Ch
Logo

La critique se rebiffe : 4ème et dernière partie, Isabelle Danel

Publié par G Groupe X Bakchich

Des critiques ciné qui critiquent,  des producteurs qui produisent et des distributeurs qui comptent leurs sous : c’est normal. Des mesures pour intimider la presse, c’est plus inquiétant. Et dangereux. Suite et fin de nos témoignages de critiques avec aujourd’hui Isabelle Danel, Présidente du Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

Lire: La critique se rebiffe, 1ère partie, Alex Masson et

La critique se rebiffe 2ème partie, François Forestier et

La critique se rebiffe 3ème partie, Xavier Le Herpeur

Suite à des articles un poil énervées sur Les Trois frères, le retour, Supercondriaque, La Belle et la bête ou encore Mea culpa, certains distributeurs et producteurs ont sorti la schlague, avec des interdictions de projection de presse pour les méchants-critiques-qui-crachent-sur-le-cinéma-populaire, puis des mesures de rétorsions économiques (plus de pub dans le journal pour apprendre le caniveau aux rédacteurs en chef). Il y aurait donc d’un côté les méchants critiques qui n’aiment que les obscurs films d’auteur en noir et blanc et vomissent les grosses comédies françaises et de l’autre, les gentils producteurs et distributeurs, qui, confortablement assis en haut de leurs tours d’ivoire de Neuilly, partagent les goûts et les aspirations de ce grand public qui a toujours raison. 

Plus étonnant, Sidonie Dumas, grand manitou de la Gaumont, tire au bazooka sur les critiques dans Le Figaro et affirme que « beaucoup de critiques décrètent ‘‘c'est nul’’ avant même d'avoir vu le film » et lance un énigmatique « le critique doit aussi bien faire son travail ».

J’ai tenté en vain de lui demander ce que cela signifiait de « bien faire pour son  travail pour un critique », mais Sidonie Dumas n’a jamais daigné répondre à mes demandes d’interview…

Et pour ceux qui penseraient que c’est un épiphénomène, je vous signale que les critiques de mode et les critiques de jeux vidéo subissent des pressions plus grandes encore, notamment économiques. Je vous conseille d’ailleurs l’article de M intitulé La mode supporte mal les critiques (29 mars) et celui d’Acrimed sur le jeu vidéo (à lire ici )

Il convient donc à tout le monde de rester vigilant… 

« Un critique qui voit entre cinq et dix films par semaine est aussi, forcément, exigeant. C’est son métier de l’être.»

Isabelle Danel 

(Présidente du Syndicat Français de la Critique de Cinéma, critique de cinéma pigiste à Première, Version Fémina, Bande à Part, Les Fiches du Cinéma)

Que pensez-vous de la tension actuelle entre distributeurs et critiques ?

Isabelle Danel : Il y a toujours eu des distributeurs qui décidaient que tel critique ou tel journal ne pouvaient avoir accès aux projections de presse de certains films. Ça valait surtout pour les grosses comédies (la critique étant supposée « trop intello »)… C’est en train de se systématiser et c’est inquiétant. Comme si il y avait les critiques méritants et les critiques non méritants. Or j’ai bien peur que les critiques non méritants soient ceux qui, justement, font preuve d’un esprit critique... 

Est-ce une situation exceptionnelle ?

I. D. : Je vais surtout parler presse écrite parce que c’est ce que je connais le mieux, mais bien sûr il faudrait inclure la radio et la télévision (sachant qu’à la télévision, il n’y a pas de critiques, ni même d’émissions critiques : aucune des tentatives en ce sens n’a perduré). Aujourd’hui, la situation se tend et s’amplifie. Sans doute parce que la crise rend tout le monde plus nerveux (les distributeurs et attachés de presse d’un côté qui « perdent » des spectateurs / les journalistes, critiques et rédacteurs en chefs de l’autre qui « perdent » des lecteurs, et les responsables de la publicité qui « perdent » des annonceurs). Sans doute aussi parce que les paramètres ont bougé. 

«La frontière entre journalisme et rédactionnel est parfois devenue floue. Comme la notion de critique»

Depuis une trentaine d’années, il y a des rubriques cinéma dans absolument tous les journaux et magazines, mais tous ne font pas de « critiques » au sens strict, car pour alimenter les « pages magazines » et pour faire de belles couvertures il faut des stars, on fait de grandes interviews de vedettes et de petits papiers sur les films... et du coup la frontière entre journalisme et rédactionnel est parfois devenue floue. Comme la notion de critique. De plus en plus, on entend le mot « chronique »… Des distributeurs et attachés de presse se sont mis à faire certaines de leurs projections « uniquement pour les journalistes qui font les interviews» ». Phrase à laquelle j’ai toujours répondu : « Mais comment savent-ils qu’ils font l’interview s’ils n’ont pas vu le film ? » Du coup, les rédacteurs en chefs de certains magazines plus « pointus » ont commencé à trouver qu’eux aussi aimeraient bien avoir une belle couverture avec une belle vedette et il y a eu une tendance à l’uniformisation (mêmes interviews partout : à part quelques personnalités fortes, on sait bien qu’un acteur ou un metteur en scène qui passe trois jours dans un hôtel à répondre aux questions sur son dernier film finit par raconter à peu près la même chose...) Par là dessus est arrivé internet, et là il y a de tout, des gens qui savent écrire et ont des choses à dire, heureusement, mais aussi des gens qui s’expriment au vu de la bande annonce, sans avoir vu les films. Le buzz sur internet et les twitt vont ils prendre la place de la critique ? A vrai dire, je n’en sais rien. Il y a une telle panique de la part des responsables de presse qui perdent leur lectorat que l’on favorise les « pitch », les « bons mots » et les textes courts, car nous dit-on « les gens ne lisent plus ». Comment se fait-il alors que les « Mook » (Magazines + Books) épais comme des bottins (et certes souvent trimestriels) fassent un tabac ?

«C’est contraire à la loi du marché ? Mais on n’y comprend rien à la loi du marché !»

Comment cela va t-il évoluer ?

I. D. : Entre distributeurs et critiques, je n’en sais rien. Si les distributeurs décidaient qu’ils ne montrent A PERSONNE leur dernière comédie française, et prenaient un grand encart de publicité dans les journaux qui leur semblent appropriés, je trouverais ça beaucoup plus sain. Ça n’empêcherait pas les critiques des quotidiens, des sites internet et des blogs d’aller voir le film en salle et d’écrire s’ils le souhaitent avec un jour de retard. Je ne pense pas qu’aucune critique négative sur Les Trois frères le retour ait empêché un spectateur décidé à aller voir le film d’entrer dans la salle. A partir du moment ou certains journalistes/critiques voient les films et d’autres pas, ça génère une concurrence, un malaise. Il ne faut pas non plus oublier que beaucoup de critiques aujourd’hui sont pigistes, ils voient un maximum de films pour espérer écrire sur quelques uns ; s’ils n’ont pas vu un film, c’est une pige potentielle en moins et si leur rédacteur en chef ou directeur de rédaction a eu vent d’untel qui LUI a « eu le droit de voir » le film, c’est la preuve que celui qui ne l’a pas vu « n’a pas fait son travail ». Un critique, surtout si il écrit dans un support qui traite de toute l’actualité cinématographique de façon exhaustive, à fortiori s’il est pigiste, doit voir une dizaine de films par semaine pour être à peu près à flot (la moyenne étant de 15 sorties hebdomadaires, ça veut dire qu’il ne voit que deux tiers de ce qui sort, ce qui est déjà énorme), la plupart des critiques voient cinq ou six films par semaine. Ce qui est toujours plus qu’un spectateur moyen, et qui fait de lui un spectateur spécial. Un critique qui voit entre cinq et dix films par semaine aime forcément le cinéma, tous les cinémas, et il n’est pas contre une bonne tranche de rigolade. Cette idée que les critiques ne rient jamais n’a pas de sens. Voyez le succès autant public que critique du film de Guillaume Galienne, Les Garçons et Guillaume, à table ! Mais un critique qui voit entre cinq et dix films par semaine est aussi, forcément, exigeant. C’est son métier de l’être. Choisir d’ouvrir une rubrique cinéma sur Leçons d’harmonie, premier long-métrage kazakh sorti dans trois salles, comme l’a fait Libération le 26 mars est un signal fort que peu de rédactions se permettent encore. C’est dommage. Si la critique a encore une légitimité c’est celle-là : mettre en avant ne serait-ce que pour un spectateur un film qu’il ne serait pas allé voir sinon. C’est contraire à la loi du marché ? Mais on n’y comprend rien à la loi du marché !

 

Mots-clefs : , , , , , , ,

Publié dans la catégorie Médias
Sur le même sujet
La critique se rebiffe : 3ème partie, Xavier Leherpeur 0
6 avril 2014 La critique énerve les producteurs et les distributeurs qui montrent les crocs. Suite de nos témo...
Small cinema critique 0 La critique se rebiffe : 2ème partie, François Forestier 0
6 avril 2014 Ca chauffe entre les distributeurs, les attachés de presse et la critique. Suite de nos témoignag...
Small cinema critique 2 La critique se rebiffe : 2ème partie, François Forestier 0
3 avril 2014 Ca chauffe entre les distributeurs, les attachés de presse et la critique. Suite de nos témoignag...
Small critique cine 0 La critique se rebiffe : 1ère partie, Alex Masson 0
3 avril 2014 Chroniqueurs interdits de projections presse, producteurs et distributeurs qui se lâchent contre ...
Small voie rapide 1 Voie Rapide: Rencontre avec Chistophe Sahr, Deuxième Partie 0
8 août 2012 Le jeune réalisateur commence enfin le tournage de son premier long-métrage. Mais il n’est pas au...