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The Tribe : « J’ai vite compris que cela serait une grande réussite ou un échec terrible ! »

Publié par G Groupe X Bakchich

Tourné en langue des signes non sous-titrée, le premier long-métrage hypnotique de l’Ukrainien Myroslav Slaboshpytskiy a atomisé la Croisette. Rencontre avec un surdoué de 39 ans.

Vous aimez le cinéma muet ?

Myroslav Slaboshpyskiy : Je ne suis pas particulièrement un fan, mais l’idée de rendre hommage au muet m’est venue il y a une vingtaine d’années. Le phénomène n’est pas nouveau et on produit toujours des films muets, sauf que toutes les œuvres récentes que j’ai pu voir suivent le principe d’une stylisation, comme The Artist. Pour moi, l’objectif était de faire un film muet contemporain et vraiment réaliste, qu’on comprendrait facilement sans qu’il soit fait usage de mots. Et si le spectateur ne comprend pas tout ce que racontent mes personnages, il a une idée globale de ce qui est raconté. 

Qu’est ce qui vous a intéressé dans cette idée qui a mûri pendant 20 ans ?

M. S. : Ce projet est toujours resté dans un coin de ma tête et j’ai commencé vraiment à y travailler il y a quatre ans. Je n’ai pas tourné un film sur des sourds-muets, mais sur des être humains. Je voulais tourner un film qui parle la langue du cinéma, un film qui soit compris dans tous les pays, sans traduction, sans sous-titrage. 

«Les sous-titres contredisent cette idée de compréhension par tous»

Mais pourquoi refuser les sous-titres ?

M. S. : Je pense que les sous-titres contredisent cette idée de compréhension par tous. Cette immersion sans voix off et sans sous-titres était un défi. Je me suis dit que ce mélange de cinéma, de pantomime et de ballet pouvait être une proposition artistique très excitante ! Ne pas utiliser les sous-titres est tout sauf une pose de ma part. Cette absence permet de faire encore plus appel au subconscient du spectateur. Les personnes sourdes ne communiquent pas seulement avec leurs mains, elles le font avec tout leur corps. Ce processus peut captiver n’importe qui, même si on ne comprend pas la langue des signes. 

Pour filmer The Tribe, vous avez dû inventer une nouvelle façon de raconter une histoire, faire du cinéma total, avec de longs plans-séquences, sans la possibilité du contre-champ. Vous saviez que votre mise en scène allait être aussi radicale, novatrice ?

M. S. : L’idée de ces longs plans-séquences m’est venue pendant les répétitions. Il me semblait que ces longs plans seraient plus harmonieux, plus organiques pour mon histoire, de même que le point de vue unique, ou quand la caméra suit les personnages. Je voulais construire une sorte de présence, faire du spectateur un des membres de la Tribu des sourds-muets, donner à voir qu’il est entré dans ce monde. Oui, j’avais envie d’un cinéma total.

Cette mise en scène millimétrée était-elle story-boardée ou vous avez tout imaginé et mis au point sur le plateau ?

M. S. : Rien n’a été story-boardé. Le tournage n’a pas été très long ; par contre, le casting a duré près d’un an. J’ai choisi des sourds-muets et avec mon chef opérateur, nous avons fait des essais dans l’école. Tous les acteurs du film sont bien sûr des amateurs. Chaque scène a été répétée et filmée en vidéo avant le découpage final et le tournage. Ce travail nous a pris 6 mois. C’est le secret du film : des mois et des mois de répétition ! Au fil des répétitions, nous avons enrichi le film de nuances, travaillé les mouvements de caméra, jusqu’au tournage. Chaque plan-séquence a été filmé à de nombreuses reprises et nous avons travaillé à la steadycam. C’était dur car quand les acteurs commençaient à être très bons, l’opérateur de la steadycam était épuisé. Parfois, les acteurs étaient parfaits dès la première prise, mais l’opérateur était retard. Il fallait absolument obtenir une harmonie entre les acteurs et notre opérateur. C’est vraiment cela qui a été le plus dur… 

The Tribe est une des plus belles expériences cinématographiques de l’année et ne ressemble à rien de connu. Néanmoins, avez-vous eu des influences pour cette mise en scène inspirée ?

M. S. : Tout d’abord, merci. Il y a beaucoup de réalisateurs que j’adore et j’ai de nombreux films préférés. Mais là, il n’y avait pas la possibilité de dire à mon équipe on va tourner le film à la manière d’un film d’horreur, d’un polar français… Je n’avais tout simplement de références pour The Tribe. Sinon, pour répondre à votre question, j’aime beaucoup Bruno Dumont, Carl Dreyer, le cinéma roumain, les frères Dardenne… 

«L'Ukraine, un nouveau Grozny»

Pour votre premier long-métrage, vous auriez pu essayer de faire un film moins complexe. N’avez-vous pas eu peur que The Tribe ne fonctionne pas ?

M. S. : Je pense que votre premier film doit être meilleur que tous les suivants. Avec The Tribe, j’ai vite compris que cela serait une grande réussite ou un échec terrible, épique ! C’est toujours effrayant de tourner son premier film, alors je me suis lancé. La sélection à Cannes et le succès, c’est au-delà de mes rêves les plus fous. 

Le film est sorti en Ukraine.

M. S. : Non, il sort le 11 septembre. 

Est-ce une bonne date de sortie avec les événements dramatiques qui secouent votre pays ?

M. S. : C’est la date limite pour la participation aux Oscars. Mais c’est déjà un grand succès car depuis les 23 ans de l’indépendance du pays, c’est la première fois qu’un film ukrainien est distribué dans autant de pays étrangers.

Aujourd’hui, des camions russes pénètrent en Ukraine (l’interview a eu lieu le 22 août, NDR). Vous pouvez me dire un petit mot sur la situation de votre pays ?

M. S. : La Russie est en guerre contre l’Ukraine. C’est le même scénario que lors de la première guerre de Tchétchénie. Les Ukrainiens tentent de lutter contre l’envahisseur, mais seule la pression internationale peut empêcher de faire de l’Ukraine un nouveau Grozny.  

The Tribe de Myroslav Slaboshpytskiy avec Grigoriy Fesenko, Yana Novikova et Rosa Babiy.

En salles le 1er octobre 2014. 

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