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Goodnight Mommy : « Nous voulons provoquer des réactions extrêmes, viscérales »

Publié par G Groupe X Bakchich

Des jumeaux de dix ans doutent de l’identité de leur mère. Et basculent dans l’horreur… Rencontre avec les deux réalisateurs autrichiens d’un film aussi puissant qu’insoutenable, mix entre Michael Haneke et Massacre à la tronçonneuse, Veronika Franz et Severin Fiala.

Bakchich : Goodnight Mommy raconte le long calvaire d’une mère persécutée puis torturée par ses deux charmants bambins. Pour votre premier long-métrage de fiction, pourquoi avez-vous choisi un film d’horreur ?

Severin Fiala : Tout d’abord, nous aimons les films d’horreur. Nous n’avons pas spécifiquement choisi le genre, mais réalisé le film que nous avions envie de voir.

Bakchich : Et vous Veronika ?

Veronika Franz : Nous aimons un cinéma physique, les films qui secouent, les films qui ne reposent pas sur un simple concept ou un récit, mais plutôt ceux qui montrent des personnages qui transpirent, tremblent, crient, pleurent, saignent et où tous ces éléments sont aussi ressentis par les spectateurs. C’est ce type de cinéma que nous voulons faire, mais sans nous éloigner d’un certain naturalisme.

Bakchich : Quels sont vos films d’horreur préférés ?

Veronika Franz : Si on commence, ça peut durer jusqu’à demain, il y en a tellement ! Pour préparer notre film, nous avons regardé beaucoup de films où des enfants tuent des gens comme le film espagnol Les Révoltés de l’an 2000, Les Innocents, Bunny Lake a disparu… Mais aussi L’Invasion des profanateurs de sépultures, des Dario Argento, John Carpenter, Nicolas Roeg… On aime les films d’horreur, mais aussi les films d’art et d’essai, les bons films en fait. C’est vraiment dommage que les films d’horreur aient si mauvaise réputation. Les films d’horreur parlent de vie, de mort, de tabous. Certains sont vraiment des œuvres artistiques.

Bakchich : Votre mise en scène, très maîtrisée, très précise, millimétrée, évoque le cinéma de Michael Haneke, notamment Funny Games.

Severin Fiala : De Haneke, vous pouvez apprendre la précision, la froideur, le tranchant. Mais nous essayons de dire exactement le contraire d’Haneke. Avec Funny Games, Michael Haneke signe un anti-film d’horreur, il fait dans le didactisme. Il déteste le cinéma d’horreur. Nous ne sommes pas des professeurs.

Bakchich : Vous aviez tout préparé en avance, tout dessiné sur des story-boards ?

Veronika Franz : Nous n’avons pas donné notre scénario à nos acteurs. On voulait qu’ils soient le plus naturels possible. On leur donnait les répliques au jour le jour.

Severin Fiala : Nous avions bien sûr pensé à la mise en scène en amont, mais non n’avions pas de story-board.

Bakchich : Comment travaillez-vous ensemble ?

Severin Fiala : Sur l’écriture ou le tournage, nous faisons tout à quatre mains. C’est beaucoup plus rapide, facile, efficace. Pour la direction d’acteur, c’est parfois Veronika qui parle, parfois moi. Cela permet de garder beaucoup de fraîcheur. Si quelque chose ne marche pas, nous sommes deux metteurs en scène et nous pouvons avoir plus d’idées pour nous en sortir.

Veronika Franz : Un jour, Michael Haneke nous a demandé sérieusement : « Dites-moi la vérité, qui est vraiment le boss ? » Il a un gros ego, il ne peut pas comprendre notre fonctionnement. Nous nous connaissons depuis 15 ans, nous avons vu des milliers de films ensemble. Et nous sommes d’accord 95% des fois !

Bakchich : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Severin Fiala : J’étais le baby-sitter de Veronika (ils hurlent de rire).

Veronika Franz : Quand il venait garder mes enfants pour le week-end, je lui louais un paquet de cassettes vidéo. C’est comme cela que je le payais.

Severin Fiala : On regardait des films ensemble et nous nous sommes aperçus que nous avions des goûts communs.

Bakchich : Vous avez déjà réalisé un documentaire il y a trois ans.

Severin Fiala : Nous avons signé un doc sur le cinéaste autrichien Peter Kern, un mec de 200 kilos, un vrai personnage qui hurle tout le temps. C’est un film sur lui, mais aussi un film sur la mise en scène de la réalité. Cela a été un énorme succès en Autriche : 482 entrées (rires).

Bakchich : Je n’aurais jamais pensé qu’Ulrich Seidl puisse produire un film d’horreur.

Severin Fiala : C’est un film d’horreur, mais c’est aussi une façon de montrer le côté sombre de la nature humaine. Et cela a intéressé Ulrich.

Bakchich : Veronika, comment avez-vous rencontré Ulrich Seidl ?

Veronika Franz : J’étais critique de cinéma et je l’ai interviewé en 1997 pour Animal Love. Je lui ai proposé de travailler pour lui et il a refusé. Puis, il a eu besoin d’aide pour un documentaire télé et il s’est rappelé de moi. Depuis, je collabore à tous ses scénarios, Import-Export, la trilogie Amour. Je suis également sa collaboratrice artistique, j’assiste aux tournages et je viens avec lui dans la salle de montage où il « réécrit » ses films.

Bakchich : Vous avez donc tout appris sur ses plateaux.

Veronika Franz : Tout ! Mais aussi en visionnant des films !

Bakchich : Parmi vos influences, vous n’avez pas mentionné celle qui me semblait évidente, L’Autre de Robert Mulligan.

Severin Fiala : Nous ne l’avons pas vu. On n’arrête pas de nous en parler, mais nous l’avons raté. Honte à nous !

Bakchich : Le titre original de votre film est Ich sehe, Ich sehe (« Je vois, je vois »). Pourquoi ?

Veronika Franz : C’est un jeu d’enfant. Vous choisissez un objet dans une pièce et vos amis doivent deviner lequel c’est.

Bakchich : Que pensez-vous du titre français, Goodnight Mommy ?

Veronika Franz : C’est le distributeur qui l’a suggéré et comme nous n’avions pas mieux, nous avons accepté ce titre international.

Severin Fiala : Mais il a fallu pas mal de temps pour nous y faire (rires).

Bakchich : Combien de temps a duré le tournage ?

Severin Fiala : C’était assez long, 37 jours. Mais nous voulions avoir du temps pour travailler avec les enfants. Nous avons tourné chronologiquement, les enfants découvraient l’histoire au fur et à mesure et il fallait les intéresser continuellement. Nous avons tout fait pour que cela ressemble à un jeu, nous laissant le temps nécessaire pour le faire. Parfois, l’équipe entière, au lieu de filmer, nous observait faire des batailles de pommes de pin…

Bakchich : Vous avez obtenu un gros budget ?

Severin Fiala : C’est un budget moyen pour un film autrichien, et nous nous sommes arrangés pour les effets spéciaux.

Veronika Franz : Le film d’horreur n’est pas vraiment un cinéma typiquement autrichien (rires). Mais comme le film est un peu arty, on a eu notre budget.

Bakchich : Pourtant, j’avais déjà vu un film d’horreur autrichien vraiment extraordinaire, Schizophrenia, Angst en V.O. ?

Veronika Franz : Nous l’adorons, mais c’est le seul film d’horreur autrichien ! Suite à Schizophrenia, son réalisateur, Gerald Karl, n’a plus jamais tourné tellement il a été troublé par la réception désastreuse de son film. Il était trop sensible et il n’a pas pu assumer. Quel dommage ! Le film n’est même plus diffusé en salles chez nous.

Severin Fiala : La photo du film est géniale et nous voulions embaucher son directeur de la photo polonais, Zbigniew Rybczynski. C’est un génie, mais nous l’avons contacté dix fois et il n’a jamais daigné nous répondre.

Bakchich : Comment a été reçu Goodnight Mommy en Autriche ?

Veronika Franz : Nous avons eu de très bonnes critiques en Autriche et aux USA. À part les critiques français qui ont l’air d’être tièdes, le film est très bien reçu partout (rires). Nous sommes allés dans une cinquantaine de Festivals et nous avons gagné 11 prix.

Bakchich : Certaines scènes de torture de votre film sont simplement insupportables ? Est-ce que vous vous étiez fixé une limite dans l’horreur ?

Severin Fiala : La limite, c’était les limites de nos personnages. Les enfants ne pouvaient décemment pas utiliser des tronçonneuses et couper des têtes. L’horreur que nous voulons montrer est ancrée dans les choses simples du quotidien : un visage bandé, une phrase, une loupe, de la colle, du fil dentaire.

Bakchich : C’est d’autant plus effrayant...

Veronika Franz : C’est ce que nous pensons. Si vous vous êtes senti mal à l’aise, c’est exactement le sentiment que nous voulions provoquer (rires). Nous voulions réaliser un film effrayant, et pas seulement pour les fans de gore.

Bakchich : Pendant le film, je me suis senti assez mal. Et après le film, pas très bien non plus, hanté par des visions pendant plusieurs jours. Cela m’était arrivé avec Massacre à la tronçonneuse, Funny Games ou Kinatay, donc assez rarement.

Veronika Franz : Merci, rien ne pourrait nous faire plus plaisir. Le cinéma a commencé comme cela. Comme les frères Lumière, nous voulons provoquer des réactions extrêmes, viscérales. Il ne devrait jamais perdre cette fonction.

Bakchich : Vous n’avez pas tourné en numérique, comme tout le monde, mais en 35 mm. Pourquoi ?

Severin Fiala : Nous avons effectué des tests, et nous préférons la texture du 35 mm. Pour nous, un visage filmé en 35 mm exprime plus de vie, mais aussi plus de mystère, qu’un visage filmé en numérique. Tourner en 35 mm n’est pas qu’une question d’esthétique, mais aussi de méthode. Cela nécessite plus de concentration dans son travail, parce qu’on ne peut pas laisser la caméra tourner des heures jusqu’à la fin et espérer capturer quelques secondes utiles. Ainsi, toute l’équipe reste concentrée. Chaque bout de pellicule coûte de l’argent. Mais on ne pourra plus tourner en Autriche en 35mm, c’est fini. Notre film restera le dernier tourné en 35.

Bakchich : Qu’a pensé Ulrich Seidl du résultat final.

Veronika Franz : Il était étonné (rires). En lisant le script, il s’était fait son idée, il avait des images en tête. Visiblement, il s’agissait d’images différentes des nôtres (rires). Mais je crois qu’il est très fier du film.

Bakchich : Quels sont vos projets ? Un nouveau film d’horreur ?

Veronika Franz : Nous écrivons et nous avançons simultanément sur deux projets. Un film historique sur le dernier bourreau de Vienne, qui exécutait des gens entre 1945 entre 1950. Il était bourreau à mi-temps car il n’y avait pas assez d’exécutions et il exerçait également la profession de projectionniste dans un cinéma ! C’est bien sûr une histoire vraie (rires). L’autre projet est basé sur un bourreau pendant la Révolution française qui aurait co-inventé la guillotine.

Severin Fiala : Ce ne sont pas des films d’horreur, mais on espère qu’ils seront aussi difficiles à regarder que Goodnight Mommy.

Bakchich : Vos derniers coups de cœur cinématographiques ?

Severin Fiala : Nous en avons deux. Le film russe Il est difficile d’être un Dieu et Wake in Fright, qui date de 1971, un film complètement dingue du réalisateur du premier Rambo.

Goodnight Mommy de Veronika Franz et Severin Fiala

En salles le 13 mai 2015

Résumé du film : En plein été, dans une somptueuse maison perdue dans les bois, des jumeaux de dix ans attendent le retour de leur mère. Lorsqu’elle revient à la maison, le visage entièrement bandé suite à une opération de chirurgie esthétique, les enfants mettent en doute son identité.

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