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Cannes 014 : Lutte des classes et Tombouctou

Publié par G Groupe X Bakchich

A Cannes, il y a les VIP qui montent le tapis rouge dans leurs habits de lumière et les damnés du 7e art qui se battent pour la couleur de leur carte d’accréditation. 

C’est la lutte des classes. D’un côté le VIP (acteur, producteur, homme d’affaires, footballeur, rappeur, star de la télé…), de l’autre l’OS du festival, le damné du 7e art (journaliste, star fucker, cinéphile, chasseur d’autographes, crevard qui essaie de picoler gratis et de s’incruster à la fiesta de 700 000 euros de Grace de Monac). Si le premier picore gratos au gala d’ouverture des bouchées de homard bleu saupoudré de caviar, du bar en papillote et un croissant de lune chocolaté, le second se tape des mauvaises pizzas à 30 euros sous le regard méprisant du serveur. Le festivalier VIP, dans son smoking à 5 000 boules, peut se remonter le moral en faisant un petit tour dans le « gifting Lounge » du Carlton, une pièce où suivant sa notoriété, il pourra repartir avec des tas de petits cadeaux, notamment un collier à 12 000 € et un voyage à Tahiti. Le journaliste quant à lui doit se battre pour obtenir une accréditation digne de ce nom qui lui permettra – ou pas – de voir des films et d’avoir différents privilèges. Suivant la couleur de sa carte, il sera :

Chômeur longue durée : badge jaune

Lumpen prolétariat : badge bleu

Contremaître : badge rose

Chef des avions : badge blanc

Un festivalier éco-responsable-équitable

Mais le VIP et le crevard ont un point commun : ce sont des citoyens du monde, avec une belle conscience politique, genre le racisme, c’est mal, la pauvreté, c’est pas bien. De belles âmes qui se collètent aux grands problèmes contemporains entre un cocktail à l’Eden rock et une séance de bronzette sur la plage. Enfin, ce n’a pas toujours été le cas. Je me souviens lors du palmarès de 1999, qui avait vu la récompense suprême aller à Rosetta des frères Dardenne, l’inénarrable Jean-Pierre Lavoignat de Studio Magazine était parti en live sur Canal en disant en gros que c’était une honte de récompenser un film pareil, indécent de parler de prolos mal habillés alors qu’il y avait tant d’autres sujets plus importants… Véridique !

En 2014, le festivalier est donc éco-responsable-équitable. Cette année, notre festivalier engagé pourra se régaler avec un doc sur Maïdan signé Sergeï Loznitsa, le film des frères Dardenne sur nos frères les chômeurs, un doc sur le blocus de Monaco en 1962 (putain, je déconne), le « film-scandale » sur DSK, plus préoccupé par ses bourses que la finance mondiale, ou encore un film africain sur l’arrivée des islamistes à Tombouctou. Du lourd…

Du foot sans ballon

Naturellement, les ambassadeurs de la bien-pensance se donc tous esbaudis devant Timbuktu du Mauritanien Abderrahmane Sissako. Le film se déroule en 2012, alors que la ville vient de tomber dans les mains des milices djihadistes. Tombouctou devient alors une ville morte. La musique est interdite, comme les cigarettes ou le foot, le voile, les gants sont obligatoires pour les femmes. Et les fous d’Allah fouettent à tout de bras, coupent les mains qui dépassent, lapident dans la bonne humeur… 

Comment ne pas être d’accord avec ce discours académique sur la folie intégriste (on apprendra notamment que les djihadistes sont vraiment très méchants) ? On a parfois l’impression que Sissako bégaie et enfonce des portes ouvertes, mais il émane néanmoins une vraie poésie de la mise en scène, grâce à la photo du chef op’ de Kechiche et la séquence de la partie de foot sans ballon, filmée comme un acte de résistance. 

Lors de la conférence de presse, Abderrahmane Sissako n’a pu retenir ses larmes. « Je pleure à la place de ceux qui ont vécu cette réelle souffrance. Le vrai courage, c'est ceux qui ont vécu un combat silencieux. Tombouctou n'a pas été libéré par Serval. La vraie libération, c'est ceux qui chantaient au quotidien dans leur tête une musique qu'on leur avait interdite, ceux qui jouaient au foot sans ballon. » 

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