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Foxcatcher : Des fantômes et des hommes

Publié par G Groupe X Bakchich

C’est la lutte finale, entre un milliardaire maboul et un sportif pas futé. Emprise, lutte gréco-romaine et toxicité : le premier chef-d’œuvre de 2015, Prix de la mise en scène à Cannes.

Les premières images de Foxcatcher sont en noir et blanc, dans un ralenti cotonneux, comme dans un rêve. Comme dans un cauchemar. On y voit des personnages d’un autre temps traquer un renard lors d’une chasse à cour. C’est un matin à la lumière sépulcrale, dans une campagne irréelle, gelée ; des aristocrates en costumes esquissent des sourires, bougent comme des fantômes, le renard tente de fuir… On est dans la glaciation, quasiment dans le dernier plan de Shining, quand on découvre Jack Nicholson sur la photo du 4 juillet 1921, prisonnier de l’hôtel Overlook pour l’éternité…

Des fantômes, Foxcatcher en est rempli. Le fantôme d’une mère absente, un lutteur qui cherche après le fantôme d’un père, des personnages qui ressemblent à des ectoplasmes… Le héros du film, le milliardaire John Du Pont, a tout du spectre. Héritier de la fortune du Français Eleuthère Irénée Du Pont, richissime fabriquant de poudre à canon, c’est un patriote mégalo qui vit sous l’emprise d’une mère tyrannique et castratrice qui le méprise copieusement. Il s’invente donc une vie de spécialiste en ornithologie, en conchyliologie, en philatélie, une vie fantasmée de champion sportif ou d’entraîneur de lutte gréco-romaine car il aime un peu trop les costauds en justaucorps fluo. Persuadé qu’il peut devenir le sauveur de la lutte américaine et rapporter de l’or aux Jeux olympiques de Séoul en 1988, il décide de monter une équipe, la Team Foxcatcher, et recrute pour un salaire mirifique les deux frères Schultz, Mark et Dave, médaillés aux J.O. de 84. Seule ombre au tableau, le milliardaire est complètement ravagé du bulbe. Parano, défoncé à la cocaïne, il se fait appeler « Coach », « Eagle » ou « Golden Eagle », paie des réalisateurs pour mettre en scène des documentaires à sa gloire, se lance dans des combats de lutte bidon et, se déplaçant tel un mort-vivant, tire parfois des coups de revolver dans son gymnase. Dans la réalité, John Du Pont était encore plus secoué : il pensait que les arbres de sa propriété bougeaient la nuit, que les Martiens lui laissaient des messages dans son écurie et obligeaient ses lutteurs à le suivre lors de chasses aux fantômes dans son parc…

Une merveille de scénario

De cette histoire hallucinée et hallucinante, tirée bien sûr d’un fait divers qui a défrayé la chronique, Dan Fetterman, déjà auteur du Truman Capote, et E. Max Frye (Dangereuse sous tous rapports) ont tricoté une merveille de scénario, un modèle de simplicité et de complexité, avec une narration d’une incroyable fluidité qui mène jusqu’à la catharsis finale. Les frères Schultz - Mark, gladiateur taiseux en mal de père, et Dave, mentor plein d’assurance, le seul personnage véritablement humain du trio - sont superbement dessinés, comme le milliardaire maboul. Sa mère, incarnée par Vanessa Redgrave, n’a que quelques scènes, mais les scénaristes parviennent à la faire exister avec deux répliques qui dégoulinent de venin. Même chose pour les personnages secondaires, superbement esquissés. Plus fort, les deux scénaristes truffent le film de réflexions sur l’échec du rêve américain, la lutte des classes, le pouvoir de l’argent, l’incapacité de certains êtres au bonheur, le prix de la liberté, la manipulation, la dépendance, la domination… Ils creusent un abîme de complexité et transforment Foxcatcher en œuvre d’une infinie noirceur sur l’emprise et la toxicité, un peu comme dans The Master de Paul Thomas Anderson. Ils se focalisent sur Du Pont et Mark Schultz qu’ils isolent entre les quatre murs d’un gymnase mortifère, dans une relation perverse entre un maître et son esclave, condamnée à se terminer en tragédie. Qu’il y a t-il entre ces deux hommes troubles, troublés, le premier ignoré par sa mère, l’autre à la recherche d’une figure paternelle ? De l’admiration, du mépris, de la jalousie, une homosexualité refoulée (ou pas), de la haine ?

Un film de vampires qui glace les sangs et sonde les âmes

Pendant de longs mois de recherche, Bennett Miller, le réalisateur, a rencontré les protagonistes de cette tragédie américaine, notamment Mark Schultz, plusieurs des lutteurs de la Team Foxcatcher ou encore Hugh Cherry qui, enfant, avait été payé par la mère de John pour faire semblant d’être son ami… On peut donc en conclure que Bennett a fait plus que poser sa griffe sur le scénario. Derrière la caméra, il laisse éclater son talent. Immense. Et à 48 ans, l’auteur de Truman Capote et du Stratège, un petit bijou sur le base-ball avec Brad Pitt, s’affirme comme un des grands cinéastes américains du moment. D’ailleurs les jurés de Cannes ne s’y sont pas trompés et lui ont décerné le Prix de la mise en scène pour ce long fondu au noir de 2H 14. Miller filme comme un entomologiste dissèque un insecte, avec force et précision. Pour souligner la pesanteur du décorum, il s’attarde sur des détails de la propriété du milliardaire, des trophées, des bibelots, un tableau… Bennett Miller se transforme ici en cinéaste de la glaciation et son film s’apparente à un jeu de masques existentiel, un long labyrinthe dépressif au bout de la nuit.  Sans effets de manche, avec une charpente de champs/contre-champs faussement classique, mais avec une lumière sculptée par Greig Fraser (Zero dark Thirty, Cogan – killing them softly), il cisèle quasiment un film d’horreur, hanté par un passé qui ne veut pas mourir et les fantômes du présent, un film de vampires vertigineux qui glace les sangs et sonde les âmes.

Regarde les hommes tomber

Bennett Miller montre également une hallucinante virtuosité quand il filme les corps, des corps-à-corps tour à tour brutaux, sensuels ou tendres. Il filme la peau, la sueur, les muscles, les corps qui tombent, se relâchent dans l’étreinte… Dans une des premières séquences du film, on voit les deux frères Schultz s’entraîner. En quelques secondes, Miller parvient à fixer sur pellicule l’antagonisme des deux frangins : d’une étreinte quasi-fraternelle, les prises deviennent de plus en plus violentes, pour se terminer en pugilat sanglant, annonciateur d’une tragédie à venir. Tout le film est inscrit dans ces plans brefs, interprétés par des acteurs au sommet de leur art. Car en plus d’être un maître de la narration, de la composition et des cadrages, Bennett Miller est un directeur d’acteur époustouflant. Après avoir sublimement dirigé Philip Seymour Hoffman et Brad Pitt, le réalisateur offre leurs meilleurs rôles à Steve Carell, Channing Tatum et Mark Ruffalo. Il faut voir le cou de taureau et le regard vide de Tatum, Carell qui se déplace tel Nosfératu ou le regard débordant d’humanité de Ruffalo, seul socle moral et affectif du film. Vu dans une soixantaine de films, notamment Zodiac, In the Cut ou Collatéral, Mark Ruffalo est l’arme secrète des cinéastes, capable de transformer n’importe quel second rôle en un personnage inoubliable. Ici, il a pris une quinzaine de kilos, s’est rasé une partie du crâne et entraîné à la lutte pendant sept mois. Mais ce n’est rien par rapport à la force tranquille qui émane de lui, de l’humanité qui exsude de tous les pores de sa peau, sans parler de sa démarche de sanglier, de sa diction lente et douce.

Pour trier les prises et les nombreuses improvisations de ses acteurs, Bennett Miller a du s’enfermer un an en salle de montage pour passer d’un long-métrage de plus de quatre heures à film d’un peu plus de deux heures. Il cisèle une tragédie grecque sur des costauds américains en justaucorps et un milliardaire qui depuis longtemps ne fait plus partie de ce monde : un fantôme…

[video : https://www.youtube.com/watch?v=FyKtiSGzKkY width :600]

Foxcatcher de Bennett Miller avec Steve Carell, Channing Tatum et Mark Ruffalo.

En salles depuis le 17 janvier 2015.

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