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Heli : Apocalypse Mexico

Publié par G Groupe X Bakchich

La descente aux enfers d’une famille mexicaine. Un western stratosphérique, Prix de la mise en scène à Cannes. Sûrement le film le plus fort, le plus insoutenable, le plus beau que vous pourrez voir cette année.

- Pourquoi tu fais cette gueule, t’as été obligé de revoir Noé ?

- Hilarant.

- Alors ?

- Il s’agit d’Heli.

- Des Mexicains moustachus, un disciple de Carlos Reygadas, une ambiance stratosphérique et une scène de torture crade : j’étais sûr que tu allais te pâmer de bonheur.

- Attends, tu m’as mal compris. Heli est un film immense, une vraie proposition de cinéma, un des chefs-d’œuvre de 2014. Ce qui me rend dingue, c’est que ce film récompensé à Cannes d’un Prix de la mise en scène par Steven Spielberg mette un an à sortir, dans un nombre de salles ridicule, et surtout qu’une partie de la critique fasse la fine bouche. 

- C’est normal qu’un film pareil divise, non ?

- Studio écrit que le film est « dénué de profondeur ».

- Euh, c’est un journal de critiques, Studio ? Tu sais ce qu’ils mettent en couverture en avril, Spider-Man 

- Un film qu’ils n’ont même pas vu… Totalement à côté de la plaque, le critique de Première ose déclarer qu’il observe « les scènes de torture non plus avec dégoût mais avec une certaine fascination, tant ses trucages sont absolument bluffants ». Deux conseils : apprendre à écrire et arrêter de fumer la moquette ! Pierre Murat, un critique que j’apprécie beaucoup, déclare dans Télérama : « Ici, il (le réalisateur, NDR) est totalement dans l'erreur : esthétiquement, philosophiquement, moralement, sa démarche est indéfendable. »

- C’est quoi le problème ?

- Une scène de torture.

L’horreur ordinaire

- On en a vu d’autres…

- Oui. Et c’est bien le problème. Quentin Tarantino en a filmé plusieurs (Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Inglourious Basterds…) et c’est cool. 95% des réalisateurs – d’Hollywood à Hong Kong – ont transformé la violence en un truc cool, un spectacle chorégraphié, irréaliste, mais surtout fun. Et quand c’est un grand metteur en scène (comme Michael Haneke, Brillante Mendoza ou Stanley Kubrick), avec un vrai point de vue, qui s’y colle, certains critiques nous ressortent la vieille antienne : complaisance, pornographie, obscénité, violence gratuite, frontale, insupportable…

- Heureusement que la violence est insupportable !

- Voilà ! Le Mexique est en proie à une guerre sans nom qui depuis 2006 a fait plus de 100 000 morts. 100 000 ! Le quotidien des Mexicains, c’est la violence, la mort, la torture, les disparitions, les têtes coupées à la tronçonneuse et les pendaisons en ouverture des journaux télé. Et que montre Amat Escalante, qui avait déjà réalisé le très choc Los Bastardos ? Une scène de torture banale, pas du tout spectaculaire, sans effet, filmée de façon quasi documentaire, comme le reste du film. Deux jeunes sont donc traînés dans un pavillon modeste, et non un sous-sol gothique à la Tim Burton, par des hommes de main d’un cartel, des mafieux aux allures de paysans. Ils sont suspendus au milieu du salon, comme de paquets de viande, à côté de mômes qui jouent aux jeux vidéo. Les enfants regardent plus ou moins, sont appelés à participer (« Non, j’ai pas envie »), la mère qui fait la cuisine passe une tête mais n’ose pas rentrer… Pas cris, pas de changements de cadre, pas de gros plans, pas de hors champ, juste une violence frontale : les suppliciés sont frappés à coups de batte dans le dos et quand un des malheureux s’évanouit, un bourreau se charge de le réveiller en lui brûlant le sexe. 

Un pays gangrené par la violence

- Quand même !

- Ce qui choque, ce qui est insupportable, c’est l’attitude des tortionnaires qui font simplement leur job, les regards des mômes, qui semblent en avoir vu d’autres, l’attitude de la mère… En tant que spectateur, tu te retrouves projeté dans un no man’s land, un ailleurs d’où l’humanité est définitivement bannie. L’enfer dans le salon d’une bicoque pourrie, où des hommes démolissent d’autres hommes, sous le regard d’enfants, qui reproduiront sûrement les gestes de leurs aînés… La violence a gangréné un pays entier, des générations, les âmes… J’avoue que je ne m’étais pas senti aussi mal depuis Kinatay… En tout cas, impossible de parler de complaisance, de manipulation ; Escalante montre la vérité en face. Et cette face est dégueulasse, triste, sale. Mais je la préfère mille fois à la virtuosité d’un Tarantino qui fait swinguer « Stuck in the middle with you » quand Michael Madsen découpe l’oreille d’un flic dans Reservoir Dogs. Tu peux vérifier sur YouTube… Alors où est la pornographie, chez Escalante ou Tarantino ? Pour info, Escalante a été qualifié de « traître à la patrie » par un journal mexicain…

Une expérience sensorielle

- Bon, il n’y a pas que de la torture dans Heli ?

- Le film s’ouvre sur un plan dément : une botte écrase un visage ensanglanté. Le cadre est serré, le plan s’éternise, puis le réalisateur zoome arrière. Nous sommes dans un pick-up, les hommes de main d’un cartel emmènent deux corps plus morts que vifs vers leur destin : une pendaison en plein centre ville. Le film peut commencer. Heli est un jeune ouvrier intègre, qui tente de survivre dans un trou perdu du Mexique. Il bosse dans une usine auto et partage son quotidien misérable avec sa sœur de 12 ans, son père, sa fiancée et leur bébé. Suite à une méprise, il se retrouve dans le collimateur de forces paramilitaires ripoux et de trafiquants de drogue.

- Et ça va mal se passer…

- On ne peut rien te cacher. Amat Escalante filme tout d’abord des corps. Au travail, au repos, pendant l’amour, des corps qui ploient sous la fatigue ou sous les coups. Dans ce chemin de croix, Escalante filme également des regards de madone, des corps de martyrs, le désert, le vent et les étoiles… A la manière d’un peintre, il compose des plans sublimes (je pense à cette image où l’écran est divisé en deux avec sur le côté droit, un homme allongé sur un lit, chaussé d’incroyables bottes pointues), très graphiques, des plans très longs, très lents, des plans séquences magnifiques, bouleversants, des cadres composés avec génie, avec des cadrages qui isolent les individus ou les placent au centre de l’univers. Dans le désert, au cœur de la nuit, Escalante bascule dans la sensation pure, avec un cinéma atmosphérique, hypnotique. Il n’y a pas de psychologie, pas de message prémâché, pas d’explication, pas de musique, très peu de dialogues. Entre Michael Haneke, Luis Buñuel et Ron Fricke, Escalante alterne aridité quasi-documentaire et visions surréalistes qui transforment le film en une expérience sensorielle, un pur moment de grâce. Un miracle…

- Cela s’appelle la mise en scène, non ?

- Exactement. Et c’est ce que Spielberg a récompensé à Cannes. 

Heli d’Amat Escalante avec Armando Espita, Andrea Vergara, Linda Gonzalez

En salles le 9 avril 2014

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