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Saint Laurent : «Le cinéma, c'est l'art du faux»

Publié par G Groupe X Bakchich

Après le biopic scolaire de Jalil Lespert sorti en janvier, Bertrand Bonello offre sa version de Saint Laurent : une œuvre hantée, faite de trouvailles visuelles et de fulgurances. Entretien avec un réalisateur passionné.

Pourquoi avoir accepté ce film, qu’est-ce qui a raisonné assez fort en vous pour que vous acceptiez d’y consacrer deux ans de votre vie ?

Bertrand Bonello : Tout simplement, les possibilités de cinéma qui me sont apparues. Avec le nom de Saint Laurent, on m’offre une légitimité pour faire cette mise en scène, des possibilités en terme de cinéma, de romanesque. Je savais que je pourrais tenter des choses, avoir une richesse visuelle que je n’aurais pas à instaurer, un romanesque que je n’aurais pas à inventer. Tout cela, on me le donne, c’est Yves qui me l’offre. 

Votre film est une vraie proposition de cinéma, un film mental. Et dès ma première question, vous parlez de forme. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est plutôt rare de nos jours qu’un réalisateur parle de cinéma, de mise en scène. 

B. B. : Vous m’avez parlé du déclenchement du désir. Même si je n’aime pas trop le biopic, je me suis dit que je serais trop con de passer à côté d’une possibilité de cinéma, pas aussi fréquente dans un cinéma français commercial. Mais oui, faire du cinéma, c’est la base, c’est ce qui m’intéresse. Je m’aperçois que de plus en plus de réalisateurs pensent que l’esthétisme serait un filtre entre le sujet et le spectateur, ce que je ne crois absolument pas. Faire vrai, cela ne m’intéresse pas. Le cinéma, c’est l’art du faux, c’est cela qui est beau. Quand on arrive, à travers le faux, au vrai, c’est beaucoup plus fort, même si c’est difficile. 

«Le film de Lespert m'a donné plus de liberté»

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez été appris qu’un autre film sur Saint Laurent était lancé ?

B. B. : J’ai été très surpris évidemment. Nous étions au travail depuis plusieurs mois lorsque l’annonce du film de Jalil Lespert a eu lieu. Ca a forcément rendu les choses très compliquées et nous avons du franchir beaucoup d’obstacles pour arriver à ce que le film se passe. Malgré le fait que nous avions beaucoup d’avance, la priorité des producteurs de l’autre film était de passer en premier. Je n’avais aucune envie de bâcler mon film pour rentrer dans une guerre stérile dont je ne voulais pas. J’en ai pris mon parti, en me disant que l’existence d’un film plus officiel allait prendre en charge les passages obligés du biopic, et donc que j’en étais dédouané. Quelque part, le film de Lespert m’a offert plus liberté. 

J’ai été particulièrement emballé par la troisième partie, le troisième acte du votre film.

B. B. : J’ai fait un peu le film pour cela.

C’est un vrai puzzle mental, avec les chronologies qui se mélangent. Je me suis demandé si vous auriez pu monter tout votre film ainsi ?

B. B. : La troisième partie est belle parce que nous avons semé dans les deux premières. Vous semez, puis vous récoltez. Et si j’avais commencé avec Helmut Berger (qui joue Saint Laurent vieux, NDR), on aurait eu quelque chose de beaucoup moins tourbillonnant, beaucoup plus classique avec un vieil homme qui se souvient de sa vie. Je voulais briser toutes les barrières, y compris temporelles, pour traduire l'état de confusion dans lequel Saint Laurent se trouve alors.

Est-ce que vous avez réécrit votre film au montage ?

B. B. : Non, nous avons été très fidèle au scénario. Avec mon coscénariste, nous sommes posés toutes les questions pendant l’écriture. Nous aimions la troisième partie plus que tout, mais il fallait d’abord passer par les deux premières. Il y a peut-être des scènes plus anecdotiques dans les deux premières parties, mais elles résonnent à la fin. 

Avec le « droit moral » de Pierre Bergé et sa menace de procès, vous n’avez pas eu droit aux robes ni aux archives de Saint Laurent, réservées au film concurrent.

B. B. : Nous avons monté un atelier de couture pour fabriquer les robes du film et engagé des petites mains, des chefs d'atelier, des couturières à qui j’ai distribué des dialogues. Tout cela chapeauté par Anaïs Romand, la chef costumière, et on a reproduit une grosse partie de la collection « 40 » et de la collection russe. Cela a été un travail gigantesque. 

«Chaque détail compte»

Vous jouez dans le film un journaliste de Libé. Pourquoi ? 

B. B. : Je voulais enlever du film tout ce qui aurait pu faire verbatim. Mais à la fin, il fallait donner quelques infos aux spectateurs. Il y avait la possibilité de mettre un carton explicatif, style « Yves Saint Laurent a changé la femme, blah, blah, blah ». Ou cet exercice journalistique assez dingue, la nécrologie. Je me suis dit, le film se termine, faisons la nécro d’Yves. Comme c’est une manière de raconter le film, je me suis dit qu’il fallait assumer et j’ai décidé de le faire moi-même. 

Vous avez déclaré « On ne fait pas de film avec de grandes idées, on fait des films avec des détails ».

B. B. : C’est vrai ! Quand on fait des grands sujets, des films avec de grandes idées, on ne voit plus que cela, on ne les dépasse pas. Si des films comme L’Apollonide ou Saint Laurent fonctionnent, c’est au prix de mille détails. Notamment sur des questions compliquées comme le biopic, la reconstitution. Chaque détail compte. 

Il y a un détail dans votre scénario qui m’a stupéfié. Yves Saint Laurent écoute une de ses petites mains qui lui confie devoir avorter. Il se montre humain, compréhensif, lui offre de l’argent et le plan suivant, demande son renvoi. 

B. : C’est une scène inventée. Quand Saint Laurent parle, il dit la femme, la femme, la femme. Mais c’est une femme théorique. J’avais envie de la confronter à une femme avec un corps de femme, un corps organique. Et tout à coup, cette femme, ce n’est pas celle qu’il a envie de voir. C’est une scène cruelle. 

Monstre mythique

Mais Saint Laurent était comme cela ?

B. B. : Je n’en sais rien ! Mais je maintiens que l’on a droit à l’invention. Il y avait quelque chose de dur chez Yves. Il ne faut pas le sanctifier, même s’il s’appelle Saint Laurent. C’est aussi aimer quelqu’un que d’être dur avec lui. Il y avait quelque chose de monstrueux chez lui, et c’est un mot qui revient souvent chez ceux qui l’ont connu. Un monstre mythique, c’est qui quelque chose qui m’intéresse beaucoup, qui m’émeut. Mais vous savez, c’est cette scène qui m’a coûté la distribution de la Gaumont. Sidonie Dumas m’a dit qu’elle adorait le scénario mais qu’arrivée à cette scène, elle ne pouvait plus lire le reste. Elle m’a donc demandé de couper cette scène et j’ai refusé. J’ai gardé cette scène qui me semblait fondamentale et le film n’a pas été distribué par la Gaumont. Mais le cinéma américain est friand de monstres, de psychopathes. Regardez Le Parrain avec Pacino qui tue son frère et on ne le rejette pas. C’est de la mythologie. 

Vous avez vu l’autre film, Yves Saint Laurent, de Jalil Lespert.

B. B. : Non.  

Je ne vous crois pas, ce n’est pas possible.

B. B. : Je n’avais envie que toutes les questions des journalistes portent sur la comparaison entre les deux films. Donc, je ne l’ai toujours pas vu. Je le verrai après la promo, même si j’ai quand même l’impression de l’avoir déjà vu. 

On peut quand même parler de l’affiche de l’autre film, en avec en gros le logo YSL

B. B. : J’ai été choqué par cette affiche, qui n’est qu’un logo, de la pub. Je suis étonné qu’aucun journaliste n’ait rué dans les brancards.

A part à Bakchich ! Avez-vous intégralement votre film tourné à Paris ?

B. B. : Le film a connu des soucis d’argent (avec le projet concurrent, le budget est passé de 15 à 8 millions d’euros, NDR) et nous avons tourné à deux pas d’ici, avenue d’Iéna. Nous avions un petit immeuble et nous y avons construit 22 ou 23 décors. C’était génial. Un mini studio avec de la vraie pierre où nous avons reconstruit les deux ateliers de Saint Laurent, ses différents appartements, les locaux du journal Libération et même l’intérieur du Riad marocain ! Tout a été filmé avenue d’Iéna à l’exception des boîtes de nuit, des défilés qui ont été reconstitués à l’hôtel Intercontinental, rue Scribe, et du patio de Marrakech filmé… en banlieue.

Il y a très peu de scènes en extérieur, notamment une devant la Comédie française.

B. B. : Car le Sept était 7 rue Saint Anne. Et si on sort en Sept, on arrive bientôt à la Comédie française. 

C’est à cause de vos problèmes de budget que vous avez aussi peu travaillé dans les rues de Paris ?

B. : Non. Je voyais mal Yves en contact avec l’extérieur, le réel. Je l’ai imaginé enfermé dans des boîtes : des boîtes de nuit, son studio, son appartement. Comme lui dit sa mère, tu ne sais même pas où est le supermarché. Cela me semblait intéressant de le couper de la rue, de le mettre en prison.

«Quand on arrive à raconter des choses sans mot ou  dialogue»

Vous avez bouclé ce film de 2H 30 en 45 jours.

B. B. : Je suis habitué à tourner vite. Je fais 3 ou 4 prises, et 2 ou 3 scènes dans la journée car je viens d’un cinéma vraiment pas cher. Il fallait avoir l’habitude de travailler à l’économie. 

Parlez-moi de deux séquences en split screens ?

B. B. : Pour le défilé Mondrian, l’idée m’est venu très tardivement, deux jours seulement avant le tournage. Je voulais montrer des couleurs, du flottement, du mouvement, et pas seulement des robes. Et avec huit cadres dans l’image, c’est un tableau qui arrive. Pour cette scène, j’ai revu L’Etrangleur de Boston et L’Affaire Thomas Crown, célèbres pour leurs split screens. Pour l’autre split screen, il fallait montrer le temps qui passe et mettre sur le même plan les archives de l’époque et des défilés. Avec une scène sans discours, nous faisons voir que le monde est en train de changer, nous sommes en 1968, mais Yves ne voit pas ces transformations… 

C’est un de vos buts, que la forme épouse le fond, ou que le fond épouse la forme ?

B. B. : C’est toujours un souhait. Quand on arrive à raconter des choses sans mot ou  dialogue, c’est vraiment satisfaisant. 

Il y a une scène hallucinante dans votre film, une scène de business chaotique avec Pierre Bergé de près de 10 minutes.

B. B. : Cela nous a pris neuf jours pour l’écrire. On ne peut traiter Saint Laurent sans l’économie. C’était un peu disséminé dans le script et j’ai décidé de faire une grosse scène avec le passé, le présent, le futur. Même si le spectateur ne comprend pas tout, il comprend que les protagonistes savent de quoi ils parlent, c’est très technique, avec un effet de réel décuplé, en plus le chaos orchestré par la traductrice. J’ai fait une prise par acteur et c’est tout ! Mais j’ai de super acteurs ! Je pense que c’est la meilleure scène que j’ai faite de ma vie, mais quand les producteurs l’ont vue, ils m’ont demandé de couper. J’ai bien sûr refusé.

On peut refuser ?

B. B. : Il se faut se donner cette possibilité. S’il y a un malentendu de fond, on le paie après et un film c’est long. Il faut résister ! 

Saint Laurent de Bertrand Bonello avec Gaspard Uliliel, Louis Garrel, Jérémie Renier, Helmut Berger.

En salles le 24 septembre 

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