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En attendant une greffe de budget

Publié par G Groupe X Bakchich

L’étonnant marathon chirurgical ayant abouti à des greffes multiples, un visage et deux mains rendus à un jeune patient victime d’un fusil de chasse, prouesse réalisée les 4 et 5 avril à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil, a mis en rage une cohorte de professeurs de médecine. Des chirurgiens exerçants tous leurs talents au sein de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (APHP). Au moment même, estiment ces praticiens, où leurs CHU, « faute de moyens », se cassent en miettes, voilà que leurs patrons, ceux de l’APHP, s’accrochent aux écrans de toutes les télés de France pour applaudir au « succès » de cette première en matière de greffe codirigée par le professeur Laurent Lantiéri. Pour la « bande » de rebelle, l’opération réalisée à Henri-Mondor relève autant de la publicité que de la médecine, de « l’opération médiatique ». Mais les apparatchiks de l’APHP, eux, sont aussi content de cette greffe qu’un torrero auquel le public aurait accordé les oreilles et la queue. Cette prouesse de chirurgie serait donc un cache misère…

« Quarante personnes mobilisées pendant 30 heures », explique le communiqué de presse, pour redonner des doigts et un visage à ce jeune homme de 30 ans victime d’un accident de ball-trap. Magnifique. Et tant mieux pour ce chasseur si cette audacieuse reconstruction l’aide à vivre mieux, disent nos « pas contents ».

Car, au même moment ou Laurent Lantiéri et ses équipes entraient au Livre des Records, les blocs opératoires de l’APHP se préparaient à fermer. Au sein de cet état dans l’état qui emploi une centaine de milliers de personnes dans la région parisienne, lors de chaque période de vacances le même cirque recommence : les blocs opératoire tombent en sommeil. Les chirurgiens, qui eux ne sont pas affiliés au régime des RTT et autres « récups », sont bien là, mais seulement dans leurs bureaux et plus dans les blocs. Faute d’infirmières ou d’infirmiers, hautement qualifiés en chirurgie, les billards sont mis, eux aussi, en vacances, et attendent la fin des bouchons de la Maurienne ou le retour de chez la vieille tante.

Colère noire pour blouse blanche

Anonymes, puisqu’en ces périodes où la répression frappe toute sorte de « bandes », des chirurgiens révoltés par leur oisiveté forcée décrivent leur monde tel qu’ils le voient :

« Nous avons de bonne relations avec le personnel hospitalier et le travail en équipe n’est pas une légende pour les feuilleton télé. Mais la vérité est cruelle : ce personnel, celui avec lequel nous travaillons au bloc, n’est plus à l’hôpital qu’à temps partiel. »

Greffe de la faim - JPG - 19.1 ko Greffe de la faim © Nardo

C’est d’abord la faute des « 35 heures ». Non pas le principe en lui-même, mais ses conséquences : impossible de fournir la même charge de travail quand cette réduction du temps de travail s’ajoute à des effectifs élagués. Opérer dans nos hôpitaux relève maintenant de la « tournante », il faut tomber sur un créneau positif où tout le monde est là pour opérer, seules les urgences gardent, heureusement, une priorité. On voit même des infirmières obligées de quitter le bloc en pleine opération parce que « c’est l’heure », autrement dit le règlement.

« Nous le répétons, nous n’en voulons pas à nos partenaires mais au système qui les rend fous. » Ainsi, dictature des effectifs, ce ne sont plus les chirurgiens qui dressent leur planning d’opérations mais les infirmières, les chefs de blocs. En fonction des troupes mobilisables elles tracent au feutre sur le calendrier les plages où le bistouri est possible !

Alors que nous avons des très bonnes équipes, une compétence réelle et des outils de qualité, nous sommes incapables de faire fonctionner cet ensemble à un niveau de « productivité » moyen !

Nous, chirurgiens du public, militants de l’excellence d’un « hôpital pour tous », de l’égalité devant la santé, nous nous retrouvons obligés d’expédier des patients à des confrères du privé, ce qui est à la fois une défaite et le moyen de creuser un peu plus le trou de la sécu ».

La contradiction entre cette médecine à deux vitesses, d’un côté les exploits des équipe de Laurent Lantièri louées par les patrons, de l’autre des blocs opératoires désertés parce qu’il neige à Combloux, a donc éclaté comme jamais en ce début avril.

Ces mains et ce nouveau visage, offerts au patient d’Henri-Mondor, et la pub faite autour de l’acte par des responsables par ailleurs totalement incapables de faire fonctionner correctement un service d’urgences, provoquent donc une forte grogne chez les blouses blanches. Le cri muet du chirurgien en colère se lit sur les lèvres en feu : « Est-ce bien raisonnable de faire une médecine spectacle quand l’hôpital est entrain de sombrer ? »

Quand les aventuriers de la greffe ne jouent pas à la Star Academy

Pour les révoltés du bistouri, « suturer des membres ou des lambeaux de peaux n’a rien d’un exploit. Chaque jour, sans tambours ni trompettes, des confrères remettent en place des membres accidentés. L’exploit ? C’est celui de trouver les moyens, l’argent et les équipes pour monter une opération aussi énorme que celle d’Henri-Mondor qui relève autant du pari que de la médecine. »

« Et la médecine, ce n’est pas la Star Académy mais le souci d’apporter le maximum de soins efficaces au plus grand nombre de patients. Statistiquement, la possibilité de remettre en place un nouveau visage ou de nouvelles mains n’est pas un champ bien important. Certes, cette chirurgie peut faire le bonheur de quelques uns mais elle est de peu de bénéfice pour la médecine en général. Le secret de la greffe ne se joue pas sur le billard mais lors du traitement anti-rejet qui va suivre, à vie, l’opération. Soit ces drogues maintiennent le patient dans un état acceptable, soit celui qui n’était un qu’handicapé devient aussi un malade. »

Bakchich a sous les yeux quelques kilos de documents laissés derrière eux par les fanatiques de la greffe impossible, dont, à Lyon, le célèbre professeur Dubernard est un pionnier : avis des commissions idoines et autres comités de spécialistes qui s’interrogent sur l’intérêt et les conditions d’exercice de telles entreprises… Le sentiment qui ressort de cette aride littérature, est l’accent mis par certains professeurs, membres de ces comités, sur le drame possible de « l’après greffe ». Ce moment où le handicapé risque d’affronter infections, cancers et diabète souvent provoqués par les médicaments anti-rejet. Cette lecture montre clairement que, dans le débat qui oppose les champions de la médecine expérimentale aux défenseurs du principe de précaution, ce sont toujours les aventuriers qui triomphent. Et on balaye, comme poussière sous le tapis, le cas de ce patient, greffé par le professeur Dubernard à Lyon, qui s’est fait amputer deux ans plus tard dans un hôpital de Londres d’une main allogène devenue insupportable…

Vive les aventuriers, les Barnard qui greffent des cœurs dans ces temps qui en manquent… Mais vivent aussi les blocs qui ne débloquent pas !

À lire ou à relire sur Bakchich.info :

Hôpitaux, noir c’est noir Gaffa à votre bide. Un mauvais diagnostic, et c’est l’ablation de l’estomac. Un petit conte, parmi mille autres, du [Livre noir des Hopitaux]. Quand l’hôpital fait des économies de serpillières La loi Bachelot est de retour au Parlement cette semaine. Pendant ce temps, incités à se comporter comme de bons managers, les directeurs d’hôpitaux commencent à rogner sur les dépenses d’entretien. La fièvre monte dans les hôpitaux Le plan hôpital public annoncé par Nicolas Sarkozy jeudi 17 ne va pas calmer la colère grandissante des professionnels de la santé. Au contraire. Des restrictions en série, des lits à fermer, du personnel à éjecter. Un nouveau front social se prépare, (…) Les dix points noirs des hôpitaux français « Bakchich » a épluché les rapports de l’IGAS et de la Cour des Comptes qui pointent les dysfonctionnements de nos hôpitaux. Au bord de la syncope.

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Publié dans la catégorie Société
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