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Les grecs doivent-ils haïr la France et l'Allemagne ?

Publié par G Groupe X Bakchich

La Troïka honnie a détruit le système de protection sociale grec et instauré l'austérité dans le pays pour sauver les fesses des banques allemandes et françaises. Faut-il s'en émouvoir ?

Ils s'appellent Matthias Mors et Klaus Masuch. Ils sont allemands et respectivement chefs de mission de la Commission Européenne et de la Banque Centrale Européenne au sein de la Troïka. Le troisième larron de la bande se nomme Poul Thomsen ; il est danois et représente le FMI en Grèce. Les 3 lascars dirigent la trentaine d'inspecteurs chargés de surveiller, hors de tout contrôle démocratique, la mise en œuvre des mesures d’éviscération prises par les 3 institutions internationales pour prétendument éviter la faillite du pays et le défaut définitif de remboursement de sa dette publique.

C'est à l'occasion des négociations menées par la Troïka avec le nouveau gouvernement grec sorti des urnes helléniques le 25 janvier et incarné par l'anti conformiste Yanis Varoufakis son ministre des Finances, qu'on commence à prendre la mesure exacte de l'arnaque dont les grecs ont été les victimes plus ou moins consentantes.

L'hydre de la Troïka


Par la Commission Européenne tout d'abord, chargée de mettre en œuvre le Traité d'Union, et qui l'a violé allègrement dès lors qu'elle a agi sous couvert de la Troïka. Le meilleur exemple en est celui de l'injonction faite à la Grèce de supprimer ses conventions collectives  afin de permettre aux entreprises de fixer elles-mêmes le salaire minimum, aujourd'hui de 586€ par mois. Depuis cette brillante manip' 3 millions de grecs supplémentaires ont rejoint le seuil de pauvreté et l'OIT (Organisation Internationale du Travail) devient franchement alarmiste quant au délai qui sera nécessaire au pays pour revenir socialement à la situation antérieure à 2010.

Par le Fonds Monétaire International ensuite, dirigé successivement par Strauss Kahn et Lagarde confrontés à une dette publique grecque insoutenable, qui n'a pas craint de prendre clandestinement d'intolérables libertés avec son propre code de conduite en prêtant à la Grèce, plus de 3 fois le montant maximum qu'autorisait la situation.

Le tour de passe-passe, évoqué dans un courriel abscons du 25 mars 2010 résumant le point de vue des experts du FMI à leurs interlocuteurs de la Commission Européenne le jour-même de la réunion à Bruxelles du sommet des dirigeants de la zone Euro et des gouvernements de l'ensemble des pays-membres de l'Union, a été amplement décrypté depuis.

D'abord par deux parfaits connaisseurs de la maison. Et pour cause :

Paolo Nogueira Batista est l'un des 24 directeurs exécutifs du FMI où il représente le Brésil. L'homme ne rate jamais une occasion de dire tout le mal qu'il pense du programme d'aide à la Grèce mis en œuvre par le Fonds. La dernière fois c'était le 3 mars dans une interview accordée à la chaîne privée grecque de télévision Alpha TV. Son message est parfaitement clair et varie peu d'un media à l'autre : «...le premier programme de 2010 a été présenté comme un plan de sauvetage de la Grèce mais en réalité, ce fut un programme de sauvetage des créanciers privés de la Grèce... ». En cause les banques et  principalement les banques allemandes et françaises qui n'ont pas eu à consentir le moindre abandon de créance grâce à l'aide empressée de la Troïka aux banksters européens.

Au bon souvenir de DSK


Le second, Desmond Lachman, qui était au moment des faits, Directeur-adjoint du Département de la Stratégie, des Politiques et de l’Évaluation, n'y va pas de main morte non plus : « En dépit des règles du FMI qui n'est pas supposé consentir un financement exceptionnel lorsque la dette souveraine d'un pays est considérée comme insoutenable ou lorsque les chances de succès d'un programme sont minces, le FMI s'est débrouillé pour fournir à la Grèce quelque chose comme 1 860 % du quota prévu, c'est à dire plus de 3 fois le montant maximum que le FMI peut consacrer à un prêt dans de telles circonstances... » avant de conclure son propos en apothéose : « Ce manquement flagrant à ses propres règles aurait pu se justifier rétrospectivement s'il  avait été un succès mais c'est un échec sur toute la ligne... »


Un costume taillé sur mesure pour Strauss-Kahn dont la réputation de séducteur-partouzeur compulsif sortira peut être intacte des égouts du Carlton, contrairement à ses compétences très surfaites en macro-économie qui commencent à se lézarder...

Desmond, L'ex-du FMI, en a rajouté une couche dans le teigneux cette semaine en écrivant que « lorsque la poussière grecque sera dissipée, espérons que le FMI retournera à la table à dessin, et reverra sa politique en matière de limite de prêt de manière a refaire du FMI le prêteur prudent et facteur d'amélioration qu'il a été et non pas une source discutable de capitaux dont ses maîtres politiques peuvent facilement abuser ».

Des propos certes sévères mais hélas largement confirmés par d'autres ; à commencer par l'iconoclaste Philippe Legrain ; un british né d'une mère estonienne et d'un père français qui a tout de même été conseiller principal et chef de l'équipe d'analystes au Bureau des Conseillers en Politique Européenne de l'ancien président de la Commission Européenne José Manuel Barroso.

Legrain pimente l'affaire lorsqu'il rappelle que le sauvetage de la Grèce fut d'abord celui de ses créancières bancaires, à commencer par les banques françaises qui étaient de la party pour 20 milliards d'Euros, et s'étaient même montrées légèrement et imprudemment plus généreuses que leurs consœurs allemandes qui avait mis 17 milliards d'euros au pot…

A ceux qui craindraient d'avoir raté un épisode de la saga, Legrain précise sa pensée : Strauss-Kahn se voyait déjà à l’Élysée et ne voulait pas prendre le risque de se mettre à  dos les banques hexagonales ; il a donc mis le paquet malgré l'avis très réservé d'un certain nombre d'experts de la maison dont les plus clairvoyants mettaient en avant la nécessité d'une réduction organisée de la dette grecque plutôt que sa possible fuite en avant...   

Une tombée des masques qui n'a pas pour autant dissuadé Christine Lagarde d'affirmer avec force la semaine dernière que le nouveau gouvernement grec est tenu par les engagements souscrits avant les élections au nom du pays, et que les dernières promesses d'Athènes « étaient vagues et ne prodiguaient pas des assurances claires sur la détermination du gouvernement à entreprendre les réformes prévues... »

Pour leur part, les grecs par la bouche de leur ministre des finances laissent maintenant entendre qu'ils pourraient bien se lancer dans de nouvelles élections voire un référendum s'ils ne sont pas mieux entendus. Il faut dire que Yanis Varoufakis, qui ne manque pas d'humour, a quelques arguments à faire valoir.

Taquins grecs
 

En particulier en s'interrogeant à haute voix sur la différence de traitement que la Commission réserve d'un côté à la Grèce via la Troïka, et de l'autre à la France en consentant un nouveau délai de deux ans jusqu'à 2017 pour rentrer dans les clous en matière de déficit budgétaire.

Une faveur qui a même suscité une colère froide du côté de Berlin qui fait mine d'en être surpris et découvre que la profession de foi de Moscovici en faveur de l'Europe pour devenir Commissaire économique, n'était probablement qu'une comédie mise en scène à l’Élysée.

C'est d'abord Herbert Reul, président du groupe allemand de centre-droit au parlement européen qui s'est dit « bigrement désappointé » de la décision de Bruxelles, avant de poursuivre en posant clairement le problème : « ..Il est incompréhensible qu'alors que la crise de la dette grecque est encore loin d'être réglée, on autorise un grand pays de l'Union a générer de la dette à plein régime..C'est inquiétant qu'alors que le gouvernement 'rebelle' grec est empêtré dans un conflit sur la dette, on continue à prendre des mesures de clémence évidente envers les plus grands pays ». En écho, une certaine Angelika Niebler, présidente du groupe CSU au parlement européen se lâche à son tour sans nuance : « Dans le cadre de la législation européenne sur le Semestre Européen, on a renforcé le rôle  de la Commission. Et ça n'a pas été une tâche facile d'obtenir les majorités nécessaires de la part du parlement européen. Les pays membres ont même été secoués en prenant connaissance de plusieurs dispositions discutables. Le fait que la Commission utilise maintenant son pouvoir de décision sur le premier sujet sensible, pour favoriser ceux qui ne respectent pas leurs obligations en matière de déficit, le tout sans aucune sanction, est une véritable provocation ». Quant à Markus Ferber, expert financier de la CSU bavaroise, et vice-président de la commission économique et des affaires monétaires du parlement européen, il a troussé à Mosco' un compliment définitif : « Les pires craintes se sont réalisées. Le Commissaire responsable manque clairement de la volonté politique d'appliquer les règles en vigueur contre son propre pays. Le pays a bénéficié de tout le temps nécessaire et n'a pas fait ce qu'il fallait, allant même jusqu'à exploiter les délais qui lui ont été consentis pour retarder un peu plus la mise en œuvre des décisions requises ; cette farce continuera aussi longtemps que la France n'aura aucune crainte de sanctions... ».

Mais c'est sans conteste le charmant Marcel Fratzscher, président du très respecté Institut Allemand de Recherche Économique (DIW) qui a fourni aux grecs les munitions de gros calibre dont ils vont avoir besoin dans les prises de têtes à venir, en postant sur son compte Twitter au sujet du nouveau délai consenti à la France, une petite phrase assassine du genre « signal fatal ; comment exiger quoi que ce soit de la Grèce dans ces conditions ? ».

Alors finalement, qui de l'Allemagne ou de la France, les grecs doivent-ils détester le plus ?
 

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