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Claudine Bouché : une vie de cinéma

Publié par G Groupe X Bakchich

Claudine Bouché est morte en avril dernier, dans l’indifférence générale. Elle avait 88 ans. Elle a monté les films de son ami François Truffaut (La mariée était en noir, La Peau douce, Jules et Jim ou Tirez sur le pianiste), mais aussi ou les premiers films de François Ozon (Les Amants criminels et Gouttes d’eau sur pierres brûlantes). Je l’avais rencontrée il y a une dizaine d’années, alors que je bossais sur un livre consacré à Emmanuelle, film culte qu’elle avait monté en 1973-1974. Elle était drôle, volubile, cash, et m’avait raconté d’incroyables anecdotes sur la fabrication hasardeuse de ce nanar érotique qui était devenu un des triomphes des années 70. Voici, in-extenso, son interview. 

Lire: Sylvia Kristel: Goodbye Emmanuelle et

Jean-Louis Richard: «Sur Emmanuelle, j'ai tout fait»

En 1973, vous êtes embauchée pour monter le film Emmanuelle, réalisé par Just Jaeckin et produit par Yves Rousset Rouard. 

Claudine Bouché : J’avais monté les premiers films de François Truffaut (Tirez sur le pianiste, Jules et Jim…), j’étais à l’apogée de ma carrière. Mais un monteur ne monte pas que des bons films… En 50 ans, j’en ai aussi fait de très mauvais ! Yves Rousset Rouard a remarqué Just Jaeckin quand il travaillait sur l’émission de télé Dim Dam Dom. C’était également un photographe de mode très en vue. Il l’a choisi parce qu’il avait un nom à consonance américaine, c’était un plus pour l’affiche. C’est complètement débile, mais c’est authentique. 

Sur Emmanuelle, rien ne fonctionnait

Toute l’équipe est partie tourner en Thaïlande et vous avez monté le film à Paris.

 C. B. : Au bout de quelques jours, on a reçu les premiers rushs. Vu le sujet du film, je ne voulais pas que ma fille vienne dans la salle de montage, mais quand j’ai visionné enfin les premières bobines, j’ai rigolé car il n’y avait rien d’érotique. Just Jaeckin était incapable de tourner quelque chose d’érotique. Il m’avait dit qu’il n’y connaissait rien en érotisme. Ses rushs étaient ridicules, il n’avait jamais fait de mise en scène. Il était toujours en plan général ou en plan rapproché, mais toujours dans le même axe. C’était nul ! Quand Yves Rousset Rouard et son coproducteur ont vu cela, ils ont même décidé de tout arrêter, de faire revenir l’équipe. Je leur ai suggéré de télégraphier à Just, de lui donner des conseils, comme de faire des gros plans sensuels et j’ai tenté de commencer à monter ce que j’avais, en mettant des choses en off, en mettant des voix sur des mouvements, des caresses, histoire d’insuffler un peu de sensualité à tout cela. Je montais dans les bureaux d’Yves Rousset Rouard, sur le boulevard Gouyon Saint-Cyr. Mais si ce que l’on recevait était très beau – Richard Suzuki était un très bon opérateur de pub, Kristel était belle, les paysages magnifiques - rien ne fonctionnait ! Just n’arrivait tout simplement pas à raconter son histoire. Quand je montais le soir, j’étais obligée de fermer les fenêtres, les cris d’orgasme auraient pu faire peur aux voisins. Finalement, j’ai quand même réussi à le monter ce film. 

De retour à Paris, l’équipe devait encore tourner encore quelques scènes.

C. B. : Just devait filmer la scène de la calèche avec Alain Cuny. Sauf que Monsieur Cuny ne voulait plus tourner. Il manquait donc 15 minutes de film. Alain Cuny avait un projet avec la famille Claudel, il devait monter au théâtre l’Annonce faite à Marie, et l’idée qu’on le voit sur les affiches d’un film érotique le faisait douter. Il est néanmoins venu, mais ne faisait rien de ce qui était prévu, il improvisait, changeait son texte. En tout cas, j’ai beaucoup coupé dans ses élucubrations et sa philosophie de bazar. Puis il a refusé de se postsynchroniser. Il parlait tellement bas que l’ingénieur du son ne pouvait rien faire. Il y mettait beaucoup de mauvaise volonté. Yves l’a menacé de procès et Cuny a finalement cédé.

Je crois que la scène mythique de l’avion a été difficile à mettre en boîte ?

C. B. : Quand l’équipe est rentrée à Paris, tout le monde était exténué. La dernière scène tournée par Just était celle de l’avion. C’était la grande scène fantasmatique du livre et là, c’était vraiment immontable car Just avait filmé Sylvia Kristel et son amant sur la même rangée d’avion, et cela ne marchait pas du tout, il n’y avait pas de regard, pas de trouble, rien… J’étais effondrée car il fallait tout retourner. J’ai dit pour la première fois à Rousset Rouard que je ne pouvais rien faire, mais l’équipe renâclait à recommencer la séquence. Yves est finalement tombé d’accord avec moi et a décidé de retourner la scène en studio. Le scénariste Jean-Louis Richard m’a donné raison, mais Just a refusé de tourner à nouveau, il était vraiment épuisé. J’ai donc découpé la scène avec Jean-Louis et nous sommes allés tourner la semaine suivante. Just est quand même venu au studio d’Epinay et est resté à nous regarder les deux jours du tournage. 

Vous avez donc mis en scène ces plans ?

C. B. : On a bossé sur les regards, les personnages sur les rangées décalées, on a essayé de petites choses, j’ai beaucoup travaillé avec le cadreur. Mais je n’ai aucune gloire, j’ai intégralement copié la scène de concert dans L’Amour à 20 ans de François Truffaut. Un jour, François est venu déjeuner avec moi et je lui ai montré la scène de l’avion sur la table de montage, lui promettant qu’il allait rigoler. Il a aussitôt reconnu la drague entre Antoine et Colette. 

Gainsbourg les bons conseils

Comment s’est passé le montage avec le réalisateur ? 

C. B. : Jaeckin n’est pas venu souvent dans la salle de montage. Il n’avait pas sa place et a très vite laissé tombé. Jean-Louis Richard m’a beaucoup aidé. C’est un scénariste, un metteur en scène et nous avons travaillé de concert. Je suis un caméléon, je fais toujours le film du réalisateur, je m’interdis toujours de faire MON film. Mais là, il n’y avait pas grand-chose. Avec Emmanuelle, je ne savais trop dans quelle direction aller et Jean-Louis a été formidable. 

Et la fin du film ?

C. B. : Je n’en avais pas ! J’étais très amie avec Serge Gainsbourg que j’avais rencontré à ses débuts, tout tremblant, sur un film de Michel Boisrond. Je voulais qu’il compose la musique et je lui ai donc fait voir un bout à bout au cinéma le Marignan. Il était avec Jane Birkin et il m’a annoncé tout de go qu’il ne voulait pas faire la musique du film. « Je n’aime pas la fille. Elle ne me fait pas bander. » Vingt ans plus tard, il me disait : « Tu te rends compte, la même année, j’ai refusé Les Valseuses et Emmanuelle ! J’aurais pu vivre le restant de ma vie sans rien faire. » Serge et Jane m’ont néanmoins donné des idées pour la fin et c’est grâce à eux que j’ai pu boucler le film. La scène du miroir, les colliers, les regards, le maquillage, c’est eux qui me l’ont suggérée.

Quant à Truffaut, il m’a aussitôt dit que le film marcherait. Pour lui Sylvia Kristel « avait l’air de faire des choses énormes sans comprendre. » Elle ne parlait pas français à l’époque et avait appris entièrement son rôle en phonétique. D’où le décalage entre son regard et ce qu’elle dit. Elle ne comprend jamais ce qu’elle dit. Et François trouvait cela terriblement excitant. 

«On pensait que le film ne sortirait même pas en salles»

Vous avez eu des problèmes avec la censure ?

C. B. : La censure nous a fait des problèmes à cause de la scène de la boxe thaïe. Les séances avec les censeurs sont toujours d’une rigolade… Ils ont trouvé que la scène avec Sylvia et le boxeur thaïlandais « dégradante ». J’ai proposé de modifier la scène avec un plan rapproché et… c’était pire. Mais c’est passé comme cela. Je pense qu’ils n’ont même pas revu le film. Mais bon, c’est de la Bibliothèque rose à côté de ce que l’on voit maintenant. C’était un peu érotique, pas du tout porno comme certains l’ont dit. Si le film a marché et eu cette réputation « sulfureuse », c’est, je crois parce que c’est le seul film de ce genre que les hommes pouvaient aller voir avec leurs femmes. Il y avait des cars entiers qui venaient d’Espagne et de partout pour assister à la projection sur les Champs-Elysées. 

Vous pensiez qu’Emmanuelle serait un triomphe ?

C. B. : Bien sûr que non ! Toute l’équipe pensait que le film allait être un bide énorme, on était tous lucides. D’ailleurs, personne n’a voulu être payé au pourcentage, sauf Just Jaeckin et Jean-Louis Richard qui a vécu toute sa vie avec l’argent d’Emmanuelle. Il a touché le pactole. On pensait que le film ne sortirait même pas en salles. 

Quand avez-vous arrêté de travailler ?

C. B. : Après 50 ans de carrière, j’ai arrêté en 2000. Mais comme j’ai été le professeur de François Ozon à la FEMIS, il me fait toujours voir ses films et me fait croire qu’il a besoin de moi. Et comme je ne suis pas complaisante, je lui dis toujours ce qui ne marche pas. Mais il peut très bien se passer de moi… Pour me taquiner, François me présente toujours comme la monteuse d’Emmanuelle ! C’est maintenant un gag entre nous.

 

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