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Chez “Libération“, à la presque toute fin des fins, Joffrin censure à nouveau Marcelle

Publié par G Groupe X Bakchich

On n'aurait pas parié là-dessus : qu'à une semaine du terme (Pierre Marcelle quittera le journal le 31 octobre), Laurent Joffrin aurait osé, pendant que des coups de hache sont portés dans les effectifs Libération, en asséner un autre dans le pénultième numéro de la chronique No Smoking de Pierre Marcelle. On avait tort : Joffrin l’a fait. Pas de raison particulière invoquée, cette fois, et même pas de prétexte précis : le directeur de la rédaction du quotidien qui ne va pas bien reprochait mardi à Marcelle de lui porter «le coup de pied de l'âne». Réponse, taquine, de l’intéressé : «Cela ferait seulement sourire, quand lui, Joffrin, lui administre tous les jours les derniers sacrements.» Selon une habitude désormais rodée, on lira donc ci-dessous l'avant-dernier No Smoking, que Libération n'aura pas publié ce vendredi.

 

 

RÉVO CUL' À «LIBÉRATION» (ÉPISODE 8)

Ce sera donc fin octobre, fin de partie pour le chroniqueur achevant de revisiter un quart de siècle de révolutions culturelles à Libération, et les raisons bonnes et mauvaises qui firent et défirent No Smoking.

 

«Web First», donc… Tout le monde a bien compris désormais, sinon pourquoi ce mot d’ordre est censé sonner plus martial en anglais, du moins comment il traduit le choix prémédité de la mort du papier-journal. De ce journal-ci ou de tous les autres, dans le triomphe d’un système qui, enrobant la culture dans l’entertainment consumériste comme une barre de vitamines dans trois fois son poids de chocolat, réduit l’information à son uniformisation. Information en continu, répétitive à l’infini tel matraquage publicitaire, et si peu distinguée qu’elle n’a plus rien à voir avec son objet; sans recul critique, sans le temps de sa réflexion, réductible à un bruit de fond, de clichés stylistiques et d’idées paresseusement reçues, menant son lecteur (auditeur, spectateur, etc) à n’en plus être que l’acteur passif et lobotomisé. Toutes ces choses ayant été abondamment dites et redites depuis une douzaine d’années, à la façon dont la vrombissante mouche s’épuise contre la vitre – passons.

On ne s’étendra pas non plus sur la crédibilité d’un projet censé organiser une quelconque pérennité du titre, que ce soit sur écrans multiples ou a fortiori sur papier, autour d’une telle quantité de postes supprimés et, à ce jour, sans aucun projet rédactionnel agréé. S’il semble acquis qu’un restaurant verra le jour sur la terrasse de Béranger, la date – on parle avec insistance de l’été prochain - ni le lieu du déménagement de la rédaction ne sont encore établis ; quant à la suppression, d’un trait de plume comptable, de nos généreux Services généraux, souhaitons que leur mort reste symbolique. Après tout, qui d’autre que ces professionnels-là sauvèrent la vie du jeune César, assistant-photographe abattu par un dingue et d’un coup de fusil dans le hall du journal, le 18 novembre 2013, et nous délivre tous les jours de deux ascenseurs sur trois en panne chronique depuis des mois ?

Même en acceptant l’augure d’un Libération ressuscité sur tablettes, Smartphones ou écrans GPS, l’optimiste le plus volontariste ne saurait se persuader que la quête effrénée d’une part du gâteau webmatique constitue la raison d’être de Libération. On ne change pas le monde en se résignant à satisfaire les contraintes d’un support qui échappe dans le toujours plus vite, pour le plus grand profit des usines à web-journalistes; on ne change pas le monde en annonçant quarante secondes avant l’AFP que Valérie Trierweiler a publié un livre, ou Nicolas Sarkozy un communiqué ; on ne change pas le monde en se bornant à proclamer qu’on ne diffusera pas les saloperies que les autres diffusent (starlettes à poil ou décapitations «barbares»), dans une posture prétéritive qui se révèle le meilleur des teasings; on ne change pas le monde en renonçant à identifier une intelligence dispersée de médias en médias et finalement perdue, depuis que tous se confondent en rapportant tous le même néant exactement comme se superpose, à la seconde près, la même hiérarchie des semblables sommaires de journaux télévisés.

La raison d’être de Libération était, à sa façon, à sa place, peu ou prou – osons dire : modestement - de changer le monde ; à tout le moins de participer de sa transformation, et d’abord en n’étant pas un journal comme les autres. Une question de style, bien sûr, une affaire d’esthétique, c’est à dire de politique, évidemment… L’affichage, dans la dernière semaine de ce funèbre automne, d’un dazibao comme avant, sur les murs de Béranger, en témoignait lumineusement ; comme l’expression d’une nostalgie ou comme un faire-part de deuil, il citait ce mot de Serge July : «…l’un des plus beaux quotidiens écrit et visuel du monde, certains jours le plus beau de tous.» (1) Quand tous ses confrères eurent abondamment pillé ses formes (Evénement, Portrait, Grand angle, politique photo et autres Désintox), on s’aperçut que Libération ne se distinguait plus. Soumis soudain à la concurrence du scoop volatile et du clic compulsif, il échappait à sa propre intelligence et à sa propre esthétique.

Et c’est aujourd’hui la ronde funèbre, dans les murs de Libération où “partants” et “restants” se croisent comme dans La Maison des morts d’Apollinaire ou le Thriller de Michael Jackson (selon le goût de chacun, quand il se revendiquait multiple), et dans l’allégorique palindrome, In girum imus nocte et consumimur igni, en hommage à tout ce que fut ce journal qui nous consuma.

Que sont nos lecteurs devenus, quand les reverrons-nous, et les reverrons-nous? Nous cherchons. En ces catacombes, nous creusons. (A suivre.)

 

(1) Pourquoi je quitte «Libération», par Serge July, publié les 30 juin (sur le site) et 1er juillet (dans le journal) 2006.

Publié dans la catégorie Médias
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