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CLOWNERIES

Publié par G Groupe X Bakchich

Ils sont partout : dans les rues, façon ; dans les manifs écolos, façon casseurs alternatifs ; et peut-être aussi ailleurs. Qui ça ? les clowns !

Vous pouvez jeter votre cagoule, les mecs, si vous ne voulez pas passer pour un parfait has been. La mode, c’est de se coller au minimum un nez de clown sur les narines, vous pouvez choisir la couleur, le blanc est toléré si le rouge vous paraît trop connoter la lutte des classes classique. C’est plus élégant, comme signe de reconnaissance entre amis des bêtes, qu’une plume dans le cul, aussi dissimulant qu’un foulard, qui fait trop religieux, et moins difficile à trouver dans le commerce qu’un casque de scaphandrier. Après quoi, vous pouvez, au choix, contester ou casser. Ou les deux.

Zone dangereuse

C’est tout de même curieux, cette coïncidence entre les agressions diaboliques perpétrées par des sosies malfaisants du symbole de MacDo dans les rues de nos villes, et les assauts pas si angéliques que ça des défenseurs des zones humides contre la force publique dépêchée là par des préfets futiles. D’un côté, la panoplie comprend battes de base ball (encore un hommage à la culture américaine ?), barres de fer (en commémoration de la crise de la métallurgie ?) et nerfs de bœuf (point de jonction avec la Confédération paysanne ?). De l’autre, le matériel se résume à quelques cocktails Molotov sur lit de pavés  (ah ! l’éternel souvenir de mai 68 !) et à un Mélenchon passé par là pour affirmer haut et fort son soutien aux tritons laborieux et aux sauterelles exploitées par l’ultralibéralisme champêtre qui laisse le renard courir dans le poulailler. Et au bout, il y a un mort, dont à l’heure actuelle on ne sait pas encore, pour le moment, qui l’a fait exploser. Mais enfin, les manifs avec armes de choc, c’est tout de même plus risqué que la crapette. Faut le savoir. Tous ceux et celles qui, non sans sagesse, restent sur le côté en affirmant leur non-violence le savent bien, du reste. Après quoi, non sans un chouïa d’hypocrisie, ils prennent le deuil de ce casseur dont ils dénonçaient, la veille, l’irresponsabilité, allant même jusqu’à parler, comme Le Figaro, de « provocateurs ».

Tout cela paraît extraordinairement disproportionné en regard de l’enjeu. Que l’amour des zones humides puisse conduire à des rassemblements militants pareillement équipés, avec un recrutement quasi national, des réseaux affûtés prétendument sociaux, des comités Libellule faute d’être Théodule, autoproclamés comme au bon temps de l’occupation de la Sorbonne, Katangais y compris, cela n’est pas sans réveiller la mémoire et susciter, à la fois, une inquiète lassitude. Une vague impression que quand la Palestine est paisible, il reste toujours quelque part une occasion de lutter. La province vient alors au relais de la grande ville, la nature vient relayer le désarroi urbain, l’écologie se gauchise et se woodstockise avec une piété que des gars de ma génération ne peuvent que trouver émouvante. Sauf qu’ entre vouloir changer le monde et sauvegarder un vallon, il y a une certaine différence d’intention, non ? Il n’importe : dans les bataillons, il y a toujours des rebelles incontrôlables pour infiltrer les rangs paisibles des petits soldats de la babacoolisation. Car pour élucider le mot préféré des organisateurs et des médias, un « militant », c’est un miles, en latin : soldat, et qui dit soldat, dit armée dit généraux, armes, discipline et quelque part, connerie. Demandez à ceux qui ont encore fait leur service. Là, on a des généraux invisibles, et des troupes incontrôlées. C’est le bordel. Ou alors quoi ? L’addition de désirs de violence trop individuels pour être canalisés ? Ou une organisation latente de cassages à répétitions devant, logiquement, aboutir à une escalade scandaleuse ? Choisissez votre option. Mais de toute façon, cela n’atteint pas vraiment le niveau du politique – la politique s’occupe non des pulsions du Moi ni de ses passions urticantes, mais du bonheur collectif des hommes (les grenouilles, c’est autre chose).

Luttes déclassées

Moi, ces barrages, ces aéroports, je ne sais pas s’ils sont utiles ou pas, mais je m’inquièterais vivement, si d’aventure ils devenaient le dernier salon où l’on manifeste, un peu par principe, si vous voyez ce que je veux dire, comme ces pèlerinages qui n’ont jamais fait de miracles mais ou de temps en temps un train déraille. Il existe, c’est sûr, un repliement du militantisme sur « les luttes », sentier inauguré par les trotskistes à l’époque où les poules avaient encore des dents et les pro-chinois avaient pris le deuil de Mao et des Khmers rouges si méritants. Devant les usines qui ferment, ces insurrections, disons-le carrément, ne rencontrent plus le franc succès qu’elles obtenaient naguère. On fait brûler un tas de pneus, on envoie une délégation à la préfecture, on défile avec la CGT et FO en disant du mal de la CFDT, et on attend les lettres de licenciement, c’est ça, la crise, heureusement qu’il y a le service public pour donner un peu de plumes aux défilés urbains. De plus, traditionnellement, la classe ouvrière ne se mêlait pas des désarrois ruraux. Le problème, c’est que parfois, les salariés de Trouduc les Bains cassent les reins de leurs collègues de Bouzilloux sur Glapeau, qui menacent la firme sous prétexte que leur « unité de production » baisse le rideau – cela s’est vu dans l’abattage des volailles immangeables. Pis encore, y en a qui enfilent un bonnet rouge non syndiqué et vont grabuger pour soutenir leurs patrons en chantant la Paimpolaise aux accents de binious lourdement chargés en chouchen. Et je te démonte un portique, et je te pète l’asphalte, c’est festif, et merde aux écolos qui taxent les bahuts bretons.  De l’autre côté, pour démolir des préfectures, il reste heureusement les infatigables producteurs d’artichauts surnuméraires, de choux fleurs surabondants et de pêches non espagnoles : un peu de classicisme face à l’innovation débridée. Mais globalement, les rituels syndicaux en ont pris un sacré coup dans la gueule, et quand la CGT fait une « grande journée d’action », il reste des banderoles au garage et des sandwiches dans le frigo.

Heureusement, il y a toujours de la ressource pour motiver des « actions » (comme à la Bourse). Depuis quelques années, les amateurs de violence ont investi dans l’écologie. Et l’écologie a investi dans le « touche pas à mon pré ». Donc, les casseurs sont dans le pré. C’est un trait typique de l’écologie à la française, ce conservatisme appliqué à tous les paysages au milieu desquels coule une rivière. En Autriche, les verts ont plus qu’encouragé le maintien et le développement des barrages alpins qui, par l’hydroélectricité, permettent aux beaux paysages de montagne d’épargner au pays les centrales atomiques, et le rendre autosuffisant énergétiquement. En France, pour peu qu’il y ait un castor, on exclut l’hypothèse d’une digue, et les détournements de cours d’eaux sont cent fois plus difficiles et rares que les détournements de fonds. L’aménagement idéal du territoire, pour les amis de la nature, consiste à ne pas l’aménager. Ou alors, à sanctuariser un demi-département pour laisser s’ébattre des ours importés et des loups erratiques. Je me demande parfois si cette attitude, par son systématisme même, n’est pas profondément réactionnaire. Un esprit malveillant mais pas forcément ultra-capitaliste pourrait se demander si, une fois le projet avorté sous la pression des hussards de la verdure, on n’a pas supprimé des emplois et enfoncé encore plus les campagnes dans une désertification par ailleurs dénoncée. Pour un rêveur, ce n’est pas grave, mais pour d’autres, il y a quelque contradiction à évoquer les emplois créés par la transition énergétique tout en s’opposant aux éoliennes, aux barrages, aux unités marémotrices et en redoutant les effets nocifs des capteurs solaires, dont il faut recycler la batterie tous les cinq ans, avec plein de plomb et d’acide qui s’égare, et un bilan carbone qui, en solde de leur fabrication et de leur installation, pèse quatre ans d’exploitation…

Recyclage d’épaves

C’est finalement moins surprenant que de voir défiler à divers personnalités en quête d’échos de presse. Bon, que madame Duflot tente de se recycler après l’essorage, cela se comprend humainement. Mais il me semble que, dans ses philippiques contre les démons gouvernementaux, Mélenchon réclame à cor et à cris l’investissement dans de « grands travaux » de ce fric donnés au patronat sans contrepartie. De grands travaux, c’est, par exemple, un aéroport, ou un barrage. Si on commence par  supprimer les grands travaux prévus, on se demande combien de temps il faudra pour en fabriquer de nouveaux. Surtout qu’ils seront certainement contestés. Entre l’idée et le premier coup de pelle, comptez vingt ans, vu les recours légaux, les enquêtes forcément contradictoires (les « experts » ont vocation à émettre des avis non concluants), et au bout les manifs des voisins, des amis des rats, des défenseurs de la forêt (qui a toutefois augmenté sa superficie nationale de 20% depuis la guerre), des paysans biodynamiques depuis trois semaines et des politiques engagés dans la lutte pour l’interview. Même en ville : peu importe que toute la beauté de Paris tienne à ce que de chaque siècle y a laissé sa marque architecturale, le PG et EELV vont mêler leurs initiales et leurs voix avec l’UMP et l’UDI pour s’opposer à la construction d’une tour triangulaire, en marge du périphérique (donc loin de la Sainte-Chapelle), avec à la clé cinq ans de chantier avec des milliers d’emplois, sans compter les gars qui seront embauchés dans les bureaux. Après not in my garden, c’est not in my périph

Et puis il y a madame Batho, ci-devant ministre de l’écologie après avoir été la spécialiste de la sécurité au bureau national du PS, et donc, à ce titre, éphémère ministre déléguée à la justice. On peut imaginer qu’à ce titre et avec ses compétences supposées elle serait choquée de voir l’Etat de droit secoué par des casseurs de vitrines ou même (mettez vos nez rouges !) de monuments aux morts. Eh bien non, elle s’en tient à balancer du plomb sur le gouvernement, son ancien employeur, qui lui avait assuré une promotion sociale entièrement bâtie dans des fonctions d’apparatchik jusqu’à ce que Ségolène lui procure, par suppléance, un mandat électif dans un département qu’elle connaissait par ouï-dire. Convertie à l’écologie par un glissement de strapontin, après avoir fait dans le syndicalisme lycéen sans faire vraiment d’études supérieure, puis dans SOS racisme sans éclat particulier, et finalement groupie de Hollande en qualité de permanente de Solférino, elle illustre parfaitement une « génération de gauche » branchée 2.0 sur l’opportunisme collégial de gauche.  Soit dit en passant, un jour, le PS se rendra compte qu’en faisant élire députés, style Fédé du Nord, et en nommant ministres ses attachés parlementaires, il a fait la même erreur qui a coulé le PCF : au début, leurs députés étaient des héros de la Résistance, vingt ans plus tard, leurs candidats étaient d’obscurs apparatchiks, trente ans plus tard, ils étaient tous virés par les électeurs. En attendant, Delphine Batho, dont personne ne se préoccupe et dont le livre est reparti au pilon, reste une ressource permanente pour des médias avides de bashing sur simple coup de fil : au concours des cracheuses dans la soupe, elle flirte avec l’élite. Donc là, elle fait la luciole, quand la nuit est tombée sur villageois et citadins du Tarn terrorisés au point d’envisager de voter Le Pen après des décennies de radical-socialisme rose, c’est vous dire si la lutte politico-écologique, en gueulant au fascisme bétonnier et en coagulant les casseurs de vitres, a la capacité de promouvoir les crapauds de l’extrême-droite autant que de protéger les limaces sacrées.

Hier, j’ai aperçu un panneau publicitaire stipulant « Enfin, une réforme qui a abouti ! » (je cite de mémoire). C’était pour célébrer un nouveau type de pack de bière, ou de bouteilles, sais pas,  le feu passait au vert, j’ai dû rouler. Cela donne à réfléchir. Si la violence, volontaire ou tolérée, se met au service d’un immobilisme foncier, et vient s’ajouter au conservatisme de plus en plus lourdingue des « forces progressistes » ou prétendues telles, il faudra se contenter de l’amélioration des canettes. Fallait-il barrer ce putain de ru tarnais ? Je suis comme vous, je n’en sais fichtrement rien, et je veux bien admettre que c’est pas forcément indispensable. Mais si l’affaire cause mort d’homme, il n’est pas possible de laisser à Pandore ou à ses chefs la seule responsabilité de la chose. Le risque écologique, c’est, aujourd’hui, le cocktail Molotov autant que  le Roundup, et, à rameuter des troupes désoeuvrées en quête de baston, on périt irrémédiablement les meilleures intentions. Car des clowneries pareilles ne font plus sourire personne. 

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