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Bernard Cheynel, des armes, des filles et des deals

Publié par G Groupe X Bakchich

Intermédiaire indépendant en contrat d’armement, Bernard Cheynel tombe le masque et dévoile ses ficelles. 

« J’aime transgresser », débute le septuagénaire, l'oeil gourmand. S’il a pour habitude de discuter avec les journalistes, Bernard Cheynel leur glisse d'ordinaire des précisions géopolitiques sur un pays qu’il connaît bien ou encore les contrats qui se préparent. Aujourd’hui, l'homme d'affaires s'épanche sur sa carrière, mais pas seulement. Bernard est devenu bavard, contant à l'envie son lot d’épisodes rocambolesques. De sa princesse qui lui ouvre les portes de la diplomatie parallèle, à la réputation de personnage ambigü qu’il s’est forgée à Deauville en passant par ses premières ventes d’hélicoptères à six chiffres… Cheynel campe l’assurance d’un homme revenu de tout. Plus rien à perdre, ni à cacher. Resté discret pendant ses longues années de mise en relation entre hauts fonctionnaires de la Défense et fabricants d’armes, Bernard souhaite-t-il désormais régler ses comptes ?

Né en novembre 1942, à Vichy, cet intermédiaire issu de la génération 68 où il était « interdit d’interdire », assure qu’il a mis un point d’honneur, toute sa vie, à rester indépendant en ne roulant pour aucun homme politique. « Je n’ai jamais fait partie d’aucun club, scande-t-il. Je me suis toujours démerdé par moi-même. Aller à l’étranger, trouver des clients… Et puis quoi : me faire racketter par les politiques ? J’ai toujours refusé. Je suis un accident de parcours dans ce métier ». 

Le valet en faillite rencontre une charmante princesse

Il n’aime pas qu’on dise qu’il « a eu de la chance. » Selon lui, la chance, il a su la provoquer, en temps et en heure. S’il était au bon endroit au bon moment, c’est qu’il a su flairer les bons coups et frapper aux bonnes portes. A l’origine de son envol dans le milieu très fermé des ventes d’armes, il y a pourtant une femme, qui deviendra la mère de son enfant. Avant de la rencontrer, Bernard est sans diplôme, après quelques années d’affaires dans le milieu des courses de chevaux. À ce stade de sa vie, à Deauville, il poursuit un objectif : rentrer dans la chaîne d’hôtels Lucien Barrière. A l’âge de 35 ans, il devient garçon d’étage à l’Hôtel Royal de Deauville. Un dimanche matin, il monte dans une chambre pour apporter un seau de glaçons à un client  exigeant : « les glaçons sont trop chauds », lui rétorque ce dernier. « Je lui ai foutu son seau de glaçons sur la gueule et j’ai quitté l’hôtel illico », se souvient Bernard en se gaussant.

Quelques temps plus tard, il remarque la présence à Deauville de la princesse iranienne Davallou Kadjar. Elle n’a alors que 22 ans. Son père, le prince Kadjar jouait sur les grandes tables du Casino de Deauville. Il donnait volontiers une brique à sa fille en lui disant « Tiens ma chérie, va t’amuser », raconte Bernard Cheynel. « Pendant ce temps-là, moi j’étais à l’agonie : un valet en faillite. » Il fera tout pour qu’on lui présente la princesse et elle finira par succomber. Ce qui est vu d’un très mauvais œil dans la famille de la jeune femme. Les deux tourtereaux trouvent finalement refuge dans un studio à Neuilly : « Un jour de 1979, trois barbouzes de la Savak, les services secrets du Shah, sont venus me foutre une trempe. Il m’ont mis un calibre dans la bouche, en m’expliquant que soit je quittais la princesse, soit ils me flinguaient », se rappelle Bernard Cheynel, dont chaque souvenir semble tiré d’un roman d’espionnage. Tendance SAS plutôt que James Bond. Il ne vit pour l’instant que du métier de chauffeur de maître et collabore avec le journaliste Roland Jacquart, du Canard Enchaîné. Il multiplie les rencontres, espérant profiter des entrées de ceux qui croisent son chemin. En 1979, il se rend à Neauphle-le-Château d’où l’ayatollah Khomeiny conduisait sa révolution. Là-bas, il sympathise avec Sadegh Godzadeh, futur ministre des affaires étrangères et Bani Sadr, futur président de la République islamique d’Iran. Bernard accompagne cette équipe lors de leur retour victorieux à Téhéran et il rencontre alors Guy Georgy, premier ambassadeur de France en Libye. Avec ses nouveaux contacts, et aux côtés du général De l’Etoile de chez Dassault, il dit que c’est à ce moment-là qu’il a fait son entrée dans la diplomatie parallèle française. Il sera ensuite pris en main par Alexandre de Marenches, chef des services secrets français qui devient alors son mentor.

Le Diable boiteux 

Au moment même où Bernard cherche à se reconvertir coûte que coûte, il voit en cette princesse une porte ouverte pour se sortir de sa condition. Son principe de vie est inspiré de son maître penseur, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord : agir avec la vanité des gens.  « Sachez vous faire aimer, estimer, respecter. Ne heurtez point les mœurs, les usages, les préjugés des pays où vous êtes », disait le Diable boiteux. Bernard en a retenu la substance, répétant sans arrêt qu’il est là pour « convenir ». Aux industriels, aux diplomates. « Intermédiaire de génie, il promet son concours aux uns et aux autres, en jouant en fait les uns contre autres » : si ces mots ont été écrits par le biographe Emmanuel de Waresquiel au sujet de Talleyrand, ils décrivent en tout cas la ligne de conduite de Cheynel. Tout comme son maître, Bernard a fait de la stratégie son métier.  

 Bernard Cheynel à Deauville en septembre 2013 © Margaux Duquesne  

Fluidifier les rapports

L’intermédiaire le dit franchement : pour obtenir des contrats, il n’a jamais hésité à corrompre les personnes dont il avait besoin pour « fluidifier les rapports ». Et pour cela, s’il fallait leur mettre entre les jambes de jeunes femmes ou de jeunes hommes aux mœurs légères, qu’il en soit ainsi. Rentrer dans l’intimité sexuelle d’une personne est une occasion rêvée pour en obtenir les faveurs financières et la confiance. « Pour obtenir un contrat, il ne suffit pas du numéro un, il faut aussi le général des armées, son chauffeur, etc. Il est important d’avoir tout le monde dans sa main car tous les décisionnaires politiques et les fonctionnaires peuvent entraver un dossier », explique Bernard qui a toujours pris soin de choyer ces « petites mains ». Il a très tôt su s’entourer de belles et jolies jeunes femmes, ses « avions de chasse » ou « bonbons », comme il dit, des « guerrières » qu’il place et utilise pour faciliter ses relations. « Elle est pas belle, la vie ? », répète-t-il sans cesse.

« Anarchiste congénital, jamais plus à l’aise qu’au milieu du chaos »

Dans sa propre ville, Bernard cultive sa réputation outrageuse. En 1997, à Deauville, il rachète la boite de nuit le Mélody avant d’en donner la propriété à l’un de ses amis du Liberia. Un pays qu’il connaît bien puisqu’il y a vécu pendant près de cinq ans et à qui il a d’ailleurs finit même par vendre un hélicoptère Dauphin. Il est ensuite condamné par le tribunal de Lisieux à huit mois fermes pour « gestion de fait » de son ancienne boîte de nuit. En 2004, dans l’attente d’une décision de son procès, il crée alors un journal local, Le Scoop, sorte de rédaction fantoche, où il paye un nègre pour l’interviewer et raconter le lynchage dont il dit faire l’objet. Le journal, photocopié et distribué à Deauville devient vite le ramassis de tous les ragots des environs, mais reste surtout une tribune royale pour celui qui aime tant bousculer la bienséance générale. L’occasion est trop belle d’étaler les nombreuses photos de lui, entouré de personnalités diverses : l’ayatollah Khomeiny, en 1979 ; Peter Naigow, chef du cabinet du président libérien et le général Jacques Mitterrand, frère de François « lors du montage du Mélody « façon société off shore » », explique la légende ; Hubert Delarue, le « killer de juges », avec qui il est bras dessus bras dessous…

Lire: Les marchands d'armes sont de grands enfants

Il en profite pour raconter les dessous de ses affaires : « Bernard Cheynel propose à ses amis libériens (…) de placer une partie de leur commission occulte dans l’achat d’une boîte de nuit deauvillaise qu’il connaît bien : le Mélody. Inutile de faire un dessin, on sait ce qu’un diplomate africain entouré de prestige du « patron » pouvait espérer retirer comme avantages à contrôler une boîte de nuit fréquentée par des jeunes blanches un peu délurées et provinciales », lit-on dans le canard local en 2005. Il utilise la presse pour régler ses comptes et se paye les meilleurs avocats pour régler ses démêlés avec la justice. Pour faire appel de sa condamnation de Lisieux, il choisit l’avocat Hubert Delarue (connu sur l’Affaire d’Outreau) pour assurer sa défense. Il sera relaxé, par la cour d’appel de Caen, quelques temps plus tard. Après une douzaine de publications, Le Scoop se meurt. Affaire classée.

"Marchand d'arme et libertin, Cheynel a fait parler la poudre contre le tribunal de Lisieux", titre ce numéro de  Scoop, le mensuel "fantoche" créé par Bernard Cheynel à Deauville, alors qu'il vient d'être condamné par le tribunal de Lisieux pour une affaire autour de sa boîte de nuit.

Le pied dans la porte

Dans Scoop, Bernard n’hésite pas à se rappeler : « J’ai fait du gros argent avant que ma riche princesse n’hérite du sien… Mais enfin, elle m’a bien aidé ». C’est incontestable : aux bras de sa princesse, l’opportuniste a toujours su saisir la balle au bond. Lors de l’enterrement du prince Kadjar, son beau-père, au carré musulman du cimetière de Genève, il rencontre une personne qui l’introduira plus tard au Pakistan : Benazir Bhutto. Une occasion rêvée pour l’intermédiaire de se rapprocher de ce pays pour y vendre des armes. Cheynel proposera 15 Mirage au Pakistan dont 5 à rétrofiter (moderniser, ndr). Il venait alors tout juste de réaliser un contrat de modernisation en Belgique, il profite alors de l’occasion pour essayer de pénétrer le marché pakistanais. Il va taper à la porte de Jacques Paccard, alors PDG de Sagem Défense Sécurité, expliquant qu’il est introduit au Pakistan. Benazir Bhutto réalise alors son premier mandat de Premier ministre. « Jacques Paccard me dit Banco et nous partons signer un contrat avec elle », se remémore Bernard Cheynel. 

Lire: Encore un Mirage libyen?

Seulement, un an après la signature du contrat, de nouvelles élections s’organisent et c’est alors Nawaz Sharif qui devient Premier ministre, en 1990, à la place de Benazir Bhutto. Bernard oublie un moment le Pakistan, le contrat reste en suspens, et il part réaliser l’un de ses plus gros « coups ». Direction : les Pays-Bas. En Hollande, il orchestre en novembre 1993 la vente de 17 hélicoptères Cougar, au ministère de la Défense hollandais. Le contrat d’acquisition de ces hélicoptères s’élève à 1,4 milliard de francs de l’époque, avec la firme franco-allemande Eurocopter. 

Amazones

Là où guerre se passe, Bernard amasse… Libéria, Pakistan, et plus récemment la Libye… En effet, Bernard Cheynel est aujourd’hui surtout sollicité par la presse car il connaît bien ce pays où il a noué des liens solides avec d’anciens proches de Kadhafi. Dans les années 2000, il part là-bas pour préparer le terrain alors même que le colonel Kadhafi est encore un infréquentable et que le pays est sous embargo. Il s’est construit son réseau sur place, se rapprochant des « petites mains » de Kadhafi.

Mais avant de signer quoi que ce soit, il se fait souffler les contrats par d’autres intermédiaires, quelques temps après que Kadhafi ne traverse le tapis rouge de l’Élysée. Des intermédiaires bien plus soutenus que lui, récupèrent en peu de temps le travail qu’il effectuait depuis de long mois. Lorsqu’il voit la délégation officielle arrivée à Tripoli avec industriels et négociateurs, Bernard comprend très vite que les affaires sont finies pour lui. Et il en garde un goût amer. Alors aujourd’hui, ils fustige ses concurrents : « On vit dans une république bananière. Les patrons industriels sont nommés par les politiques. Tant que l’État sera actionnaire auprès de ces sociétés d’armement, on n’en finira pas. » 

Lire: Chirac vs Sarkozy, des armes de pointe nourrissent la guerre

Lire: La France revoit passer le plat libyen

Nostalgie et amertume

Aujourd’hui, Bernard est bloqué par un procès en cours, une histoire ancienne au sujet de contrats au Pakistan qui aurait mal tourné, contrats dont il s’est senti escroqué et qu’il pense être l’une des causes de l’agacement des Pakistanais envers les Français, avant même la conclusion des contrats Agosta et Sawari II, de 1995. Surveillé par le fisc, Cheynel a dû revendre sa belle Rolls blanche dans laquelle il aimait se promener à Deauville et son château du Coudray Rabut racheté 9 millions de francs d’époque à l’ancien dictateur haïtien Baby Doc Duvallier. Il rêverait de partir à nouveau conquérir des contrats mirobolants. La vie des gens lambda semble l’ennuyer à mourir. En attendant, il prend soin de ses amis kadhafistes. Le 3 avril prochain, Bernard sort son autobiographie, sous la plume de Catherine Graciet, déjà auteur du livre Sarkozy-Kadhafi : histoire secrète d’une trahison. L’occasion pour Bernard Cheynel de régler ses comptes. Une bonne fois pour toute ?

Lire: Attentat, la DCN victime des luttes pakistanaises et Affaire de la DCN, la presse redécouvre les exclusivités de Bakchich

"Lettre ouverte d'Aïcha Kadhafi au peuple français", que Bernard Cheynel collait, en 2011, sur les murs de Deauville. La fille du Guide se demande pourquoi la France a envahit la Libye : "Est-ce tout simplement parce que l’Etat-télévision du Qatar s’est engagé à payer la facture de la prochaine campagne présidentielle de Monsieur Sarkozy ?"

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