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Islamophobia (7/11) : «Rien à voir avec l’extrême droite.»

Publié par G Groupe X Bakchich

Les énormités proférées par le FN sur la menace islamique dans les années 90 sont devenues, 20 ans après, de nauséabonds lieux communs. 

Dans un livre paru en 2004, et principalement dédié au démontage du «fantasme» (complaisamment colporté par «quelques intellectuels soucieux de défendre les valeurs du “monde civilisé” contre celles des “barbares”») d’une grave «“menace” islamique», le journaliste Alain Gresh relève que «jusqu’au début des années 1990, certaines thèses sur l’islam et les musulmans étaient défendues avant tout par le Front national», qui était alors seul, ou presque, à lester sa propagande de l’affirmation, par exemple, que la religion musulmane menaçait «l’identité» française (et plus largement la «civilisation occidentale et chrétienne»), ou qu’elle était «incompatible» avec la laïcité (1). Mais ces mêmes thèses sont ensuite devenues « des “lieux communs” dans les médias et chez nombre d’intellectuels», qui n’hésitent plus, en effet, à les présenter comme autant de «vérités» dérangeantes, ou à soutenir que leur récitation est le signe d’une salutaire insurrection contre une bien-pensance antiraciste d’essence totalitaire. 

Pour Alain Gresh, cette banalisation des croyances du parti d’extrême droite est le signe d’une «lepénisation des esprits»: il est permis de considérer que l’élection à la présidence de la République, en 2007, d’un personnage – Nicolas Sarkozy - qui s’en était quant à lui fait un argumentaire de campagne (et qui n’a ensuite eu de cesse, durant les cinq années de son règne, que de les banaliser) a parachevé cette remarquable subversion.

Il est intéressant, dès lors, de relever qu’en même temps que de considérables pans de l’intellocratie médiatique et de la droite dite républicaine lepénisaient leur traitement de la question musulmane, la nouvelle présidente du Front national, Marine Le Pen, s’employait quant à elle à «dédiaboliser» son parti, et à le normaliser. 

À cette fin, elle a publiquement pris ses distances d’avec les infectes «plaisanteries» antisémites de son père, et réclamé des sanctions contre quelques adhérents particulièrement folkloriques du Front national, dont les nostalgies étaient par trop voyantes. Cela lui permet de soutenir, à la fin mois de mars 2012, qu’elle n’a plus «rien à voir avec l’extrême droite». Cette affirmation peut (certes) divertir, mais elle ne doit pas surprendre, dans une époque où nombre de mots ont été soigneusement vidés de leur sens, et dans laquelle, par exemple, l’antiracisme peut être présenté, par des penseurs de haut renom ou des journalistes cotés, comme un nouveau racisme. Au surplus, force est de reconnaître que Marine Le Pen ne dit rien de plus incommodant que ce qu’énoncent, quotidiennement ou presque, les hérauts de la droite «comme il faut». Certaines fois, il arrive même qu’elle répète, presque au mot près, des considérations empruntées à d’ «iconoclastes» représentants d’une gauche où de dévoués éditocrates ont aussi imposé l’idée que des «tabous» devaient être brisés, et dans laquelle la défense d’une laïcité dévoyée justifie par exemple la profération de déclarations anxiogènes sur les musulmans. Cela ne doit pas étonner, car dans sa quête de plus de respectabilité, la présidente du FN s’applique, principalement (et très intelligemment), à concentrer sa vindicte vers une cible particulière, qui se trouve être la même que celle de la nouvelle droite «républicaine», et de toute une partie du camp «progressiste» : l’islam, évidemment.

Son parti n’est d’ailleurs pas le seul, à l’extrême droite, à se dédier à cette minutieuse et patiente albification. D’autres formations, plus discrètes – et plus radicales encore – ont mesuré que l’islamophobie pouvait, bien plus sûrement que leurs plus anciennes haines, leur gagner quelques esprits. Et de fait, c’est exactement ce qui se passe, comme le démontre en 2010 une affaire qui peut paraître anecdotique, mais qui en dit long sur les compromissions et les manquements où peut désormais mener la fustigation de la «bien-pensance» et du «politiquement correct». 

«La déferlante musulmane»

Aux derniers jours du printemps de cette année-là, une certaine Sylvie François, qui se présente comme une habitante de la Goutte-d’Or, à Paris, annonce sur Facebook qu’elle veut organiser près de chez elle, pour protester contre «la déferlante musulmane » qui selon elle impose aux habitants de son quartier «la prohibition islamique des produits» des terroirs français, un «apéro saucisson et pinard». L’initiative de la jeune femme est saluée par d’éminentes personnalités médiatiques, comme le journaliste Éric Zemmour. Le 14 juin 2010, le très réactionnaire titulaire du bloc-notes du Figaro, Ivan Rioufol, apporte quant à lui son «soutien à la résistante de la Goutte-d’Or», dont le public est invité à deviner, dans le choix de ce mot particulier, qu’il y dans sa mutinerie contre la censure mahométane un peu de la courageuse détermination qui a soixante-dix ans plus tôt animé des maquisards antinazis. Ce très droitier commentateur dénonce, pour l’occasion, les «beaux esprits», décérébrés selon lui par le «politiquement correct», qui «ont demandé au préfet d’interdire» l’apéritif de Sylvie François «au prétexte qu’il y aurait là […] la main de l’extrême droite et de groupuscules identitaires». D’après Ivan Rioufol, cette demande trahit que «s’opposer aux emprises de l’islam politique dans le domaine public revient, pour l’idéologie antiraciste qui sait encore se faire craindre du gouvernement, à soutenir des positions extrémistes et xénophobes». Mais, ajoute-t-il, «cet argument convenu ne correspond pas, en l’occurrence, aux motivations de ceux qui ont» relayé l’appel de la «résistante de la Goutte-d’Or». Et quant à la présence, dans la liste des supporteurs de Sylvie François, du Bloc identitaire, «formation de la droite populiste», elle ne dérange nullement le bloc-noteur du Figaro, qui se réjouit, quant à lui, de ce «que la prise de conscience des dérives de l’islam radical suscite de premières résistances populaires, au-delà des récupérations politiques, au nom de la préservation de la laïcité et de la défense de la République».

Problème : l’héroïque «résistante» n’existe pas. En réalité, Sylvie François est, comme l’expliquera Le Nouvel Observateur, «un personnage inventé de toutes pièces» par les responsables du Bloc identitaire, dont le président, manifestement ravi du tour joué à de prestigieux journalistes, explique qu’il lui «a semblé plus pertinent», pour l’organisation d’un apéritif dédié au saucisson et au pinard (et au rejet de l’islam), «de mettre en avant une jeune femme qui raconterait son histoire, plutôt que d’arriver bille en tête avec un parti politique». Et cette manipulation a été un complet succès, puisqu’«au résultat», observe-t-il à bon droit, le Bloc identitaire, dont le «but est de prendre le pouvoir en provoquant des débats qui polarisent et […] d’“identariser” la population», a «gagné la bataille de l’opinion» – grâce, notamment, au «soutien public d’éditorialistes et de personnalités» comme Éric Zemmour et Ivan Rioufol.

En résumé (il convient d’y insister un peu, car il est rare que les égarements des briseurs de tabous apparaissent si visiblement pour ce qu’ils sont, et dans la si nette complétude de leur mépris du réel), le happening nationaliste dont le bloc-noteur du Figaro a certifié pour ses lecteurs qu’il était «au-delà des récupérations politiques» était un pur montage politicien. (Mais bien évidemment, ni Ivan Rioufol ni Éric Zemmour n’ont cru devoir informer leurs admirateurs de ce qu’ils s’y étaient laissés piéger.) Surtout, l’épisode, pour anecdotique qu’il puisse paraître, témoigne de l’incontestable efficacité de la stratégie choisie par les droites radicales dans leur recherche de plus de respectabilité, et de ce que leurs manœuvres sont en parfaite adéquation avec l’ambiance malsaine de l’époque – puisqu’il leur suffit désormais de crier haro sur les musulmans pour se gagner l’appui de médiacrates renommés.

En somme, et par une manière d’étonnante réciprocité : pour la raison même que les médias dominants et la classe politique ont de fait lepénisé leur appréhension de l’islam et répètent communément ce qui naguère ne se disait qu’au Front national, Marine Le Pen peut légitimement revendiquer, de son côté, sa dédiabolisation, puisqu’en effet elle ne dit plus rien, sur la religion musulmane, qui ne soit également dit par des personnalités dont personne ne suppose jamais qu’elles seraient «diaboliques».

(1) Alain Gresh, L’Islam, la République et le monde, Fayard, 2004.

Les précédents épisodes de notre saga Islamophobia:

Episode I: «Un vent mauvais»

Episode II: «La vague iconoclaste»

Episode III: «La religion la pluscon»

Episode IV-  «Les vérités qui dérangent»

Episode V- ««Les Musulmans Doivent Comprendre Que L’humour Fait Partie De Nos Traditions.»

Episode VI - «La grande peur des musulmans»

NB : Cette série est adaptée du livre Les Briseurs de tabous (La Découverte, 2012).

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