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Ovidie : « Je voulais filmer une bisexualité féminine crédible »

Publié par G Groupe X Bakchich

A l’occasion de la diffusion du somptueux Baiser samedi 2 mai sur Canal +, rencontre avec sa réalisatrice, Ovidie. Où il est question d’Internet, de Lars von Trier et de gode-ceinture.

Une séquence avec Tiffany Doll, héroïne du film Le baiser, écrit et réalisé par Ovidie. (Photo DR)

Bakchich : Vous écrivez des chroniques dans le journal Métro, des bouquins de philo, sur le sexe, vous réalisez des films éducatifs sur le sexe, vous passez souvent à la télé dans des émissions diverses et variées… Quel est le point commun de toutes ces activités ?

Ovidie : Le rapport au corps et le féminisme. Dans Métro, je ne parle pas de pornographie ou de sexualité, mais plutôt de féminisme en général. A l’origine, ce qui m’a fait devenir Ovidie, c’est le féminisme pro-sexe, c’est ce que je défendais à l’époque. Le féminisme pro-sexe ou féminisme sexe positif, c’est un féminisme qui s’oppose au féminisme conservateur, non excluant à l’égard des travailleurs du sexe, de la pornographie, de l’ensemble des femmes en général. Pour le cinéma pornographique, au lieu de l’interdire et de demander des suppressions de libertés, au lieu de le laisser au main d’une industrie masculine, autant se le réapproprier. Cela a toujours mon combat, j’ai écrit un manifeste  pro-sexe, Porno Manifesto, en 2001 ! C’est assez cohérent.

Bakchich : En 15 ans, est-ce que les choses ont changé par rapport à ce féminisme pro-sexe ?

Ovidie : Il y a de nouvelles réalisatrices féministes passionnantes et ce que j’appelle les féministes 2.0, très actives sur les réseaux sociaux. Ce sont des nanas de la Génération Y qui peuvent se battre notamment contre le Revenge Porn, plutôt bienveillantes à l’égard des travailleuses du sexe. Internet a changé les choses, pour le meilleur et pour le pire. Le Net permet la diffusion de la parole féministe, mais aussi un accès frontal, sans limite d’âge, à la pornographie sur des plateformes de contenus piratés. Cela a forcément eu un impact sur la sexualité, car c’est constituteur de normes. La transformation de la pornographie – du film X le samedi soir à la surabondance d’aujourd’hui de porn découpé par catégories et par pratiques – a eu, je pense, un impact négatif.

Bakchich : Quel est votre avis sur la pornographie, comme on la consomme sur le Net ?

Ovidie : C’est complexe. La pornographie a complètement changé en 5 ou 10 ans avec l’arrivée des grands tubes, comme YouPorn et PornHub. Tout à coup, on n’a jamais consommé autant de pornographie dans le monde entier. En 2014, PornHub comptait 78 milliards de vidéos visitées dans l’année. En six ans, on a regardé 1, 2 millions d’années de vidéo porno. Des chiffres qui donnent le vertige ! Paradoxalement, l’industrie du X n’a jamais été autant à l’agonie… Le nombre de tournages a diminué de moitié, le salaire des actrices a également diminué de moitié et le porno se retrouve dans une crise sans précédent. Tous ces sites, qui se sont construits avec le piratage, appartiennent à la même multinationale. C’est intéressant de voir comment quelques mecs qui savaient coder et faire de la programmation ont révolutionné la face du X et notre rapport à la pornographie, au corps en général. Quand tu es ado et que tu grandis avec PornHub et YouPorn, tu ne développes pas le même rapport au corps qu’avec le X mensuel de Canal que tu regardais en ayant un peu honte car c’était interdit.

Bakchich : On n’est plus dans la pornographie narrative, mais de petites séquences très violentes qui s’apparentent parfois à un viol.

Ovidie : Quand un film est diffusé à la télé, il y a un certain nombre de normes, de limites à ne pas dépasser. Rien de cela sur Internet. Il y a maintenant des pratiques courantes qui n’existaient pas il y a dix ans ou qui étaient très marginales. De nos jours, dans un film US mainstream, avec des stars, les filles vont se prendre des raclées, se faire étrangler, se faire étouffer, jeter au sol, se prendre des coups… Maintenant, c’est la base !

Bakchich : Comment cela va-t-il évoluer ?

Ovidie : La multinationale qui tient ces sites est domiciliée dans 35 pays dont des paradis fiscaux. Elle connaîtra peut-être le sort de Megaupload ou elle va s’essouffler… En même temps, il y a l’arrivée d’un porno plus éthique, plus esthétique, plus militant. Je reviens du Feminist Porn Award de Toronto et j’ai vu des trucs très barrés, impossible de voir ça il y a dix ans…

Ovidie (Photo Cyril Lesage)

Bakchich : Il y a toujours un cinéma pornographique en France ?

Ovidie : Marc Dorcel est toujours là, il fait partie des survivants, grâce à la VOD. Il est présent chez tous les opérateurs. Il continue de faire ce qu’il appelle du porno chic. Sur le porno narratif, il n’y a plus grand-monde : John B. Root, Jack Tyler et moi. J’en tourne un ou deux par an pour Canal +. La majeure partie du budget est financée par la vente à Canal. Le film passe sur Canal, mais je suis également distribuée aux USA, en Scandinavie, en VOD, sur une chaîne hollandaise… Ce n’est pas très lucratif. Mais sans Canal, ces films n’existeraient plus… D’ailleurs, il n’y en a plus en Allemagne, ni en Italie.

Bakchich : Parlons de votre nouveau film, Le Baiser, que vous avez écrit et réalisé.

Ovidie : Et monté ! J’ai écrit cette histoire d’amour entre deux nanas, c’était mon envie du moment. Il y a aussi une scène homo masculine. Ce sera la première fois sur Canal dans un porno hétéro en 30 ans ! Le X est très cloisonné et même les acteurs hétéros n’aiment pas tourner avec les acteurs qui font du bi.

Bakchich : Le Baiser est une belle histoire d’amour entre deux femmes.

Ovidie : Je voulais filmer une bisexualité féminine crédible. D’habitude, les scènes lesbiennes dans les films hétéros sont bidons. Les filles ont des ongles de 15 centimètres, elles se mettent à gémir dès qu’elles se touchent le bout des seins, elles s’embrassent le bout de la langue mais jamais à pleine bouche… J’avais envie d’une histoire où l’on puisse y croire, avec des filles qui se regardent dans les yeux, qui s’embrassent, qui s’empoignent… Comme dans la vie. J’ai tourné avec l’Américaine Madison car je sais qu’elle a vécu avec une fille, elle est très impliquée dans le milieu Queer, et je savais qu’elle me ferait une scène de cul entre filles pas caricaturale. Je voulais une scène avec un gode-ceinture et je n’en avais pas lors du tournage en Normandie. J’ai demandé à mon directeur de production d’aller en acheter un, mais il a refusé en hurlant et à ce moment, Madison m’a dit : « J’ai toujours un gode-ceinture dans ma valise ! » 

Bakchich : En voyant Le Baiser, j’ai beaucoup pensé aux films de Lars von Trier, Gaspar Noé ou même Abdellatif  Kechiche.

Ovidie : Avec un budget avec deux zéros de moins (elle éclate de rire). J’ai essayé de faire du mieux possible. J’ai 80 séquences dans mon film, dans un porno traditionnel, tu en as parfois 4 ou 5. Il y a un vrai travail de découpage, de plans. L’idée, c’était de faire un film avec des scènes explicites qui servent la comédie. C’est le film dont je suis la plus satisfaite. Je n’en ai pas honte. La musique est über cool. C’est un film qui me correspond et qui me plaît sexuellement parlant. J’ai eu l’impression de mettre un peu de ma sexualité dedans.

Bakchich : J’ai trouvé très beau la façon dont vous filmez le désir et la montée du désir.

Ovidie : J’ai l’impression que j’ai fait 15 ans de brouillon pour y arriver (rires). Le tournage était calme, zen, ce qui a créé cette bienveillance que l’on retrouve dans le film. Madison tourne des pornos queer à San Francisco. Tiffany Doll vient du porno hétéro mainstream, elle fait beaucoup de gonzo et vit à Budapest. Elle avait déjà tourné dans mon film précédent, Pulsion, et j’aimais beaucoup quand elle se lassait aller dans les scènes de cul.

Bakchich : Que pensez-vous de l’irruption de la pornographie dans les films dits classiques, je pense notamment à Lars von Trier ou Gaspar Noé ?

Ovidie : Il y a des films où cela ne se justifie pas. Dans Nine Songs de Michael Winterbottom, le scénario est inexistant et les scènes de sexe ne sont pas intéressantes. Je ne pige pas. Chez Von Trier, le plan de cul sous la douche au début d’Antichrist est un insert avec des acteurs pornos, je ne vois pas l’intérêt, même si j’aime beaucoup le film. Je préfère Le Pornographe de Bertrand Bonello ou les films de Catherine Breillat où il y a du sens. J’ai un problème avec l’emploi de doublures cul comme dans Nymp()maniac. Pourquoi faire faire une double pénétration à une actrice danoise et coller en numérique la tête de Charlotte Gainsbourg dessus ? Les films de Lars von Trier sont suffisamment brillants pour se passer de ça. En tout cas, je suis curieuse de voir Love, le prochain Gaspar Noé.

Bakchich : Pouvez-vous dire un mot de French Lover TV ?

Ovidie : C’est une chaîne d’éducation sexuelle pour couples en exclusivité sur CanalSat. J’en ai créé le contenu et la ligne éditoriale en 2008. L’idée, c’est de faire de l’éducation sexuelle pour couples, mais avec des images explicites. Il y a des docs, mes films, et j’ai réalisé plus de 300 films éducatifs pour cette chaîne.

Bakchich : Quels sont vos projets ?

Ovidie : Je bosse sur deux moyens-métrages pour une soirée spéciale de Canal +. C’est encore un secret, je n’ai pas le droit d’en parler… Je termine un doc qui va être diffusé en juin sur France 2, A quoi rêvent les jeunes filles ?, sur le rapport au corps de filles de la génération Y. Je monte également un autre porno pour Canal qui sera diffusé vers janvier.

Bakchich : Et le cinéma traditionnel ?

Ovidie : Je n’ai pas envie. Cela fait des années que je ne suis plus actrice. Mais, en mai, je vais tourner dans le prochain Kervern-Delépine, au côté de Benoît Poelvoorde. J’ai deux jours de tournage, je suis contente. Pour eux, ça le fait… Mais le métier d’actrice ne m’intéresse pas du tout.

Bakchich : Vous vous voyez faire quoi dans dix ans ?

Ovidie : Aujourd’hui, le pus gros de mon activité, c’est écrire. Les articles pour Métro, des dossiers, des colloques, des documentaires, des scénarios… J’aimerais continuer à réaliser des docs et qu’on arrête de m’envisager comme une ex-pornstar. Que l’on me considère comme une réalisatrice comme les autres. Cela fait 15 ans que j’écris et que je réalise. J’aimerais bien être considérée autrement…

Le Baiser d’Ovidie avec Tiffany Doll et Madison Young.

Diffusion sur Canal + à partir du samedi 2 mai 2015 minuit, puis rediffusions.

www.frenchlover.tv

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