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American Sniper : la guerre dans le viseur

Publié par G Groupe X Bakchich

Voyage au bout de l’enfer irakien avec la plus meurtrière des bêtes de guerre de l’armée US. Clint Eastwood dissèque les tréfonds l’âme humaine dans un des chefs-d’œuvre de sa filmographie.

Depuis 15 jours, c’est l’hallali. Clint Eastwood serait un va-t’en guerre, un immonde propagandiste, pire encore, un mec de droite… On se croirait revenu dans les années 70 quand Pauline Kael assassinait Eastwood en le traitant de fasciste à cause de Dirty Harry. Donc American Sniper déboule dans les salles et la presse française tire à vue - Libé en tête avec cette couverture dégueulasse « Eastwood : vieux démon », illustrée par une photo de… Gran Torino - balançant quelques arguments massue contre cet horrible film de propagande yankee : Clint fait de Chris Kyle un héros, n’évoque pas la politique de George W. Bush, ignore le peuple irakien, le film est misogyne, réactionnaire, c'est de la réécriture de l'invasion irakienne… De plus, Clint Eastwood ne dirait pas clairement « la guerre, c'est mal ». Et ça, c’est pas bien ! La plupart de ces arguments caricaturaux ne résistent pas à l’analyse et me font penser du procès en sorcellerie pour l’extraordinaire Voyage au bout de l’enfer. American Sniper n’évoque pas la politique de Bush, le peuple irakien n'est pas correctement représenté car American Sniper n’est PAS un documentaire géopolitique sur l’Irak ou Bush. C’est une œuvre désespérée sur la guerre, toutes les guerres, des conflits qui transforment les hommes en bêtes, en machines, en monstres, en fantômes. Chez Eastwood, la guerre est un enfer, un chaos absolu où les soldats doivent tirer sur des femmes, des enfants, mariner dans leur pisse pour abattre une nouvelle cible, tenter de survivre une heure de plus, pour (parfois) rentrer à la maison, mutilés, à mieux, complètement brisés. Bon, c’est sûr, Eastwood est un cinéaste subtil, qui bouscule les certitudes, et la critique française n’a pas vraiment l’habitude. Pourtant, que nous donne-t-il à voir ? Des morts-vivants, des zombies qui continuent d’avancer. La preuve ? Une Irakienne qui donne automatiquement une roquette à son fils. Le frère cadet du héros, lui aussi envoyé en Irak,  tremblant de peur, métamorphosé en zombie au regard mort. Notre American Sniper qui - de retour au pays et souffrant clairement de syndrome post-traumatique - regarde la télé éteinte et ne peut plus sortir de chez lui. Des vétérans mutilés, sans bras, sans jambes, portant les stigmates d’une guerre absurde. On se croirait dans Walking Dead… Autant pour le film de propagande et le procès en sorcellerie patriotique d’Eastwood… 

Redneck, brebis et morts-vivants

Je crois que ce que la presse reproche également à Clint Eastwood, c’est d’avoir choisi un « héros » si peu recommandable. Comme si on reprochait à Martin Scorsese d’avoir illustré la vie pathétique de Jake LaMotta dans Raging Bull… Chris Kyle est un tueur. Sans remords, ni regrets. Un tueur d’Etat, récompensé de deux Silver Stars et cinq Bronze Stars parce qu’il était capable de bousiller plus d’Irakiens que ses petits camarades. Eastwood nous jette au visage toute la folie d’un monde où l’on met des armes - dans les deux camps - dans les mains d’enfants. Il sonde les tréfonds de l’âme humaine et bien sûr, l’image qu’il nous revoie fait vraiment peur : c’est la notre ! 

American Sniper raconte donc le destin tragique de Chris Kyle, le tireur d’élite le plus meurtrier de l’armée américaine, une machine à tuer qui a revendiqué plus de 250 tirs mortels en Irak (160 confirmés par l’armée US). Elevé par un pater familias bigot et azimuté dans l’idée qu’il était sur terre pour protéger ses semblables, le cow-boy texan s’engage dans les Navy Seals à 30 ans, le jour où il voit s’effondrer les tours du World Trade Center. Dans l’enfer irakien, il devient un sniper d’exception, surnommé La Légende, capable de d’abattre – sans états d’âme - hommes, femmes, enfants irakiens pour sauver la vie d’un Marine, un frère d’armes. Eastwood le montre depuis son enfance de redneck au Texas, initié au maniement des armes par son père et jusqu’au jour de sa mort (hors-champ), quand, à 38 ans, il est abattu par un ex-Marine, souffrant lui aussi de désordres post-traumatiques. Qui est cet homme élevé dans la croyance absolue qu’il est un chien de berger qui doit veiller sur les brebis, obsédé par le Punisher, le justicier psychopathe de la Marvel, qui déclarait volontiers que son seul regret était de « ne pas avoir tué plus de ces sauvages, ni sauvé plus de nos gars » Pour Eastwood, la réponse est limpide : un sniper américain, mort sur le champ de bataille depuis son premier kill, un mort en sursis. Un mort-vivant, on y revient. 

Un modèle de mise en scène

Le plus grave avec cette polémique ridicule, c’est que personne ne parle de cinéma. Pourtant, Eastwood réalise ici son meilleur film depuis Million Dollar Baby (2004). Eastwood a déjà filmé la guerre dans Le Maître de guerre ou plus récemment dans Lettres d’Iwa Jima ou Mémoires de nos pères, mais jamais avec autant de maestria, de viscéralité et de force. Le metteur en scène d’Impitoyable et de Sur la route de Madison est le dernier des classiques, le fils spirituel de John Ford. Pas de fioritures, pas d’effet tape-à-l’œil (juste un effet raté, avec la balle « magique » part au ralenti), Eastwood alterne des plans en mouvement à la steaycam et des plans fixes, et filme des regards, des corps qui avancent, des corps qui tombent, dans un enfer géométrique qui évoque parfois Full Metal Jacket. Quand Kyle est embusqué en mode sniper, Eastwood parvient à décupler l’énergie et le côté physique de ces séquences d’attente. Je pense notamment à la scène où Kyle, après avoir descendu un chauffeur de taxi armé d’un lance-roquette, attend, le doigt scotché sur la gâchette, l’œil vissé à sa lunette, tandis qu’un môme s’approche et ramasse l’arme lourde… Une scène qui glace le sang. Si les séquences intimes entre Kyle et sa femme semblent moins convaincantes, les scènes d’action en Irak sont hallucinantes de réalisme, et la bataille au milieu d’une tempête de sable est un sommet du cinéma d’Eastwood, une séquence d’anthologie qui rivalise avec les meilleures du Soldat Ryan, La Chute du faucon noir, Zero dark thirty ou du récent Fury, avec Brad Pitt. 

Une chose est sure. American Sniper sera réévalué dans quelques années, pour trôner au sommet de la filmo du maître. Mais vous pouvez le voir, et l’aimer, dès maintenant. 

American Sniper de Clint Eastwood avec Bradley Cooper et Sienna Miller.

En salles depuis le 18 février

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