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Gone Girl : Une femme disparaît…

Publié par G Groupe X Bakchich

Suite à la disparition de son épouse, un homme se voit accusé de meurtre. Sous la forme d’un thriller au scalpel, le réalisateur de Se7en et de Millénium filme la désagrégation du couple et le rêve américain transformé en cauchemar.

- Y a du lourd qui débarque en ce moment. 

- Tu m’étonnes.

- Saint Laurent, version Bonello, l’extraordinaire The Tribe, Still the Water, un de plus beaux films de Naomi Kawase, Léviathan d’Andreï Zviaguintsex, Mange tes morts

- Sans oublier la semaine prochaine Le Paradis, le nouveau Alain Cavalier et bien sûr le surmédiatisé Mommy de Xavier Dolan.

- Les distributeurs sont dingues. Qui peut aller voir quatre films par semaine ? C’est le casse-pipe assuré pour la plupart de ces œuvres…

- Absolument.

- Donc, on va parler de…

- … Gone Girl.

-  Il est vrai que maintenant le réalisateur de Social Network et de Se7en est considéré comme un auteur.

- Je ne crois pas trop à cette théorie d’un autre siècle, mais il est vrai qu’en une vingtaine d’années, David Fincher est devenu le Prince du Noir d’Hollywood, l’Empereur du glauque.

- Je te sens un poil narquois.

- Un poil, seulement.

- Tu n’aimes pas Fincher, tu veux faire ton malin, c’est ça ?

- J’ai parfois l’impression que c’est Fincher, cinéaste surdoué, grand manipulateur devant l’éternel, qui fait son malin. Si j’aime beaucoup Zodiac, Millenium, Alien3, Social Network ou Benjamin Button, je déteste Panic Room ou The Game, exercices de style assez vains. J’ai également de réserves sur Se7en ou Fight Club, objets singuliers, insoutenables ou prophétiques, qui m’ont autant secoué que qu’irrité. 

-  C’est déjà pas mal de provoquer autant de réactions ! 

- Tu as raison. Impossible de rester impassible devant un film de Fincher. 

Trois films en un

- Et avec Gone Girl, tu as été secoué ?

- Tout est fait pour.

- C’est l’adaptation d’un thriller.

- Oui, comme pur Millenium, Fincher adapte un roman noir avec l’aide de son auteur, la journaliste Gillian Flynn. 

- Le pitch ?

- Beaux, jeunes, riches, Nick et Amy forment aux yeux du monde le couple parfait d’un véritable conte de fées. Le matin de leur cinquième anniversaire de mariage, Nick découvre une table fracassée, des traces de sang et sa femme disparue. La police mène l’enquête, mais très vite, Nick devient le suspect idéal, harcelé par les médias qui l’ont déjà jugé et condamné. Mais impossible d’en dire plus…

- Un polar, donc.

- Ca ressemble plutôt à un mille feuilles. C’est bien sûr un thriller avec énigmes à tiroirs et rebondissements en cascades, mais aussi une description du rêve américain transformé en cauchemar, une charge contre les médias, la société du spectacle, le puritanisme et bien sûr une description au vitriol du couple. 

- Bon, ce n’est pas du Bergman non plus ?

- Non, bien sûr. Mais ce qui est plaisant et virtuose, c’est la multiplication des couches d’intrigues, de genres et de symboliques. Car Fincher joue sur trois niveaux : le mystère, qu’il abandonne assez vite (ouuups, spoiler), l’absurde, puis une satire, une parabole du mariage. Mais on sent bien que ce qui intéresse Fincher, ce sont les masques que nous portons, l’image, la dictature des apparences. D’ailleurs, le film s’ouvre avec un plan sur la tête de Rosamund Pike et en voix off, Ben Affleck qui raconte qu’il voudrait bien fracasser ce crâne pour découvrir ce que pense sa femme, cette inconnue. Tout Fincher est là : la violence et l’énigme que représente l’autre. Et Fincher répétera ce plan à la fin, comme une signature. 

Du Hitchcock digital

- Et la mise en scène ?

- Comme tu le sais, David Fincher est l’un des grands formalistes du cinéma contemporain. Entouré par son équipe de fidèles - Jeff Conenweth à la photo, Trent Reznor et Atticus Ross à la musique, le production designer Donald Graham Burt, sans oublier la costumière Trish Summerville ou le monteur Kirk Baxter – il signe un objet filmique proche de la perfection, du Hitchcock digital, du Fritz Lang 2.0, du David Lynch de synthèse.

- J’ai l’impression que David Fincher est un illustrateur ultra-doué, un enlumineur.

- On pourrait le penser, notamment avec ses trois dernières réalisations, Millénium adapté d’un best-seller suédois, House of Cards, inspiré d’une série britannique ou ce Gone Girl. Mais Fincher le virtuose ne se contente pas d’illustrer ou de tout repeindre en noir. Il construit des machines de guerre sensorielles, viscérales, et tire toujours ces commandes vers ses obsessions (la violence, le monde comme une illusion, l’échec…). Ici, entre une scène de sexe au scalpel et une interview au bazooka, entre deux rebondissements plus ou moins vraisemblables, il se lance dans le film politique et donne à voir une Amérique en pleine déliquescence. Les deux « héros » sont des journalistes-écrivains qui ont perdus leurs boulots et Affleck tente de survivre en enseignant quelques heures et en bossant dans un bar. Tout en bas de la pyramide sociale, on découvre des SDF, des accros au crack qui errent comme des morts-vivants dans un shoping mall voué à la destruction et filmé comme le septième cercle de l’enfer. L’Amérique de Fincher, un centre commercial hanté par des fantômes de consommateurs : une des visions les plus saisissantes de l’année. 

Rosamund Pike, révélation de l’année 

- Et les acteurs ?

- Détesté par la quasi-totalité de la blogosphère, Ben Affleck est un pourtant bon comédien que l’on a vu chez Terrence Malick ou Gus Van Sant. Ici, il est absolument épatant en mâle castré, écrasé par les événements, obligé de sourire lors de la conférence de presse organisée au lendemain de la disparition de sa femme, un sourire qui va sceller sa perte. Quant à Rosamund Pike, mix entre Kim Novak dans Vertigo et Faye Dunaway dans Chinatown, elle est simplement la révélation de l’année.

- Tu avais dit exactement la même chose pour Rooney Mara dans Millénium.

- C’est pas de ma faute si Fincher est également un grand directeur d’acteurs. D’ailleurs, tous les rôles secondaires, remarquablement écrits, sont parfaits, avec mention spéciale à Tyler Perry, irrésistible en avocat cynique, et la remarquable Carrie Coon, qui incarne la sœur jumelle de Ben Affleck. 

- Donc, que du bon ! Et pourtant, tu n’es pas extatique, j’ai l’impression que tu as des réserves ? 

- En l’état, c’est un des meilleurs thrillers de l’année, un divertissement un peu pervers et supérieurement tricoté. Mais comme je t’avais déjà expliqué lors de la sortie de Millénium - qui m’avait pourtant terrassé - j’aimerais enfin que David Fincher, souvent comparé à Stanley Kubrick, s’attaque à un truc plus ambitieux, un sujet digne de son immense talent. Alors, c’est pour quand ton 2001, David ?

Gone Girl de David Fincher avec Ben Affleck et Rosamund Pike, Neil Patrick Harris.

En salles depuis le 8 octobre 2014

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