité, j’ai décliné, mais le même jour, j’ai appris que mon cousin était en prison à Athènes. Je ne l’avais pas revu depuis plusieurs années ; J’ai donc accepté d’y aller pour voir si je pouvais l’aider. Depuis la Turquie, et sans se noyer, il avait réussi à rallier illégalement l’île de Samos où il avait finalement été cueilli par les douaniers grecs. Moi, j’étais invité dans un hôtel pour parler de mon film, alors que lui, qui voulait juste transiter par la Grèce pour aller plus loin en Europe, était sous les verrous. Je l’ai finalement rejoint à sa sortie de prison. Il m’emmena alors dans son « lieu de vie » dans la banlieue d’Athènes, une buanderie aménagée en petit appartement où d’autres clandestins se terraient en attendant de trouver le moyen de quitter le pays. C’est ainsi que je me suis immergé dans la clandestinité, ou plutôt dans l’univers des clandestins, des destins suspendus et des passeurs.

« C'était impossible qu'il n'y ait pas de film»

Vous aviez un financement, une équipe ?

K. B. : Quand je pars, je suis tout seul. Je ne pars même pas pour faire un film… Très vite, je sens que j’ai une place au sein du groupe de migrants iraniens terrés dans ce sous-sol et je me dis que je peux écrire un doc. J’écris beaucoup, je lance la production et j’obtiens l’avance sur recette. J’y retourne avec une toute petite caméra numérique, sans équipe car je ne pouvais pas attirer l’attention sur eux. Dans la rue, avec ma petite caméra, on pouvait passer pour des touristes et attirer un peu moins l’attention des flics. 

Etait-il évident qu’il y aurait un film à l’arrivée ?

K. B. : Bonne question. En tout cas, c’était impossible qu’il n’y ait pas de film. Sinon, j’aurais tout raté… J’avais l’impression d’être utile, c’était un projet important. J’étais la bonne personne, au bon endroit, au bon moment, pour réaliser ce film. Quand j’avais envie de rentrer, je me disais que je ne pouvais pas partir. 

Dès le générique du début, vous écrivez sur l’écran que votre cousin va mourir.

K. B. : Je ne voulais absolument pas jouer la carte du sensationnalisme. C’est lui qui a permis le film et c’est plus sincère de dire dès le départ ce qu’il va lui arriver. C’est aussi un hommage à cette personne que j’ai beaucoup aimée. 

Un an et 500 heures dans une cave

Combien de temps êtes-vous resté dans cette cave ? C’était difficile de rester en immersion ?

K. B. : J’y suis resté à peu près un an, avec quelques allers-retours après les six premiers mois pour sauver les rushs. J’avais 500 heures sur mes cassettes. Marie-Eve Hildbrand est venue pour récupérer des cassettes et cela faisait une récréation pour les gars. Pendant un an, j’ai réussi à cacher aux passeurs que je faisais un film… Par rapport à la situation, je ne pouvais pas avoir d’équipe. C’était la seule manière de faire ce film. J’étais en immersion, mais nous avons essayé de créer du quotidien. C’était compliqué, je ne savais pas comment j’allais finir.

«Pour eux le Graal, c'est les Etats-Unis, pas du tout la France»

J’aurais pu m’installer à l’hôtel, dans un endroit plus confortable qu’une vieille buanderie d’où l’on avait vue sur le trottoir en grimpant sur un tabouret. Jamais je n’ai vu défiler autant de pneus de voitures et de chaussures que de cette fenêtre ! Mais j’aurais eu l’impression d’être un voleur si j’avais débarqué ponctuellement avec ma caméra pour capter des pans de leur vie. Je ne voulais pas non plus m’immerger dans leur univers comme un corps étranger, mais tout simplement parcourir avec eux un bout de chemin en alter ego, en Iranien comme eux, bien que j’aie aussi la chance d’être citoyen européen. J’ai alors filmé leur vie au quotidien en vivant et en dormant dans ce havre athénien surpeuplé, empli de peurs, de rires, de cris étouffés et où des vies basculent à jamais, sans autre loi que celle du hasard. Les épreuves humaines auxquelles j’ai assisté étaient fortes et bouleversantes. Pour ces migrants, chaque geste anodin et quotidien pouvait mettre leur vie en jeu. Le simple fait d’aller acheter une brosse à dents comportait un risque insoupçonné. J’ai vu des gens, notamment un ingénieur, tomber fou. Dans mon film, il y a trois ou quatre personnes qui parviennent à partir, c’est beaucoup statistiquement. Pour eux, le Graal, c’est les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, pas du tout la France.

Que pensez-vous de l’immigration ?

K. B. : C’est une énergie. Tous les 500 ans, les flux migratoires changent. Le jour où ils ne viendront plus frapper à nos portes, il y aura un problème, il nous faudra penser à aller ailleurs. Les Portugais migrent en Amérique du Sud. Avec la crise, les Grecs vont maintenant s’installer en Turquie…

«Ce sont des survivants»

Pourquoi ces hommes ont-ils quittés l’Iran ? 

K. B. : Je ne sais pas pourquoi ils ont quitté l’Iran. C’était le contrat de cette pension où ils se terrent : on ne parle pas du passé. Dans le film, on n’a pas le pourquoi. Même entre eux ; ils n’en parlaient pas. Ce sont des survivants ; l’urgence, c’est la survie. Vous savez, je voulais réaliser un film de cinéma, je ne viens pas du journalisme. Je voulais intégrer un peu d’humour, même désespéré, un peu de lumière, un peu de poésie, comme la scène avec l’enfant à la plage. Mais vous savez, je suis aussi un migrant, c’est un détail qu’ils soient iraniens. J’aurais bien voulu filmer des Afghans, des Pakistanais…

Vous aviez donc 500 heures de rushs. Comment s’est passé le montage ?

K. B. : Cela a été un énorme travail qui s’est étalé sur un an. Dans une cave.

Vous avez donc passé deux ans dans deux caves ?

K. B. : (rires) Absolument !

Votre film a voyagé.

K. B. : Nous sommes allés à Cannes, Leipzig, nous sommes nominés pour le prix européen du meilleur documentaire. Les réactions sont bonnes : je l’ai montré au Canada, en Australie… Des personnes m’ont avoué timidement qu’ils avaient changé de point de vue sur les clandestins. C’est exactement le genre de réaction que je voulais provoquer. 

Vous avez gardé le contact avec les « héros » de votre film ?

K. B. : Amir et le jeune garçon, qui a retrouvé ses parents, sont maintenant en Norvège. Il n’a toujours pas de papier, mais grâce à Amir, il va à l’école. Quant à Amir, il retape des meubles. Il est venu à Cannes avec moi pour présenter le film, il est monté sur scène. Il était resté quatre ans dans cette cave à Athènes. Cela a été une expérience extraordinaire. Pendant la projection à la Quinzaine des réalisateurs, il y a eu des fous rires qui m’ont fait plaisir, car je voulais des moments lumineux dans ce film. Sur scène, Amir était conscient qu’il était le représentant d’une cause, il ne l’a pas joué star. 

Quels sont vos projets ?

K. B. : J’accompagne le film. Je me réjouis que la promo se termine bientôt, après les sorties en Suisse et en Grèce. Je vais écrire mon prochain long-métrage, une fiction. 


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