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DENIS ROBERT : « MON HISTOIRE ETAIT TELLEMENT DINGUE QU’ELLE DEVENAIT UNE ŒUVRE D’ART. »

Publié par G Groupe X Bakchich

Troisième et dernière partie de notre interview avec Denis Robert à l’occasion de la sortie du film L’Enquête. Où il est question de bouddhisme, d’art et de Charlie Hebdo.

Pour revenir à la presse, il n’y a pas eu beaucoup de solidarité de la part des confrères. Vous êtes passé pour le zozo, le Don Quichotte, le fou d’investigation… Pourquoi les autres ont-ils suivi ?

D. R. : La nature humaine, le côté mouton de panurge. La campagne de fond a marché. Jusqu’à ma victoire en cassation. Le rapport de force s’est inversé. J’avais à nouveau la golden card… C’est eux qui devenaient diffamatoires s’ils critiquaient mon travail. « Enquête sérieuse, de bonne foi servant l’intérêt général ». Circulez… Néanmoins, il faut quand même tempérer votre propos quant à la presse : certains journalistes m’ont soutenu envers et contre tous. Je pense à Florence Beaugé au Monde, Anne Crignon du Nouvel Obs, seule contre tous, Pierre Siankowski des Inrocks, Sébastien Vibert à France Télévision… 

« TU NE VAS PAS FAIRE LE COMBAT DE TROP. TU AS MORALEMENT GAGNE. POURQUOI T’ACHARNER ? »

Vous avez été ostracisé pendant dix ans, ça laisse des séquelles ? Comment se relève t-on, même après le procès en cassation ?

D. R. : Je dois être bouddhiste. La haine obscurcit le cerveau et la vie est courte. Je ne laisse autant que je peux jamais la colère m’habiter. Chacun fait avec sa conscience. Quand j’ai refusé l’accord de Clearstream, j’ai été simplement fidèle à mes engagements et à notre enquête. (L’article dans Libé où Denis Robert décline la proposition de Clearstream  ). Il y a un moment charnière dans le film, à la fin, quand le journal Le Monde publie la publicité achetée par Clearstream. La multinationale me propose un marché : je retire les pourvois en cassation et ils me dédommagent. J’étais au fond du trou, au moment des affaires Villepin, des faux listings. Clearstream propose de retirer ses plaintes, de laisser tomber les amendes. Mon entourage, mon éditeur, Canal, tout le monde m’a conseillé d’accepter la transaction. Le raisonnement était : « Tu ne vas pas faire le combat de trop. Tu as moralement gagné. Pourquoi t’acharner ? » Alors que c’était eux qui s’acharnaient… Je devais écrire une lettre qui ne serait pas rendue publique dans laquelle je reconnaissais avoir commis des erreurs. C’était une sorte d’échange où Clearstream et moi devions reconnaître des erreurs. Tout cela se négociait entre avocats et était accompagné de compensation financière. Si j’acceptais leur accord comment aurais-je pu vivre ensuite ? Comment se regarder dans une glace, parler à ses mômes, à ses potes ? Ce n’est pas facile d’être corrompu. Car c’est de cela qu’il s’agit au final. C’est facile de refuser quand on est clair dans sa tête. Je n’ai pas hésité une seconde.

Cela représentait quelle somme ?

D. R. : Je pense que j’aurais pu obtenir plusieurs millions d’euros. Je leur en ai coûté au moins 30 millions entre les frais d’audit, le paiement des indemnités de licenciement du staff et les frais d’avocats. 10% de la somme était envisageable. Mais rien n’a jamais été concrètement avancé. Donc, c’est mon interprétation.

Pendant toutes ses années, vous avez participé à des spectacles, écrit des romans, des BD, fait des peintures, réalisé un documentaire sur Cavanna… Est-ce que l’on peut dire que l’art vous a sauvé ? 

D. R. : C’est très important, ce que vous appelez l’art ; c’est la meilleure nouvelle de cette histoire. Ma rencontre avec Eric Landau et Isabelle Euverte, les galeristes de W, est fondamentale. Quand j’ai écrit Clearstream l’enquête, le livre a été retiré de la vente le lendemain de sa sortie, suite à une plainte d’Imad Lahoud, et j’ai pris un coup au moral, surtout à cause du silence médiatique qui a suivi ce retrait… On allait retirer mon livre des mains de lecteurs suite à une décision de justice incroyablement rapide. Je n’avais pourtant pas écrit Mein Kampf ou un traité de pédophilie ; j’avais écrit un bouquin décryptant la manipulation Clearstream et mettant en cause le Premier ministre de l’époque. Après, vous n’êtes plus pareil quand vous reprenez un clavier. A l’époque, j’étais mis en examen pour recel de vol de secret bancaire. J’ai utilisé les listings de Clearstream pour en faire des œuvres d’art. C’était en partie de la provocation.

« J’AI COMPRIS QUE MEDIATIQUEMENT, CE N’ETAIT PLUS POSSIBLE, JE N’EXISTAIS PLUS COMME JOURNALISTE. »

Vous en avez fait une expo ?

D. R. : Dans une galerie d’art contemporain, je me sentais en sécurité. J’ai imprimé sur des toiles les fameux listings. Avec l’interdiction du livre, j’ai eu un nouveau sursaut : c’était le premier livre interdit à la vente depuis La Question d’Henri Alleg, pendant la guerre d’Algérie. J’ai acheté des feutres, des craies, et je me suis lancé. C’est compliqué à expliquer mais j’ai compris que médiatiquement, ce n’était plus possible, je n’existais plus comme journaliste. Mon histoire était tellement dingue qu’elle devenait une œuvre d’art. Je me suis dit qu’une galerie pouvait devenir mieux qu’un journal, cela pouvait devenir un média. C’est dans cet état d’esprit que j’ai travaillé mes premières expositions. Et ce sentiment m’anime toujours. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est que mes premiers acheteurs ne savaient absolument pas qui j’étais. Je n’ai pas arrêté depuis.

Un mot sur Charlie.

D. R. : J’ai des amis à Charlie. Je devais encore interviewer Wolinski pour boucler mon film. Encore une fois, je me retrouve au cœur du chaudron. Depuis quatre ans, je travaille sur un film sur Cavanna. Il était très important pour moi et toute une génération de journalistes, d’humoristes, de dessinateurs, de défricheurs. Grâce à ses éditos et ses livres comme Les Ritals, j’ai compris que l’écriture, c’était mon affaire. Je l’ai revu souvent ces dernières années et j’ai filmé certains de nos entretiens… Ils prennent une force incroyable aujourd’hui. C’est un message d’outre-tombe. J’ai essayé de vendre le documentaire du vivant de Cavanna, mais j’ai essuyé des refus de toutes les chaînes. J’ai réalisé le film quand même. J’ai trouvé deux petites chaînes et Cavanna est mort. A sa mort, en janvier 2014, j’ai repris le film, avec des entretiens, des images d’archives, la captation de ses obsèques et une réflexion sur ce que devenait l’esprit de Charlie Hebdo et Hara-Kiri. Je le terminais quand il est arrivé ce que vous savez. Depuis le massacre de Charlie, j’ai plusieurs offres de distribution cinéma. Je vais voir. C’est sûrement Rezo Films qui va distribuer notre doc. Je suis un peu dans l’urgence. J’ai terminé avec Nina, ma fille, un 52 minutes en qui va faire l’ouverture du festival d’Angoulême. Puis passer sur France 3 Aquitaine et sur la chaîne Toute l’histoire. Ensuite on va s’attaquer à une version 90 minutes qui sortira j’espère au cinéma en avril-mai. Ça s’appellera Jusqu’à l’ultime seconde j’écrirai. C’est une phrase de Cavanna que je fais mienne.

DENIS ROBERT, REPERES

1958 : naissance à Moyeure (Moselle). 

1979 : étudiant en psycho, éducateur spécialisé, DEA de psycholinguistique. 

1982-1995 : Denis Robert écrit à Libération

1996 : Publication du livre Pendant les « affaires », les affaires continuent. La même année, il réunit  des magistrats anti-corruption pour lancer « l’appel de Genève » pour la création d’un espace judiciaire européen, dans le but de lutter contre le crime financier.

1999-2002 : Denis Robert enquête sur Clearstream. 

2001 : publication de Révélation$.

2004 : Clearstream se retrouve au centre d’une manipulation d’Etat qui met aux prises Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin dans la course à la Présidentielle

2010 : poursuivi pour « recel de vol de secret bancaires » par la justice française dans le procès opposant Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, Denis Robert est relaxé en janvier 2010.

2011 : la Cour de Cassation reconnaît son enquête sérieuse et servant l’intérêt général et condamne Clearstream à le dédommager. 

2014 : sortie de son dernier roman, Vue imprenable sur la folie du monde » (Les Arènes)

2015 : sortie du film L’Enquête, de Vincent Garenq.

Réédition de sa magnifique BD, L’Affaire des affaires, (Dargaud). 

Exposition à la galerie W, dans le 18e, jusqu’en mars.

A LIRE : 

Le blog de Denis Robert (mars 2006-octobre 2008) un million de visiteurs pendant ses années de combat)  

DENIS ROBERT SUR BAKCHICH :

JET DE L’ÉPONGE AU SEIZIÈME ROUND, PAR DENIS ROBERT

DENIS ROBERT : « MONSIEUR L'HUISSIER, VOTRE LETTRE M'ÉNERVE »

QUAND VAL POIGNARDE DENIS ROBERT ET SINÉ DANS LE DOS

BD EN MAIN, DENIS ROBERT LÉGITIME L'APPEL CONTRE VILLEPIN

Une interview dans Télérama (avec en cadeau bonus, un petit film très drôle de 2009 où Philippe Val déverse son venin sur Denis Robert).

Un article de Technikart

Denis Robert contre Clearstream (1) : « Ce ne sera jamais fini »

Denis Robert contre Clearstream (2) : Les trous de mémoire d’Edwy Plenel (mémento)

Denis Robert jette l’éponge

La condamnation de Denis Robert annulée en cassation

« Dix ans et toutes mes dents », par Denis Robert

Denis Robert chez Thierry Ardisson, à l’occasion de la publication de La Boîte noire, donc 2002. 

Tribune de Denis Robert en 2014, reprise sur Les Inrocks.

Galerie W : pour voir les peintures de Denis Robert

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