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Islamophobia (5/11): «Les musulmans doivent comprendre que l’humour fait partie de nos traditions.»

Publié par G Groupe X Bakchich

La caricature se prête parfois à diffuser d'étranges relents.

D’autres publications, que certains de leurs partis pris situent plutôt à gauche de L’Express, contribuent à l’entretien d’une défiance générale, teintée parfois d’hostilité, à l’égard des musulmans de France – et d’ailleurs. Mais parce qu’elles les stigmatisent sous l’abri de ce que le sociologue Jean Baubérot appelle une «laïcité falsifiée» (où des truqueurs font dire à la loi de Séparation de 1905, qui réglemente le droit pour chacun de vivre sa foi sans être constamment harassé, «le contraire de ce qu’elle a réellement dit»), et au prétexte, aussi, de protéger une «liberté d’expression» que rien ne menace, elles sont regardées avec bienveillance par nombre de progressistes, qui dans le fond ne s’offusquent guère d’y trouver des considérations déclinées de celles qui ne se trouvaient naguère qu’à la droite de la droite.

Quand Philippe Val ravit Bruno Mégret

Le cas le plus caractéristique est probablement celui de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, et de l’orientation que lui a donné l’homme – Philippe Val, pour ne pas le nommer – qui l’a dirigé pendant dix-sept ans – avant d’être appelé, sous le règne présidentiel de Nicolas Sarkozy, à de plus prestigieuses fonctions, dans la direction d’une radio d’État. 

Sous sa houlette, Charlie devient dans le début des années 2000 l’un des lieux médiatiques où l’énoncé de points de vue anxiogènes sur l’islam s’épanouit le mieux – dans une décomplexion qui force même l’admiration d’un responsable du petit parti d’extrême droite de Bruno Mégret, et lui fait dire, juste après qu’il a lancé un appel à «désislamiser» la France : «J’ai eu la surprise de retrouver cette idée chez un éditorialiste qui est à l’opposé de ce que nous représentons, Philippe Val, de Charlie Hebdo, dans un numéro d’octobre 2004.»

Il est vrai: pour ce qui touche à la question musulmane, l’intéressé développe des points de vue frappés au coin d’une authentique originalité. 

Dans un essai publié en 2008, il affirme par exemple, comme si jamais il n’avait lu le moindre des milliers d’articles parus après les attentats du 11 Septembre où la religion musulmane a très systématiquement été amalgamée avec le fanatisme de certains de ses adeptes, qu’«aujourd’hui la peur de l’islamisme […] n’est agitée que par l’extrême droite», à la fin, explique-t-il, «de discréditer non des idées – le fascisme islamique – mais des hommes : les immigrés en général, et les Arabes en particulier en tant qu’immigrés». Ce refus d’admettre l’évidence que la stigmatisation des musulmans n’est plus du tout circonscrite (bien au contraire) dans les limites de l’extrême droite - et qu’elle peut, désormais, tout aussi bien être le fait de formations politiques dites «républicaines» et de très vénérables institutions médiatiques - a ceci de commode qu’il justifie, a priori comme a posteriori, tous les raccourcis. Et pour le cas où cette affirmation (préventive) que l’islamophobie, lorsqu’elle n’est pas le fait de nationalistes avérés, relève du seul débat d’idées, n’emporterait pas toutes les adhésions, l’argument de la défense de la liberté d’expression fait une très efficace massue argumentative.

On ne reviendra pas, ici, sur l’épisode particulier de «l’affaire des caricatures de Mahomet», dont la parution en 2006 dans Charlie Hebdo a suscité l’ire d’associations musulmanes qui ont jugé certaines de ces représentations insultantes, et qui ont saisi la justice à la fin de faire interdire le numéro de l’hebdomadaire où elles venaient d’être publiées. Mais il faut retenir, pour ce que cela révèle de la tendance de l’époque à tolérer de considérables distorsions de la réalité, qu’alors même que ces plaignants étaient déboutés, leur initiative, conforme à ce que leur permettait le droit français, et qui n’était pas du tout inédite dans les annales, fut (presque) unanimement présentée comme une scandaleuse atteinte à une liberté dont personne, évidemment, ne demandait l’abolition. Surtout, il convient de relever, au nombre des suites (de plus ou moins long terme) de cette affaire, que la défense de la libre expression est certaines fois asservie, désormais, à la justification de très incommodantes opinions.

«Parfois très grinçant»

Au mois de mai 2008, par exemple, la justice néerlandaise somme le caricaturiste batave Gregorius Nekschot de retirer de son blog huit dessins «discriminatoires». Charlie Hebdo se rend donc aux Pays-Bas pour «rencontrer» ce personnage en qui la presse française, unanime, voit la victime d’un système judiciaire subverti par la bien-pensance, et lui consacre un article qui commence par expliquer, à toutes fins utiles, que «l’humour» de ce dessinateur est «pensé dans un contexte néerlandais ultratolérant, voire angélique, envers l’intégrisme» musulman. Charlie ajoute ensuite que la drôlerie de cet humoriste ne «voyage» pas toujours «bien», et que certaines de ses caricatures, dont le lecteur de l’hebdomadaire est invité à comprendre qu’elles doivent être fort divertissantes lorsqu’elles sont dégustées sur place (dans un pays où les mahométans fanatiques semblent disposer de beaucoup de latitude), peuvent susciter en France moins d’hilarité. Au reste, est-il précisé, lorsqu’elle s’applique à la confection d’épures un peu trop crues, la verve créatrice de Gregorius Nekschot «ne parvient pas à […] arracher le moindre sourire». 

Mais tout de même : il convient d’écouter – et de relayer – les explications et justifications de cet artiste maudit. 

C’est ce à quoi s’emploie également le quotidien Libération, où l’on estime aussi que son «humour» est «parfois très grinçant», mais où l’on voit dans le triste sort que lui a fait la justice de son pays une «atteinte» caractérisée «à la liberté d’expression» - de sorte qu’on se fait une obligation de recueillir la lamentation où il geint qu’«aux Pays-Bas, on muselle les […] caricaturistes».

Mais que sont, au juste, les dessins dont le retrait a été ordonné ? Que montrent-ils, et que disent-ils ? 

L’un d’eux représente un imam habillé en père Noël en train de sodomiser une chèvre, avec pour sous-titre qu’il faut savoir partager les traditions: son auteur assure qu’il s’agit d’un hommage au réalisateur néerlandais Theo Van Gogh, assassiné par un fanatique musulman en 2004, qui «appelait les islamistes des “enculeurs de chèvres” depuis qu’il avait découvert que Khomeiny autorisait les musulmans à coucher avec des animaux s’ils ne trouvaient aucune femme pour se soulager ». 

Sur un deuxième dessin, un musulman, reconnaissable à sa tenue, se tient calé sur un pouf et déplore que «le Coran» ne dise pas «s’il faut faire quelque chose pour avoir trente ans de chômage et d’allocs». 

Sur un troisième, «un gros Néerlandais chaîne au pied […] porte sur son dos un Noir aussi corpulent que lui, bras croisés et tétine à la bouche, sous cette légende : “Et maintenant, aussi un monument à l’esclavage pour le contribuable autochtone blanc”». 

Un autre encore de ces «croquis» en faveur de quoi Libération se mobilise montre «un vieux baba cool néerlandais» en train de faire «le signe love & peace», et, «alors qu’il est braqué par un grand Noir», d’émettre ce commentaire : «Ce n’est que la seconde génération.» Et ainsi de suite…

Ces infectes caricatures véhiculent les plus abjects lieux communs racistes de l’époque, et ne diffèrent nullement de celles qui se publient (plus ou moins) discrètement dans certaines feuilles d’extrême droite. Mais Gregorius Nekschot se présente comme un irréprochable «libertaire», et nie que son œuvre soit le moins du monde xénophobe, pour déclarer plutôt que «les musulmans doivent comprendre que l’humour fait partie de nos traditions depuis des siècles» : cela suffit à lui gagner, en France, la sympathie d’une presse où, toutes les semaines ou presque, l’audace et le franc-parler justifient un questionnement obsessionnel sur la compatibilité de l’islam et de l’Occident.

Les précédents épisodes de notre saga Islamophobia:

Episode I: «Un vent mauvais»

Episode II: «La vague iconoclaste»

Episode III: «La religion la pluscon»

Episode IV-  «Les vérités qui dérangent»

NB : Cette série est adaptée du livre Les Briseurs de tabous (La Découverte, 2012).

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Publié dans la catégorie Société
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