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Fury : Bêtes de guerre

Publié par G Groupe X Bakchich

Dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, cinq hommes dans un tank tentent de survivre un jour de plus. Avec un Brad Pitt impérial, un trip barbare signé David Ayer.

- Je crois que tu aimes bien David Ayer.

- J’adore David Ayer !

- C’est le scénariste de Training Day et le réalisateur de End of Watch, c’est ça ?

- C’est un cinéaste mutant, le bâtard de Sam Peckinpah et de James Cameron, un des talents les plus originaux venus des USA depuis une quinzaine d’années, un mec qui sculpte l’adrénaline, fait bouillir la testostérone, qui travaille sur la viscéralité, Sa devise pourrait être : « Dieu vomit les tièdes ». 

- C’est un ancien soldat, je crois.

- Très important, ça. Orphelin, il a grandi dans le ghetto de South Central, abandonné ses études, avant de trainer dans la rue. Puis, il s’est engagé et a servi dans les sous-marins. Il a même déclaré : « Sans la Marine, je serais mort, ou en prison. Aucun doute là-dessus. » Depuis, ses personnages sont toujours des militaires ou des flics, comme dans son premier long-métrage, où Christian Bale campe un vétéran de la guerre du Golfe qui ne se remet pas de l’horreur des combats…

- David Ayer a commencé comme scénariste.

- Absolument. En 2000, il écrit son premier scénario, U-571, un film épatant sur… un sous-marin durant la Seconde Guerre mondiale. Protégé de Westley Strick, il écrit le nanar Fast and Furious, qui va engendrer une saga aussi débile qu’assourdissante, et aussitôt après son premier très grand scénario, Training Day, énorme polar qui vaudra à un Oscar à Denzel Washington, formidable en gangsta cop. Il adapte ensuite James Ellroy (Dark Blue), usine une grosse bêtise avec Colin Farrell (S.W.A.T.) et en 2005, il passe à la mise en scène avec Bad Times.

David Ayer, maître du cinéma immersif

- Ce polar hardcore avec Christian Bale, inspiré par Taxi Driver ?

- Ayer connaît la misère, la violence et les flics qui patrouillent les « mean streets » de South Central gangrenées par le crack et la peur. Bad Times nous montre un Christian Bale, militaire déglingos qui se voit refuser le poste de flic qui lui avait été promis. A l’époque, David Ayer a 37 ans. Il arrête alors d’écrire des scripts pour les autres et revient en 2008 avec Au bout de la nuit, un polar plus anecdotique avec Keanu Reeves et Forest Whitaker. 

- Puis c’est End of Watch, polar radical et sombre, tourné avec des caméras de surveillance. 

- Pendant deux heures, tu es dans la voiture de patrouille de deux flics de L. A., à leurs côtés quand ils explosent une porte et découvrent des cadavres mutilés dans la cave d’un baraque abandonnée, recroquevillé dans ton fauteuil quand ils se font canarder à l’arme lourde par des dealers Mexicains. 

- Bon, il y a quand même Sabotage, avec Schwarzenegger, qui fait un peu tâche dans sa filmo. 

- En l’état, Sabotage n’est pas vraiment passionnant ; c’est plus un « véhicule » pour Schwarzy qu’un film d’Ayer. Un gros budget, avec des centaines de techniciens, son passeport pour Fury et des superproductions plus ambitieuses ?

- Tu étais sur le tournage de Sabotage.

- A Atlanta, en 2012, oui. Le film s’intitulait encore Ten à l’époque. David Ayer était sous tension, une vraie grenade dégoupillée. Même s’il tente de se maîtriser, on sent vraiment une grande violence en lui. En même temps, je l’ai vu régler une scène d’explosion avec l’assurance d’un vieux routier d’Hollywood…

Des soldats métamorphosés en monstres

- On arrive à Fury.

- Je l’ai vu il y a quelques jours déjà et je n’arrive pas à m’en remettre, à sortir certaines scènes de mon esprit.

- Genre ?

- Un crâne que l’on fait éclater à coups de botte dans la boue, un môme forcé d’abattre un prisonnier dans le dos, un GI qui poignarde un Allemand dans l’œil, comme s’il s’agissait d’un travail à la chaîne…

- OK, la guerre est dégueulasse, on connaît, non ?

Non. Et je ne crois avoir jamais vu cela. Avec Fury, David Ayer parle de la destruction de la bonté, de la décence, de l’humanité. Nous sommes en 1944, lors des dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale. Il y a quatre soldats américains, Wardaddy et ses hommes, quatre fantômes qui ont perdu il y a longtemps toute trace d’humanité, plongés dans le réceptacle amniotique d’un char Sherman. « Cette guerre, je l’ai commencée en tuant des Allemands en Afrique. Je continue en tuant des Allemands en Allemagne. » Procédé scénaristique classique, Ayer plonge un petit jeune au milieu de ces vétérans à moitié dingues, au milieu du chaos, et c’est parti pour 2h 30 d’un voyage au bout de la nuit. 

- Tu t’emballes, mais cela ne me semble pas follement original tout ça.

- Avec Fury, Ayer prend tous les risques. Il délaisse la narration classique pour une narration plus relâchée et construit une histoire en creux, pleine de trous, avec deux ou trois épisodes spectaculaires mais anecdotiques : Brad Pitt doit sauver des G.I. pris au piège dans un champ, puis tenir un carrefour. Pas de grandes batailles célèbres, pas d’actes d’héroïsme, pas d’Hollywood ici, juste 24 heures dans la vie de cinq soldats. Ce qui intéresse Ayer, c’est la sensation, te faire connaître au plus profond de ton âme le chaos, la mort, la folie. Il veut de crucifier à ton fauteuil, comme dans End of Watch, te faire ressentir la démence des combats, l’odeur du sang, de la merde, tressaillir devant les corps des civils pendus à des poteaux électriques, les militaires écrasés par les chenilles du tank ou les chairs putréfiées sur la route de l’enfer. De fait, Fury est un trip hallucinatoire, une machine immersive usinée pour te griffer la rétine et te flinguer le cerveau.

Un des plus beaux rôles de Brad Pitt

- Explique.

- Tous les soldats américains sont à moitié déments, des tueurs plus ou moins psychotiques, des violeurs en puissance, incapables de communiquer entre eux autrement qu’en se menaçant ou se frappant. Jamais vu un truc pareil dans un film américain ! Comme les employés d’un abattoir, ils sont là pour faire le job. Et ils le font. Ils exécutent les SS qui se rendent, les prisonniers sans défense, savent qu’il faut descendre même les enfants, les femmes sont de la chair à viol (« On peut les tuer mais pas les baiser »)… Vu dans Walking Dead ou Le Loup de Wall Street, Jon Bernthal incarne la part d’ombre des membres de l’escouade du tank, un soldat lobotomisé par la haine, les morts. Il faut le voir cogner sur la jeune recrue, incarnée par Logan Lerman (Percy Jackson, Noé) car il représente la part d’humanité, la lueur d’innocence qu’il a perdu depuis longtemps. Dément ! 

- Bon, tu n’as même pas parlé de Brad Pitt…

- Il a la plus belle filmo d’Hollywood, en tant qu’acteur ou producteur. Au fil des années, il a bossé avec Terrence Malick, Ridley Scott, Andrew Dominik, David Fincher, Bennett Miller, Steve McQueen, Alejandro González Iñárritu ou Quentin Tarantino. Ici, il est à la fois Robert Mitchum, Jack Palance, Lee Marvin ou James Coburn. Bourré de cicatrices, les yeux déjà morts, sans âge, il massacre à tour de bras mais pleure en cachette de ses hommes. Il s’offre un des rôles les plus forts de sa carrière. 

Fury de David Ayer avec Brad Pitt, Shia LaBeouf, Michael Peña, Jon Bernthal et Logan Lerman.

En salles depuis le 22 octobre 2014

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