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Cannes : Le profil de Vincent Lindon

Publié par G Groupe X Bakchich

Un chômeur longue durée accepte un poste de vigile dans un supermarché. Vincent Lindon tente de survivre à l’horreur économique et à la violence sociale ordinaire.

Vincent Lindon dans La loi du marché, de Stéphane Brizé, où certains comédiens, amateurs, sont sidérants de vérité.

A Cannes, on aime bien les prolos. Pas sur les marches, ni dans les hôtels de luxe ou dans les salles de projection, plutôt sur les écrans. Ainsi, l’année dernière, les frères Dardenne signaient un nouveau pamphlet humaniste sur la violence du monde dans l’entreprise avec Marion Cotillard, l’égérie de Dior, en ouvrière qui se bat pour sauver son job. Cette année, deux films français tentent de donner à voir la misère du monde : La Tête haute, d’Emmanuelle Bercot, et aujourd’hui La Loi du marché de Stéphane Brizé.

La raison du plus faible

Thierry, la cinquantaine bourrue et moustachue, est chômeur. Longue durée. Il a un rendez-vous chez Pôle emploi. Et il proteste. Contre un système stupide qui lui a fait suivre un stage inutile, qui ne lui servira pas, et qui lui a fait perdre quelques précieux mois tandis que la fin de ses allocations se rapproche. « Comment je vais faire pour vivre avec 500 euros ? » Il râle, il se bat, il est debout. On le suit ensuite dans son chemin de croix. A la banque, lors d’un entretien par Skype avec un employeur invisible, avec les anciens collègues de l’entreprise qui l’a licencié, malgré les bénéfices… Il n’y a pas de salaud, que des complices… D’échecs en humiliations, Thierry finit par accepter un poste de vigile dans un supermarché après vingt mois de chômage. Mais comment faire face à l’humiliation des plus faibles que lui, des plus humiliés que lui ? Un petit vieux qui a dérobé deux barquettes de viande, une caissière qui a ramassé des bons de réduction… La parole de Thierry se fait de plus en plus rare, il baisse la tête, se dissout peu à peu.

Sur les pas des Dardenne

Après plusieurs films sensibles sur les rapports femmes-hommes et la naissance des sentiments, Stéphane Brizé marche sur les traces des frères Dardenne. Il emprunte la forme du cinéma des Dardenne, une succession de longs plans-séquences, autonomes et brutes, qui se terminent violemment, sans musique, ni voix off, éclairés par une lumière crue (le chef op’ vient du documentaire) et avec un parti pris esthétique radical : filmer Vincent Lindon quasiment tout le temps de profil. Les Dardenne filment leurs personnages de dos, notamment la nuque d’Olivier Gourmet, Brizé tente le profil. Pourquoi ? Euh… pourquoi pas ? Ça fonctionne ? Parfois, notamment quand Lindon répond aux questions d’un recruteur par ordinateur interposé et qu’il parle face… au vide. Dans l’église, lors d’un enterrement, beaucoup moins. Lindon est cadré de loin, en Scope, toujours de profil, encadré par deux silhouettes de femmes. La caméra zoome sur Lindon, on ne voit plus que la tremblote du caméraman, la mise en scène, l’artifice. Le dispositif bouffe le propos : c’est le problème majeur de cette Loi du marché. Cette histoire de chômeur qui s’enfonce, Ken Loach ou les Dardenne nous l’on déjà racontée. En mieux ! Mais surtout, avec son dispositif, Stéphane Bizé évacue toute émotion. Pendant 90 minutes, le spectateur assiste à la mise à mort sociale (et pas seulement sociale) de plusieurs hommes et femmes, et on reste extérieur. Brizé veut épurer au maximum et vers la fin, il tente même une série de séquences avec des caméras de surveillance. Il ne réussit qu’à mettre encore un peu plus de distance entre son sujet et le spectateur.

Des acteurs en or

Au cœur de La Loi du marché, il y a Vincent Lindon. Il épure son jeu au maximum, toute son humanité passe par son regard, sa façon de se tenir, de baisser ou de relever la tête, danser avec sa femme, habiller son fils handicapé. Il est bien sûr extraordinaire, massif et léger, énorme puis invisible. Face à lui, des non-professionnels, des amateurs qui interprètent un rôle qui a été le leur. Ils sont absolument sidérants. Impossible d’oublier le regard du vieillard qui a piqué dans le supermarché ou la parole révoltée des anciens collègues. Et si le prix d’interprétation était pour eux ?

La Loi du marché de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon.

En salles le 19 mai 2015

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Publié dans la catégorie Société
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