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Cannes 014 :D. S. Kahn

Publié par G Groupe X Bakchich

Boycotté par le festival de Cannes, laminé par la critique, dégueulé par les protagonistes de l’affaire, Welcome to New York est enfin visible en VOD. Et c’est un vrai film, froid, mortifère et passionnant. 

Donc DSK va porter plainte pour diffamation contre Welcome to New York, qualifié par son avocat Jean Veil de « crotte de chien, une merde ». J’imagine la gueule de l’ex-futur président de la République, samedi à minuit, en découvrant le film en VOD, après avoir lâché ses 6, 99 euros. Dans le film d’Abel Ferrara, le héros est Devereaux, un maître du monde obsédé par sa queue, indifférent au monde entier (« Je ne me sens pas coupable, j’en ai rien à foutre des gens »). Dès les premières secondes, on le voit se taper des putes de luxe, en soufflant, éructant et poussant d’hallucinants grognements de bête. Comme les héros des autres films de Ferrara (notamment Bad Lieutenant), Devereaux est addict (« C’est ma maladie » déclare-t-il dans un accès de lucidité). Addict au pouvoir et au sexe bien sûr, sans limite ni tabou, il entreprend même sa fille et son petit ami avec ce dialogue hilarant : « Et la baise ? Vous niquez souvent, t’aimes baiser ? » Puis, au bout de 28 minutes, une femme de ménage pénètre dans sa chambre d’hôtel, après une nuit de partouze et un cocktail à base de Viagra. Il se rue sur elle, la jette à terre, tente de se faire faire une fellation et se masturbe sur son visage. Une scène d’agression correspond exactement à l’acte d’accusation de DSK (« l’accusé a saisi les seins de la victime sans son consentement, a essayé de lui enlever ses collants et a utilisé la force pour toucher la zone autour du vagin. Son pénis a été en contact avec la bouche de la victime à deux reprises, à chaque fois par le recours à la force »). Voilà donc le crime du grand champion socialiste de l’époque : éjaculer sur une femme de ménage à terre (un geste dingue, symbolique qui m’évoque Aquilino Morelle se faisant reluire les pompes par un cireur de souliers agenouillé dans un salon de l’Elysée). Dès lors, un autre film commence. L’espace se rétrécit, le film devient un huis-clos, le temps se ralentit, les procédures au poste sont décrites dans le détail (photos, empreintes, fouille au corps…), la temporalité se détraque (la séquence de drague d’une jeune métisse de Sarcelles, la séquence avec Tristane Banon), il ne reste que le vide : un luxueux appartement où Devereaux et sa femme Simone, héros tragiques, shakespeariens, règlent enfin leurs comptes. L’enfer. 

Du sperme et des larmes

A Cannes, le film a été laminé par une critique française bizarrement unanime (« soft porn », « navet », « téléfilm »…). Etonnant, non ? On pourrait également se demander pourquoi ce film n’a pas eu de sélection en sélection officielle à Cannes alors qu’un nanar XXL comme Grace de Monaco, absolument indéfendable, faisait l’ouverture du Festival ?

Pourtant, Welcome to New York vaut mieux que sa (mauvaise) réputation. D’abord, il faut saluer le courage d’une équipe (cinéaste, scénariste, acteurs producteurs…) qui ose représenter un événement hautement fantasmatique, diffusé en live sur les télés du monde entier, s’attaquer à des puissants et leurs alliés (je rappelle que BHL avait parlé de « la noblesse muette de DSK »), tenter de faire du cinéma avec le réel et un matériau aussi sordide. Car Welcome to New York est aussi et surtout un film. Avec des défauts : le film est sous-financé, les improvisations pas toujours maîtrisées, Ferrara semble parfois peu inspiré, et deux saillies de Devereaux sur l’enrichissement de la famille de sa femme pendant la guerre (« 1945, a great année ») passent mal. Mais bon dieu, le film de Ferrara est aussi une machine de guerre, un truc qui te prend à la gorge, te cogne et te laisse pantelant. Un grand film malade, peut-être, pour paraphraser Truffaut (dont on voit un extrait de Domicile conjugal), mais avec des fulgurances, un Depardieu mi-dément, mi absent, dont le corps qui envahit l’espace, dévore l’écran, le film lui-même. La scène de la fouille au corps, où il se déshabille péniblement devant deux policiers, en soufflant, est d’une incroyable intensité. Une véritable mise à nu pour un acteur lui aussi addict, ce monstre sacré aussi suicidaire que le personnage qu’il interprète. 

Avec ce film froid, mortifère, Abel Ferrara filme l’abîme, les tréfonds de l’âme humaine (le pouvoir et le cul, on connaît tous ça, non ?) et transforme un fait divers sordide à base de sperme et de larmes en un drame shakespearien, « un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». 

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