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Cannes 014 : les Dardenne bégaient, Cotillard irradie

Publié par G Groupe X Bakchich

Le salaire de la peur : une ouvrière doit convaincre un à un ses collègues de renoncer à une prime de 1000 euros pour conserver son job. Un dispositif répétitif des Dardenne mais une fabuleuse Marion Cotillard.

J’avoue, j’avais comme un doute. L’égérie de Dior qui joue à l’ouvrière dépressive, cela me semblait dégueulasse, voire obscène. Car dans la vie, Marion Cotillard fait de la pub pour des sacs à 3000 boules, des films à Hollywood et des daubes par paquet de douze. Ainsi, elle a cachetonné dans la série des Taxi, cabotiné dans La Môme, s’est vautrée dans The Dark Knight rises ou se contente d’enfiler les nanars (Les Petits mouchoirs, Le Dernier vol, Nine ou Blood Ties…). Surprise, dans Deux jours, une nuit, elle est… sublime. Quand le film des frères Dardenne commence, on la découvre de profil (un plan qui reviendra souvent, notamment lors des innombrables trajets en voiture), endormie. Très vite, les Dardenne dégoupillent leur scénario en forme de grenade à fragmentation : Sandra, petite prolotte belge, doit sauver son travail. Elle a 48 heures pour convaincre un à un ses collègues de renoncer à une prime de 1000 euros afin de conserver sa place au sein de l’entreprise. Son chemin de croix commence…

La raison du plus faible

Inspirée par La Misère du monde de Pierre Bourdieu, cette chronique sociale doublée d’une fable sur l’horreur économique a été écrite sur mesure pour Marion Cotillard et l’actrice est quasiment de tous les plans. Cheveux attachés, sans maquillage, débardeur rose avec bretelles de soutif apparent, elle commence à balancer des répliques définitives : « Je suis rien, je suis rien du tout. » Puis au bout de quelques minutes, elle passe un coup de téléphone à son collègue, Kader. Et soudain, Marion Cotillard se dissout, il n’y a plus que Sandra à l’écran. Sandra qui a le souffle coupé par le choc, qui ne peut plus parler, qui pose le téléphone par terre pour se reprendre, Sandra qui tente d’encaisser. Elle est la vérité même, elle est extraordinaire. Par la suite, elle va courir, prendre le bus, la voiture, marcher… C’est une femme en marche, une femme qui avance. Et tenter de retourner ses collègues, comme Henry Fonda essayait de faire changer d’avis 11 jurés pour innocenter un faux coupable dans Douze hommes en colère. A chaque fois, Sandra entonne le même dialogue : « Je voulais te voir à propos du vote et des primes… » Et déroule le même argumentaire, comme un mantra, face à des collègues tour à tour compatissants, résignés, agressifs, violents… On comprend alors que les Dardenne ont mis au point un dispositif mécanique, très théorique, avec des boucles, des répétitions, et d’infimes variations dans les rencontres. Mais bientôt, le système narratif s’épuise, comme Sandra, à cause de cet effet de répétition un poil monotone. Au bout de cinq collègues, il n’y a plus de rythme et comme on est chez les Dardenne, il n’y a pas de suspense non plus, car on sait que cela ne pourra que mal se terminer. Dès lors, pourquoi faire durer le martyre de Sandra, sorte de sainte qui va transcender chacun de ses collègues-apôtres ? 

Perfection de la mise en scène

Si les Dardenne labourent le même sillon pendant 1h 45, leur art de la mise en scène est toujours aussi délicat, magique. Il n’y a bien sûr pas de musique (à part deux chansons écoutées à la radio), pas d’esbroufe, une caméra à hauteur d’homme et de somptueux plans-séquences, véritable colonne vertébrale du film. Des plans-séquences qui durent jusqu’à sept minutes et parfois recommencés 70 fois par les comédiens pour aboutir à la perfection recherchée par les Dardenne, avec un contrôle absolu sur le moindre geste, le moindre tremblement, la moindre intonation, la moindre négation (écoutez le « Tu n’as pas de cœur » lancé par Cotillard à Olivier Gourmet)… Quelque chose comme la perfection, une perfection invisible, où tous les effets ont été gommés pour qu’il ne reste que l’authenticité. 

La perfection encore chez les acteurs. Fidèle des frères Dardenne depuis Rosetta en 1999, Fabrizio Rongione est magnétique en mari qui aide sa femme, la soutient, la sauve. Son amour déborde de l’écran. Quant aux autres acteurs, pour la plupart non professionnels, qu’ils jouent la résignation, la veulerie ou la bonté, ils sont simplement magnifiques. Bien sûr, Marion Cotillard trouve ici son meilleur rôle, sa composition la plus fragile, la plus honnête, la plus vibrante. Quand à la fin, elle relève la tête et lance « On s’est bien battus, je suis heureuse. » et part seule, sur le bord de la route, le spectateur resté crucifié sur son fauteuil…

Deux jours, une nuit des frères Dardenne avec Marion Cotillard et Fabrizio Rongione.

En salles depuis le 21 mai 2014. 

 

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Publié dans la catégorie Médias
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