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Chemin de croix : « le cinéma est ma religion »

Publié par G Groupe X Bakchich

Elevée dans une famille catho fondamentaliste, une gamine de 14 ans rêve de devenir une sainte. Rencontre avec un petit génie récompensé au festival de Berlin, le jeune réalisateur allemand Dietrich Brügemmann.

Première question indiscrète, vous avez quel âge ?

Dietrich Brügemmann : J’ai 38 ans.

Je suis étonné qu’une personne de votre âge puisse réaliser un film sur un tel sujet – une ado d’une famille catholique traditionnaliste veut devenir sainte - et avec une telle maîtrise cinématographique.

D. B. : Je le prends comme un compliment. Mais vous savez, mon prénom, Dietrich, est très démodé en Allemagne. Si vous vous appelez Dietrich, vous n’avez pas moins de 70 ans. Sinon, mon film est tiré d’une histoire personnelle. Pendant quelques années, mes parents ont intégré une fraternité d’intégristes. Je connais bien ce milieu. C’est une histoire longue et compliquée.

Du Marxisme à l’intégrisme

Donc vous connaissez le milieu que vous décrivez dans Chemin de croix ?

D. B. : Intimement. Quand j’avais 11 ans, mon père a eu une crise professionnelle, spirituelle. Il était marxiste, existentialiste, et il a redécouvert la religion de sa jeunesse, et la société intégriste. J’ai commencé à aller à l’église avec la messe en latin. Je suis devenu enfant de chœur, j’ai fait ma confirmation, comme dans le film. Cela a duré quatre ans et cela s’est achevé comme cela avait commencé. Donc, oui, je connais bien les personnages du film, le prêtre ou la mère qui ressemble beaucoup à mon père…

La religion est restée importante pour vous ?

D. B. : (il me coupe) Non ! Vous savez, je n’ai pas parlé de cette histoire aux médias allemands, je suis resté très discret là-dessus, je ne voulais pas exposer ma famille, faire de peine à ma mère en racontant à la télé que mon père était un trou du cul. En France, je peux être un peu plus honnête, personne chez moi ne traduira les journaux français…

Alors votre religion est le cinéma ?

D. B. : Absolument ! Les gens veulent toujours croire en quelque chose qui les transcende, trouver un sens à leur vie. Nous croyons dans des forces plus grandes que nous et nous organisons nos vies selon des rituels, n’est-ce pas ? Regardez comment fonctionne un festival de cinéma. Nous avons ce lieu extraordinaire, ce temple cinématographique où tout le monde s’assoie le matin ou le soir dans un silence religieux, pendant trois heures très ennuyeuses. Après, tout le monde se dit, c’était pénible, mais maintenant, nous formons une véritable communauté. Nous avons cette caste de prêtres qui décident ce qui est bien ou mal : les critiques. Et il y a des saints que nous vénérons : les metteurs en scène. C’est véritablement un rituel religieux.

Et qui sont vos saints ?

D. B. : Si vous regardez Chemin de croix, c’est vraiment évident, c’est le réalisateur suédois Roy Andersson. Il est mon dieu, je suis son apôtre. Il y a tant de sagesse, de vérité dans ses films. Et même s’il est sans merci, il aime tous ses personnages. Je meurs d’envie de voir son prochain film… Je l’ai rencontré en Suède, j’avais l’impression d’être un Musulman en pèlerinage à la Mecque !

«Je n’aime pas le SM d’Haneke»

En voyant Chemin de croix, j’ai également pensé à l’Autrichien Ulrich Seidl.

D. B. : J’aime beaucoup ses documentaires, notamment Jesus, du weißt, avec trois protagonistes qui prient devant la caméra pendant 90 minutes, tout simplement. Vous les regardez et vous les aimez. Un film extraordinaire. Je suis moins fan de ses films de fiction car j’ai l’impression qu’il se moque de ses personnages. Il a un regard d’entomologiste. Non, c’est plutôt Michael Haneke qui traite ses personnages comme des insectes. Je n’aime pas le « sado-modernisme » d’Haneke, Von Trier ou Seidl qui torturent des animaux dans leurs films et puis qui torturent leur public.

Comment avez-vous eu l’idée de construire votre film en 14 plans séquences fixes, avec trois mouvements de caméra ?

D. B. : C’est ma première idée, avant le scénario. Il y a bien sûr des tableaux fixes dans les œuvres de Roy Andersson. Et j’avais déjà réalisé mon premier film en plans fixes en 2005, le spectateur peut ainsi regarder où il veut dans l’image, je ne le manipule pas. Pour celui-ci, je me suis inspiré des 14 étapes du chemin de croix. En 2009, j’ai commencé à me souvenir de ma jeunesse chez les intégristes. J’ai retrouvé des lettres de mon père, j’ai travaillé sur le scénario avec ma sœur, me remémorant notre enfance. L’écriture du scénario s’est étalée sur plusieurs années, mais j’ai dû y travailler en tout dix mois.

Avec une telle forme et un tel sujet, est-ce que ce fût difficile d’obtenir un financement ?

D. B. : Oui. Une télé allemande a accepté de monter dans la production et je suis sacrément reconnaissant envers celui qui a pris cette décision. Il a sauvé le film. Puis, il y a Arte et mon producteur qui a pris de gros risques. Nous avons récolté 1, 3 millions. Avec un peu plus d’argent, nous l’aurions tourné en 3D.

Vous rigolez ?

D. B. : Pas du tout ! J’aurais adoré. Je déteste la 3D, c’est débile et toujours trop sombre à cause de la lumière des projecteurs. Mais cela aurait pu marcher dans mon film, je pense notamment à la séquence de la confession. Le spectateur aurait pu se projeter, se perdre dans l’image, j’aurais vraiment été curieux de voir cela… Peut-être une autre fois.

14 séquences

Comment avez-vous filmé vous 14 sublimes plans séquences ?

D. B. : Nous avons beaucoup répété. Nous répétions une journée dans le décor, avec la caméra, puis nous tournions le lendemain. J’ai tourné le film en 14 jours, mais le tournage s’est étalé sur cinq semaines, à cause des jeunes comédiens que l’on ne peut pas faire travailler plus de trois jours par semaine. C’est complètement différent d’un tournage classique.

Vous pouvez expliquez ?

D. B. : Le tournage n’est pas fragmenté, c’est beaucoup plus fort pour les acteurs, ils sont comme en méditation, ou comme s’ils jouaient de la musique. Les esprits se connectent quand ils jouent ensemble, au même rythme. Il y a un aspect religieux là-dedans, j’en suis persuadé. Quand vous tournez un tel film, vous allumez la caméra le matin, vous réglez les lumières et puis tout est calme, tout le monde, même le responsable de la cantine, n’a qu’un seul but : que la prise soit bonne. Vous plongez dans un plan fixe de 10 minutes et vous espérez un miracle. Ce fut la meilleure expérience de tournage pour tous les membres de l’équipe.

Vous faisiez de nombreuses prises ?

D. B. : Oui ! Il y eut une séquence dans laquelle un acteur n’avait pas appris ses répliques. Ce fut la seule journée galère et j’ai tourné 20 prises. Pour les autres, je faisais plusieurs prises car mes jeunes actrices n’avaient pas beaucoup d’expériences et je voulais leur donner la possibilité d’essayer encore, de creuser. Un tournage comme celui-ci est très technique, le timing est essentiel et il faut pourtant que tout semble naturel. En moyenne, je faisais 5 ou 6 prises et c’était souvent la dernière la meilleure.

[video :https://www.youtube.com/watch?v=AYV5gN35Le0 width :600]

Chemin de croix de Dietrich Brügemmann avec Lea Van Acken, Franziska Weisz et Florian Stetter.

En salles le 29 octobre 2014

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