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Hippocrate : l’hôpital au scanner

Publié par G Groupe X Bakchich

Toubib or not toubib ? Plongée dans le milieu (in)hospitalier pour deux internes, interprétés par Vincent Lacoste et Reda Kateb. Un film en forme de promesse…

- Tu parles rarement de films français.

- Pas très excitant, non ?

- C’est un problème de nationalité ?

- Non, plutôt de talent. Et d’ambition.

- Tu vas en voir, au moins ?

- Bien sûr. Regarde Sils Maria. Un grand réalisateur + une star française + une vedette US = un truc insoutenable sur difficulté d’être un artiste, ici une actrice quinqua, avec en plus une belle parabole sur la montagne (les sommets, la liberté, tout ça). 

- Il n’y a donc rien qui trouve grâce à tes yeux ?

- Bien sûr. Le Saint Laurent, signé Bertrand Bonello, est un grand film. Ou Le Pt’it Quinquin, l’ovni télévisuel de Bruno Dumont. On en reparlera. Mais pour des œuvres de cette trempe, combien de trucs ras des pâquerettes, de nanars, de comédies pathétiques, des films d’auteur prétentieux, de biopics ignobles de bêtise, de bessonneries qui tâchent ?

- Comme Saint Laurent et Le Pt’it Quinquin, Hippocrate, deuxième long-métrage de Thomas Lilti, était présenté à Cannes, lors de la Semaine de la critique. 

- A juste titre d’ailleurs, notamment grâce à un scénario supérieurement tricoté.

- Thomas Lilti a été interne dans une vie précédente.

- Absolument. Et son scénario, ultra-documenté, s’en ressent. Malgré le bombardement d’infos pointues sur le quotidien médical, les nombreux personnages secondaires, incroyablement bien dessinés, qui ont tous leurs raisons, les dilemmes moraux, la petite et la grande histoire (celle de deux personnages principaux au milieu d’un hôpital en pleine déliquescence), le récit est d’une infinie clarté. 

Internat : mode d’emploi

- Le pitch ?

- Tout simple. Benjamin, un interne de 23 ans, ado attardé, nonchalant et sans conviction aucune, débarque dans le service de son papounet. Il découvre les SDF alcolos et violents, les patients en fin de vie, les lits qu’il faut libérer au plus de vite, le manque de personnel, le matériel défectueux, les blagues de carabin, les infirmiers glandeurs qui mâtent Dr House la nuit, les journées de 53 heures… Bientôt, il se lie d’amitié avec un médecin étranger qui loge à l’hôpital, surqualifié et sous-payé, sorte de grand frère plus expérimenté et à l’écoute de ses patients. Mais un de ses patients décède…

- Très classique.

- Bien sûr. Plonger un narrateur débutant, inexpérimenté, en immersion dans un milieu professionnel « exotique » est un procédé narratif commun. Néanmoins, dès les premières secondes, Thomas Lilti multiplie les intrigues, les ruptures de tons et, entre la mort de deux patients, te balance des répliques imparables.

- Exemple ?

- Je pense notamment à un dialogue entre le jeune interne et un patient décavé, ancien alcoolique :

« -Combien vous buviez de bière par jour ?

 - Bah 40.

-Et comment on fait pour boire 40 bières par jour tout en travaillant ?

- Je tiens un bar. » 

- Pas mal. 

- En plus d’être un très bon scénariste, Lilti est un excellent dialoguiste.

- Et la mise en scène ?

- Ça commence très mal avec une séquence d’ouverture tournée à l’épaule, avec la caméra qui cadre la nuque du héros dans les sous-sols labyrinthiques de l’hôpital. 

- Le syndrome Dardenne a encore frappé. 

- On pense à Rosetta à l’hosto, puis Lilti se calme, même si sa caméra tremble un peu trop souvent. Parmi les erreurs de jeunesse de Lilti, il y a aussi la musique, aussi mauvaise et mal employée que dans un film de Marc Esposito ou de Luc Besson.

- Ah, quand même !

- Dramatique. Et comment expliquer le peu de soin apporté à la photo, absolument dégueu, du film ? Il y a en France certains des plus grands chefs opérateurs mondiaux et nos réalisateurs, pas vraiment passionnés par la forme, se contentent de bosser avec des bras cassés… 

Deux acteurs en état de grâce

- Pas un très bon réalisateur, donc ?

- C’est sûr qu’il est meilleur scénariste. Pourtant, il t’embarque dès les premières secondes et ne te lâche plus. Si sa mise en scène manque souvent de style, il a la grâce pour saisir le réel, son montage est efficace et sa direction d’acteurs parfaite. Ses comédiens, à la graves et truculents, sont tous incroyablement justes ; on dirait même que certains sont de vrais infirmiers ou des internes confirmés. De plus, entre les deux héros, campés par Vincent Lacoste et Reda Kateb, il y a une très belle complicité, quelque chose d’assez rare, un vrai couple de cinéma.

- Depuis Les Beaux gosses, j’aime beaucoup Vincent Lacoste. Il me fait penser à cette citation de Jules Renard : « Il ne disait rien mais on voyait qu’il pensait des bêtises. »

Ici, son personnage est pleutre, inconséquent, insupportable, mais Lacoste insuffle une belle humanité dans cet internequi nous ressemble que trop. Quant à Reda Kateb, il confirme tout le bien que l’on pense de lui depuis Le Prophète et prouve qu’il peut tout jouer. L’avenir leur appartient.

Hippocrate de Thomas Lilti avec Vincent Lacoste, Reda Kateb, Jacques Gamblin

En salles depuis le 3 septembre 2014.

 

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