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La psychiatrie française est devenue folle

Publié par , G Groupe X Bakchich

Ce qui est sûr dans notre monde, c’est que les fous ne sont pas les plus dangereux. Que derrière le fou il y a la société et ce qu’elle fait de l’institution psychiatrique qui, elle, évolue suivant les priorités d’une époque. Quand cette société applique des solutions rapides et égoïstes, gère la psychiatrie par le management, estime que l’on peut rentabiliser la démence, elle devient plus folle que les fous, dangereuse.

Depuis que je suis psychiatre, je n’ai jamais eu de problème avec l’agressivité, ou la violence de mes patients. Je n’ai jamais eu le sentiment de faire un travail à risques. Le drame de Grenoble vient réveiller une « psychose » qui jette la suspicion sur les malades mentaux, alors qu’il devrait nous pousser à nous interroger encore sur l’évolution imposée à la psychiatrie depuis 20 ans, au nom du modèle économique universel dans lequel on l’a priée d’entrer.

C’est un progrès fondamental, la découverte de neuroleptiques, qui a permis de sortir les fous de l’hôpital. On en a pris ce prétexte du médicament, en allant bien au-delà du raisonnable, pour oublier le rôle d’asile que jouait et devrait toujours jouer l’hôpital psychiatrique : offrir à certains une place habitable, un refuge. C’est au nom du principe actif, celui du médicament, que bon nombre de schizophrènes qui devraient être soignés à l’hôpital se retrouvent SDF ou en prison.

Pour ne pas nous masquer, il est vrai qu’un schizophrène peut être sans recours devant ses « voix » qui lui imposent, parfois, des actes irréversibles… Mais nous savons surtout que lorsqu’on écoute cet homme ou cette femme, qu’on lui parle, l’autorité de ses « voix » se fait moins impérieuse, que c’est ainsi qu’un malade potentiellement dangereux cesse de l’être.

Mais à force de réduire le nombre de lits en psychiatrie, et le nombre de soignants attachés aux soins des patients, le souci n’est plus un projet thérapeutique, forcément long et complexe, mais l’obsession de produire une solution immédiate, donc prioritairement chimique. Il faut à tout prix atteindre un bon ratio, un bon « turn over » et libérer des lits aussi vite que possible. Les soignants n’ont plus de temps à consacrer au dialogue avec les patients. Pour endiguer agressivité et délire, ils n’ont plus le choix de la solution puisque la contingence impose le médicament et la chambre d’isolement.

À mesure que les moyens alloués à la psychiatrie se restreignent, celle-ci n’a pas d’autre solution que de se faire plus répressive. Les services, qui avaient ouvert leurs portes lors de la mise en place de la « sectorisation », les ont refermées. Petit à petit, insidieusement. J’ai récemment croisé une infirmière, elle reprenait le travail dans son service après une interruption de plusieurs années. Elle avait quitté un lieu ouvert. Le retrouvant fermé, elle demande « Qui a pris la décision de tirer les verrous ? De fermer, et pourquoi ? » Personne n’a pu répondre. Le fermeture s’est faite jour après jour, imposée par les critères économiques.

Aujourd’hui, sous la pression des « démarches qualités », lorsqu’un malade saute par la fenêtre, la question qu’on pose n’est plus « pourquoi en est-il arrivé là ? ». Mais : « la poignée de la fenêtre était-elle bien aux normes ? »

Le schizo meurtrier de Grenoble s’est échappé du service d’un psychiatre qui travaille remarquablement bien, mais contraint d’appliquer une politique de santé publique en harmonie avec le peu de moyens qu’on lui accorde.

Que nous demande-t-on aujourd’hui ? De mettre des brassards électroniques, de créer des unités fermées, d’ordonner des « obligations de soins ». Il faut remarquer que le patient évadé de Grenoble était justement en soins. Mais lesquels ? Et tout ceci, en terme comptables, ceux de la santé rentable, a maintenant un coût.

Pourquoi ne pas simplement revenir sur cette pénurie consciencieusement organisée, et se rendre à l’évidence que le nombre d’infirmiers en psychiatrie ne se calcule pas en faisant la somme du temps nécessaire à la distribution des médicaments, du repas, de l’aide à la douche, multiplié par le nombre de patients, et divisé par 35 heures ! Le temps de parole, celui des mots adaptés et des phrases qui sauvent n’existe plus.

J’ai connu la psychiatrie hospitalière dans les années 80 à 90. On venait d’ouvrir les portes des hôpitaux psychiatriques et les anciens témoignaient du fait que cela avait fait diminuer considérablement la violence. Il faut revenir sur ce mauvais sort fait aux malades et qui ne laisse plus que le choix d’enfermer et punir.

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